Iran : une économie prise en otage

20 janvier 2021

Temps de lecture : 3 minutes
Photo : Villageois iraniens qui enterrent des victimes du coronavirus. La pandémie est un facteur aggravant de la pauvreté dans le pays. (c) Sipa AP22524558_000001
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Iran : une économie prise en otage

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Tout employeur et tout économiste qui examine le potentiel économique de l’Iran finira par croire qu’avec toutes ses ressources terrestres et souterraines, sa main-d’œuvre jeune et instruite, sa situation géographique et des dizaines d’autres avantages, l’Iran peut assurer une vie décente à au moins 300 millions de personnes. Mais pourquoi, avec tous ces bienfaits, le pouvoir en Iran n’est-il pas à même d’offrir le bien-être à sa population, et pourquoi plus de 60 millions d’Iraniens sont-ils accablés par la misère ou survivent sous le seuil de pauvreté ? C’est là une question clé.

 

 

La réponse peut être résumée en ces termes : les ressources et l’économie de l’Iran ont été prises en otage par des holdings aux mains du guide suprême et des gardiens de la révolution. La République islamique est un régime particulier où ce n’est pas le gouvernement qui détermine la politique économique, mais ces holdings. Tous les représentants du gouvernement en font partie. On dénombre principalement 14 holdings qui contrôlent l’économie et la politique de l’Iran. Chacun d’entre eux comprend de nombreux sous-ensembles dans diverses sections.

 

Mainmise sur l’économie

 

Behzad Nabavi, plusieurs fois ministre, a déclaré le 21 septembre 2019 dans une interview à l’agence Alef : « Dans notre pays, il y a quatre institutions qui contrôlent 60% de la richesse nationale. Il s’agit notamment du « Siège exécutif de l’ordre de l’imam », de la « base Khatam-ol-Anbia« , d’ »Astan-e Qods Razavi » et de la « Fondation des déshérités et des handicapés ». Aucune de ces institutions n’est en relation avec le gouvernement ni le parlement. »

Le 13 janvier 2021, le Département du Trésor américain a ajouté l’un de ces holdings, Astan-e Qods Razavi, sur sa liste de sanctions contre le terrorisme du régime iranien. « Ces institutions permettent aux dirigeants iraniens de maintenir un système corrompu de propriété sur de larges pans de l’économie iranienne », a déclaré Steven Mnuchin, le Secrétaire au Trésor.

Même si Astan-e Qods Razavi (AQR) n’est pas le conglomérat le plus richissime d’Iran, il s’agit de la plus importante dotation financière islamique (Moqofati). L’AQR gère toutes les dotations financières accumulées au fil des siècles et le guide suprême du régime iranien, Ali Khamenei, en nomme le gardien. Ces 40 dernières années, seules trois personnes ont occupé ce poste.

Durant toute cette période, l’AQR a joué un rôle actif en apportant un soutien financier, matériel et logistique aux groupes intégristes et terroristes. Ses dirigeants entretiennent des relations étroites avec la direction du Hezbollah. Il convient de noter que ces activités n’ont cessé de s’amplifier ces dernières années.

Ebrahim Raïssi, le gardien d’AQR (et désormais chef du pouvoir judiciaire), s’est personnellement rendu au Liban fin janvier 2018 pour y rencontrer les dirigeants du Hezbollah, notamment le secrétaire général Hassan Nasrollah. Il s’est également rendu sur les positions militaires du Hezbollah dans le sud du Liban.

La Fondation AQR est considérée comme un géant débridé de l’économie politique iranienne. Elle contrôle (à plus de 50%) au moins 58 grandes entreprises et détient également des parts importantes dans 31 autres entreprises. Parmi elles, on trouve des institutions financières et de placement en bourse, des entreprises de BTP, de construction automobile, de produits alimentaires, des hôpitaux, des exploitations agricoles, des médias, des maisons d’édition ou des sociétés de services Internet.

 

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La corruption assèche les ressources

 

La corruption qui s’est fondue dans le tissu économique est telle que toute « production » de bien ou de « service » aboutit à un holding qui agit en véritable mafia. À l’instar des termites, ces holdings rongent de l’intérieur l’économie du pays et, en augmentant sans fin les prix des biens et des services, engendrent une plus pauvreté toujours grande pour les catégories défavorisées. Le gouvernement a identifié 60 millions de personnes nécessitant une assistance sociale.

Récemment, le président de la commission coordinatrice parmi les autres comités d’experts de Majlis s’est exprimé au sujet de la devise moins chère gouvernementale : « Un seul des importateurs utilisant cette devise a déjà réussi à faire plus de profit que toutes les subventions que les Iraniens ont reçues en 2020. » En conséquence, sept dixièmes de la société se retrouvent sous le seuil de pauvreté.

Un membre de la commission parlementaire de la santé a affirmé que la hausse des prix n’a rien à voir avec les sanctions et le taux de change. À titre d’exemple l’importation de 81.000 tonnes de maïs avec la devise gouvernementale moins cher aurait été dédouanées sans l’autorisation du ministère de l’Agriculture, et on ignore qui a tiré profit de la vente de maïs sur le marché noir, qui représente plus de 1600 milliards de tomans. (Journal Sétaré sobh le 8 décembre 2020)

En 2018 et 2019, selon la Banque centrale, 180 milliards de dollars d’exportations ont été effectués, mais nul ne peut dire où est passé cet argent. Selon des études, cette somme aurait pu fournir des biens et des produits de base pendant trois ans à hauteur de 35 milliards de dollars.

Compte tenu de la pauvreté croissante et du coronavirus qui sème des dizaines de milliers de morts, les experts officiels estiment qu’un avenir sombre attend le régime iranien durant l’ère du Covid-19 et même après. « Il faut prendre peur lorsque le volcan des affamés n’a plus d’obstacle sur son chemin ».

 

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À propos de l’auteur
Hamid Enayat

Hamid Enayat

Hamid Enayat est un analyste iranien basé en Europe. Militant des droits de l'homme et opposant au régime de son pays, il écrit sur les questions iraniennes et régionales et en faveur de la laïcité et des libertés fondamentales. Il collabore avec Media Express Press Agency.
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