Iran : pourquoi une fatwa contre Salman Rushdie ?

17 août 2022

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Salman Rushdie is taken on a stretcher to a helicopter for transport to a hospital after he was attacked during a lecture at the Chautauqua Institution in Chautauqua, N.Y., Friday, Aug. 12, 2022. (AP Photo)/NYAJ501/22224580016117//2208122021
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Iran : pourquoi une fatwa contre Salman Rushdie ?

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Victime d’une attaque le 12 août dernier, Salman Rushdie est sous la coupe d’une fatwa depuis 1989. Retour sur les causes historiques et politiques qui ont conduit à cette décision et sur le rôle que cela joue en Iran.

Le 14 février 1989, Ruhollah Khomeini, le chef suprême du régime clérical iranien, a émis une fatwa – un décret religieux – disant que chaque musulman dans le monde avait le devoir de tuer Salman Rushdie, l’auteur indien britannique du roman Les Versets sataniques. Khomeini considérait que le livre était blasphématoire vis-à-vis du prophète de l’Islam.

Khomeini est même allé jusqu’à affirmer que « si un non-musulman a connaissance du lieu où se trouve Rushdie et peut l’exécuter plus rapidement que les musulmans, il incombe aux musulmans de payer une récompense ou un droit en échange de cette action. »

La fatwa est intervenue alors que Khomeiny était confronté à des problèmes considérables en Iran. La guerre de huit ans avec l’Irak s’était terminée quelques mois auparavant, laissant la machine militaire du régime iranien en lambeaux. En juillet 1988, le guide suprême avait déjà émis une fatwa qui avait conduit au massacre de quelque 30 000 prisonniers politiques incarcérés dans les prisons du pays qui n’avaient pas renoncé à soutenir le principal mouvement d’opposition, les Mojahedin-e-Khalq (MEK).

Contexte politique de la fatwa

Privé de sa raison d’être extraterritoriale favorite, la guerre extérieure, Khomeini avait besoin d’un autre moteur extérieur pour ses irréductibles religieux. Il a utilisé le livre de Rushdi comme prétexte.

Mais la fatwa était plus qu’une mesure politique, même si elle est arrivée à un moment très opportun pour apporter une aide politique au régime. Khomeini a toujours rêvé de rétablir l’Empire ottoman et a longtemps cherché à établir sa puissance religieuse sur des musulmans éloignés de l’Iran.

C’est pourquoi, d’autres personnalités politiques du régime, à commencer par l’héritier présomptif de Khomeini et le prochain dirigeant suprême du régime, Ali Khamenei, n’ont jamais pris la moindre distance avec la fatwa et ont même essayé de la renforcer.

Le 14 février 1993, Khamenei a déclaré : « L’imam [Khomeiny] a décoché une flèche vers cet homme qui est un menteur et un calomniateur. Sa flèche a quitté l’arc, et la cible est précise. Tôt ou tard, cette flèche atteindra sa cible. En effet, sa sentence [de mort] doit être appliquée, et elle le sera. » Il l’a encore confirmé en octobre 2015 en faisant l’éloge du décret de mort de Khomeiny contre l’auteur britannique.

La flèche décochée sur la fatwa de Khomeiny a frôlé sa cible le 12 août dernier à New York.

Salman Rushdie a été grièvement blessé par Hadi Matar, un Américain d’origine libanaise alors qu’il donnait une conférence dans une association américaine.

Mais les mollahs n’avaient laissé aucun doute sur le fait que, loin d’être une opinion religieuse, la fatwa de Khomeiny était un ordre d’État.

L’Organisation islamique de développement, l’une des principales agences du régime pour la propagation du terrorisme et du fondamentalisme, a annoncé le 1er octobre 1998 : « Cette fatwa et ce décret historiques ont été émis depuis la position de l’État, et il s’agit donc d’un décret d’État. Il restera applicable jusqu’à ce que le régime [clérical] soit au pouvoir. »

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Des entités semi-officielles du régime clérical ont proposé d’importantes sommes d’argent à celui qui exécuterait la fatwa. La somme totale a approché les 2,8M de dollars en 2013, lorsque Hassan Sanei, représentant de Khamenei et chef du fonds d’État multimilliardaire 15 Khordad Foundation, a augmenté la prime de 500 000 dollars supplémentaires. La prime totale s’élève à 3,3 millions de dollars. (Agence de presse gouvernementale, ISNA, 16 septembre 2013).

