Le nouveau président iranien et la mémoire de 1988

23 juin 2021

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Le nouveau président iranien et la mémoire de 1988

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En Iran, les élections présidentielles ont donné la victoire à Ebrahim Raïssi, mais avec une participation d’à peine 12%. La vie de Raïssi reste entaché par les massacres de 1988, qui ont contribué à solidifier le régime.  

 

 

La récente parodie électorale au royaume des mollahs a permis de « faire élire » un religieux ultra-conservateur à la présidence du régime religieux. Les principaux candidats de la faction dite « réformateur » ayant été éliminés de la course électorale, le Guide suprême religieux, Ali Khamenei, a pu imposer Ebrahim Raïssi à la tête de l’exécutif en Iran. Face au mécontentement populaire grandissant et le danger d’autres soulèvements, similaires à ceux qui ont failli emporté le régime en décembre 2017 et novembre 2019, le dictateur iranien cherche à protéger son régime par une plus grande fermeture et une répression plus forte face à une société au bord de l’explosion. Les semaines et les mois à venir seront très sensibles en Iran. 

 

Un religieux ultra-conservateur à la présidence en Iran

 

Ebrahim Raïssi a été le favoris du Guide suprême en raison de son expérience et de ses méthodes éprouvées pour museler la société iranienne. En effet, ce religieux radical a été membre de la « commission de la mort », une délégation de quatre juges islamistes et de responsables de la sécurité, désigné en 1988 par l’Ayatollah Khomeiny pour purger les prisons iraniennes des « ennemis de Dieu » et des « monafeghine ». 

 

Massacrer pour oublier la contestation…

 

« Monafeghine » ou « Hypocrites », est la terminologie officielle du régime pour désigner le mouvement d’opposition iranien des Moudjahidine du Peuple (OMPI). Ebrahim Raïssi les aura pourchassés jusqu’au bout.

Lassé de voir encore la contestation monter, le guide suprême d’alors lança la plus génocidaire des fatwas à l’été 1988 : éliminer tous les prisonniers de l’OMPI, principal groupe de gauche à tenir tête à la dictature. Le plan, écrit de sa main et exécuté avec zèle par Raïssi et les juges islamistes, permit d’assassiner plus de 30 000 opposants politiques. Et il aura fallu plus de quarante ans, des centaines de témoignages et des dizaines de preuves, directes et indirectes, pour qu’une partie de la communauté internationale reconnaisse enfin ce crime. 

 

À présent, il est temps pour la communauté internationale de demander des comptes au sujet de ce pire crime contre l’humanité resté impuni. Il faut rompre avec la culture de l’impunité pour décourager Raïssi et son mentor de perpétuer le massacre des militants des droits de l’homme et la population en générale.  

 

« Une plaie qui reste ouverte »

 

Un mouvement pour la justice s’est levé en Iran et dans la diaspora en faveur des victimes de ce massacre. Et le régime n’a pas été épargné. Un rapport d’Amnesty International révèle, preuves à l’appui, la profanation délibérée et la destruction de plusieurs fosses communes iraniennes, où sont enterrées des victimes du terrible massacre de 1988. De nombreux documents, au titre desquels quelques photos satellites viennent étayer les preuves de tentative de démolition des charniers. De nouveaux bâtiments sans utilité réelle, des nouvelles routes, des dalles de béton coulées aux portes du désert… Autant de bizarreries destinées avant tout à camoufler l’horreur plus qu’à embellir les villes où elles sont construites.

 

Des villes importantes comme Machhad disposent de plusieurs fosses communes. Et étrangement, les travaux ont débuté sur chacun des emplacements. Les images satellites montrent parfois une progression très rapide des travaux en cours. Le rapport estime que plus de 120 endroits dans tout le pays contiennent les restes des victimes du massacre de 1988 et identifie sept sites où des destructions ont été confirmées ou suspectées entre 2003 et 2017. 

 

Rappelons qu’en 1988 les familles des victimes ont été informées par les autorités que leurs proches avaient été exécutés, sans aucune information supplémentaire concernant les circonstances de leur mort et leur lieu de sépulture. En outre, il a été interdit aux familles d’organiser des rassemblements commémoratifs ou de décorer les tombes avec des fleurs et des messages à la mémoire des défunts. Certains proches des victimes ont également été poursuivis, emprisonnés et torturés à leur tour, pour avoir simplement recherché la vérité et la justice.

« Les atrocités du massacre de 1988 en Iran sont une plaie qui reste ouverte trois décennies plus tard. En détruisant cette preuve médico-légale vitale, les autorités iraniennes renforcent délibérément un environnement d’impunité », a déclaré Philip Luther, directeur pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International. 

