Iran : les craintes d’une explosion sociale

13 mai 2020

Temps de lecture : 4 minutes
Photo : Manifestation sociale en Iran
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Iran : les craintes d’une explosion sociale

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La société iranienne change. Une nouvelle classe sociale est apparue, qui supporte de moins en moins le régime autocratique. La crise économique engendrée par l’épidémie de coronavirus fragile cette classe sociale et risque d’engendre une explosion sociale.

 

Les sociologues iraniens parlent de la formation d’une nouvelle classe sociale dans la société iranienne, appelée « classe verticale ». Cela a conduit au fait que certains événements clés en Iran, en particulier après le soulèvement de 2019, ne peuvent s’expliquer par les schémas sociologiques habituels.

Le gâchis économique et la crise sociale actuelle ne peuvent être imputés uniquement aux sanctions internationales qui visent le régime théocratique. L’idéologie même du régime, basée sur des dogmes religieux incompatibles avec la modernité, a eu un impact significatif sur le tissu socio-économique et les modes de formation des classes sociales dans ce pays.

Au lendemain de la révolution de 1979 en Iran, une partie de la classe sociale qui a pris le pouvoir provenait principalement des couches défavorisées des bidonvilles et n’avaient aucun rôle notable dans la production et l’industrie nationales. Par conséquent, l’interruption de la production n’a pas eu d’impact négatif sur l’ensemble de leurs intérêts socio-économiques. Leur moyen de survie au pouvoir était de s’imposer par la répression dans le pays et de déclencher diverses formes de conflits à l’étranger.

 

Un appauvrissement de la population

 

Par exemple, la guerre Iran-Irak a coûté à l’Iran plus d’un trillion de dollars, mais a fait progresser les intérêts du pouvoir en place, car elle leur a permis d’utiliser la guerre comme prétexte pour la répression nationale.

Le régime utilise la corruption et le népotisme systématiques pour piller les richesses du pays. Cela a conduit à des niveaux de pauvreté sans précédent de la classe moyenne. De plus, les importations astronomiques de Chine et d’autres pays ont pratiquement détruit la production nationale. Même l’agriculture n’a pas été épargnée et est sur le point d’être totalement détruite.

Le rétrécissement de la classe moyenne a été particulièrement rapide pendant la présidence de Mahmoud Ahmadinejad (2005 à 2013).

Cette dernière a presque perdu son caractère social et s’est sentie trahie. En tant que telle, elle cherche toujours à remonter, ce qui explique pourquoi elle a été définie comme une « classe verticale ».

 

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Une multiplication des soulèvements

 

La classe verticale est profondément mécontente et souhaite donc un changement. Chaque fois qu’une partie d’elle est affectée par un facteur externe, par exemple le triplement du prix de l’essence en novembre dernier, l’énergie et l’insatisfaction se transmettent immédiatement, poussant les autres couches sociales à réagir également et à exprimer leur colère. La population a perdu tout espoir dans le statu quo et a un besoin urgent de changement.

 

Au cours des soulèvements de 2017 et de 2019, les protestations se sont rapidement étendues à tout le pays. En 2017, le principal moteur a été la faillite des établissements de crédit et la perte des actifs d’un grand nombre, notamment une partie de cette classe verticale. Or, la hausse du prix de l’essence en 2019 a eu un impact sur un segment plus large de la classe verticale, agissant comme une étincelle qui a déclenché l’explosion sociale.

 

De 2000 à 2010, il y a eu un éclatement de la désobéissance civile dans la société iranienne, qui a tout affecté, des changements dans la famille aux rôles des sexes. En conséquence, le régime a accru sa répression. Par exemple, il a arrêté un grand nombre de jeunes ne respectant pas le code vestimentaire obligatoire.

 

Lorsque le prix à payer pour participer à une telle désobéissance civile peut être l’emprisonnement ou même la mise à mort, la colère des gens s’embouteille, attendant une étincelle sous forme de soulèvements. C’est alors que les jeunes et les vieilles générations prennent d’assaut la rue et scandent des slogans contre le régime au pouvoir.

Depuis le mouvement étudiant de 1999, une série de manifestations de rue ont eu lieu, et elles se sont intensifiées en ciblant le sommet du régime. Les manifestations de 2019, par exemple, ont visé des centaines de centres de pillage et de répression du régime, et la population a directement appelé à la chute du Guide Suprême, Ali Khamenei. Il s’agissait d’un changement marqué par rapport aux manifestations de 2009, moins radicales. À en juger par cette tendance, la société iranienne est à nouveau au bord d’une grande explosion de colère.

La propagation du Coronavirus peut retarder cet accès de colère. Et le régime des mollahs le sait. Khamenei et son président Rohani ont tous deux décrit la propagation du Coronavirus comme une « opportunité » pour leur régime.

Connaissant l’ampleur potentielle d’un futur soulèvement, le régime doit choisir entre le pis et le pire. Il est extrêmement affaibli et n’a que peu d’options pour sa propre survie.

Si une quarantaine devait être imposée dans le pays, plus des deux tiers de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté se rebellerait, n’ayant essentiellement rien à perdre. Et si les mesures de quarantaine ne sont pas mises en œuvre, on estime qu’un à deux millions de personnes perdraient la vie à cause du virus mortel. Les cercles dirigeants du pouvoir sont plutôt favorables à cette dernière option, car la menace d’une grande explosion sociale facilitée par un mélange de quarantaine et de pauvreté pourrait être évitée. Mais tous les signes concernant la « classe verticale » indiquent que le pouvoir ne pourra pas empêcher éternellement un autre soulèvement plus violent.

À propos de l’auteur
Hamid Enayat

Hamid Enayat

Hamid Enayat est un analyste iranien basé en Europe. Militant des droits de l'homme et opposant au régime de son pays, il écrit sur les questions iraniennes et régionales et en faveur de la laïcité et des libertés fondamentales. Il collabore avec Media Express Press Agency.
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