Le 14 février 2014, Ahmad Khatami, un religieux proche de Khamenei et membre de l’Assemblée des experts du régime, a qualifié la fatwa d’historique lors de la prière du vendredi à Téhéran. Il a déclaré : « Cette fatwa est encore fraîche parmi les musulmans, et de nombreux croyants cherchent une occasion d’appliquer l’ordre de l’imam. »

Esmail Qaani, qui a remplacé Qassem Soleimani à la tête de la Force Quds de l’IRGC après que Soliemani a été tué dans une attaque de drone américain à Bagdad en janvier 2020, a affirmé : « Les agents de l’Amérique devraient apprendre un mode de vie secret comme Salman Rushdie ; car la République islamique vengera la mort de Soleimani. » (Journal d’État, Hamshahri, 31 décembre 2020).

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Après l’agression à l’arme blanche de Salman Rushdie le 12 août à New York, la rhétorique du régime des mollahs est même montée en puissance et a atteint des sommets incroyables.

Le quotidien Keyhan, le porte-parole du chef suprême du régime, Ali Khamenei, a qualifié de « courageux » Hadi Matar, qui a poignardé Salman Rushdie. Sur sa première page, le quotidien a offert « un baiser sur la main de celui qui a déchiré la gorge de l’ennemi de Dieu avec un couteau. »

Javad Karimi Qodoussi, membre de la Commission de la sécurité et des affaires étrangères du Parlement des mollahs, s’est même vanté le 14 août du pouvoir du régime d’entreprendre des actions partout où il le souhaite : « La République islamique n’a pas besoin d’envoyer un agent du Corps des gardiens de la révolution au cœur de l’ennemi, parce qu’il y a des gens zélés dans le pays même qui sont au courant de nos positions et ont l’ordre de tirer, et partout où ils en auront l’occasion, ils se vengeront sur des gens comme Trump, Pompeo et d’autres ». Le décret de mort de Salman Rushdie pour apostasie a été exécuté par un jeune homme né en Amérique sans aucun lien avec un parti ou une organisation. Selon la CIA, cette personne n’avait aucun soutien et n’était pas professionnelle.

Le lundi 15 août, le porte-parole du régime des mollahs pour les affaires étrangères, Nasser Kanaani, a rejeté la responsabilité de cet événement sur Salman Rushdie lui-même.

Kanaani a déclaré que Salman Rushdie avait franchi des « lignes rouges » et « s’était exposé à la colère et à l’ire du peuple. »

« Dans cette affaire, nous ne blâmons ni ne condamnons personne, sauf Salman Rushdie et ses partisans », a déclaré Kanaani.

Mais quelles que soient les affirmations du régime, une chose est claire : le terrorisme à l’extérieur des frontières de l’Iran est propagé, soutenu, financé et contrôlé à distance par un régime qui n’hésite pas à employer tous les moyens nécessaires pour semer la terreur dans le monde démocratique afin d’obtenir des gains politiques dont il a grand besoin dans son pays.

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Le régime est confronté à des soulèvements continus depuis décembre 2017. En novembre 2019, le seul moyen qui restait aux mollahs et à Ali Khamenei était d’ouvrir le feu sur des manifestants pacifiques et non armés, faisant 1 500 morts et des milliers de personnes emprisonnées. Khamenei a été obligé de désigner Ebrahim Raissi comme président l’année dernière pour diriger le pays sous un talon de fer.

Contrairement à ce que prétendent les mollahs, la fatwa de Khomeiny n’a rien à voir avec le véritable islam. La présidente élue du CNRI, Maryam Radjavi, l’a affirmé dans un tweet : « Nous avons condamné le verdict anti-islamique et la fatwa terroriste visant à tuer Salman Rushdie comme une démarche contre l’islam. Nous avons dit que Khomeiny avait ainsi infligé le pire coup au prestige de l’islam. »

En fait, le leader de la Résistance a toujours souligné que pour le régime clérical, l’islam et le respect du prophète de l’islam n’ont jamais été qu’un prétexte et un outil pour garder le pouvoir.

Avec la crise sociale croissante dans le pays, cet outil doit être utilisé plus vigoureusement et plus fréquemment.

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À propos de l’auteur
Hamid Enayat

Hamid Enayat

Hamid Enayat est un analyste iranien basé en Europe. Militant des droits de l'homme et opposant au régime de son pays, il écrit sur les questions iraniennes et régionales et en faveur de la laïcité et des libertés fondamentales. Il collabore avec Media Express Press Agency.
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