 

La terrible fatwa  

 

Le but de la manœuvre, bien sûr, c’est d’éradiquer toutes les preuves physiques du massacre de l’été 1988. La plupart des victimes étaient des écoliers, des étudiants et des universitaires. Bien sûr, il restera les très nombreux témoignages, les débats des dernières élections présidentielles, où ce thème fut l’un des principaux abordés, chaque faction rejetant la responsabilité sur l’autre, la fatwa écrite de la main de Khomeiny (fondateur de la République islamique), l’enregistrement audio de l’ayatollah Montazeri

 

À l’été 1988, au sortir de la guerre avec l’Irak, Khomeiny ordonnait le massacre sous forme d’un ukase islamique. Avec celui invitant au meurtre de Salman Rushdi, l’écrivain britannique, auteur des Versets Sataniques, condamné pour « blasphème et apostasie », les fatwas du guide suprême iranien seront considérées comme des cas d’école pour la mouvance islamiste, et feront des émules chez Al-Qaida et Daech. À titre informatif, voici ce que déclarait la fatwa de juillet 1988 :

 

 « Étant donné que les Monafeghines (1)  sont des traîtres qui n’ont aucune croyance en l’Islam, que tout ce qu’ils disent est motivé par leur ruse et leur hypocrisie, que leurs dirigeants ont avoué leur apostasie à l’égard de l’Islam […] Tous ceux qui sont emprisonnés à travers le pays et qui persistent dans leur hypocrisie sont condamnés à mort, car ils sont en guerre contre Allah. Il serait naïf d’être clément à l’égard de ceux qui ont déclaré la guerre à Allah. L’intransigeance de l’Islam à l’égard des ennemies d’Allah fait partie des principes intangibles de l’État islamique. J’espère que votre colère et votre haine révolutionnaire contre les ennemis de l’Islam produiront la satisfaction d’Allah. Que les Messieurs chargés de prendre les décisions ne fassent preuve d’aucune hésitation, ni doute, ni atermoiement. Ils doivent s’efforcer à réprimer les mécréants avec la plus grande violence. Faire preuve d’hésitation dans les affaires judiciaires de l’Islam révolutionnaire serait de négliger le sang pur des martyrs. » Et ce texte est bien signé de la main de Rouhollah Khomeiny. 

 

Le Monde écrivait jadis, le 1er mars 1989 : « L’imam Khomeiny a convoqué le procureur de la révolution , Hojjato-Islam Khoeiniha, pour lui donner l’ordre de faire exécuter tous les Moudjahidines, qu’ils soient en prison ou ailleurs, pour être entrés en guerre contre Dieu. Les exécutions ont suivi les procès sommaires. Le procès consistait à mettre en œuvre des méthodes différentes de pression pour forcer les prisonniers à se repentir, à changer d’opinion ou à passer à l’aveu…Parmi de très jeunes Moudjahidines exécutés se trouvaient certains de ceux qui étaient emprisonnés depuis 8 ans, alors qu’ils n’étaient âgés que de 12 à 14 ans, pour avoir pris part aux manifestations publiques. » 

 

« Nous serons condamnés par l’Histoire »

 

Parmi les dignitaires d’alors du régime, seul l’ayatollah Montazeri, religieux modéré qui fut le dauphin et successeur désigné de Khomeiny, avant d’être destitué pour son opposition au massacre, s’est insurgé contre la fatwa. Comment pouvait-on envoyer à la potence des prisonniers en train de purger leurs peines ? Que répondre aux familles qui viendraient rendre visite à leurs enfants comme à l’accoutumée ? Que répondre à l’histoire qui nous jugera ?

 

C’est avec consternation que les Iraniens ont découvert en aout 2016 une bande audio de l’ayatollah Montazeri dénonçant le massacre. L’enregistrement de 40 minutes révèle les propos tenus lors d’une réunion à huis clos, le 15 août 1988, avec les quatre membres de la « commission de la mort », chargés de mener « l’épuration » des prisons iraniennes. Montazeri proteste contre la terrible tuerie commencée quelques semaines plus tôt et dont il mesure pleinement l’ampleur : 

 

« Le crime le plus important commis sous la République islamique et pour lequel nous serons condamnés par l’Histoire, c’est vous qui l’avez commis et c’est pourquoi l’Histoire enregistrera vos noms en tant que criminels […] Ahmad Khomeiny (fils de Khomeiny) dit depuis trois-quatre ans que les militants de l’OMPI devraient tous être exécutés, même s’ils n’ont fait que lire leurs journaux, leurs publications. Des jeunes filles de 15 ans et des femmes enceintes font partie des victimes. Or, dans la jurisprudence chiite, même si une femme est ‘Moharreb’ [en guerre contre Dieu], elle ne doit pas être exécutée. C’est ce que j’ai dit à Khomeiny, mais il a répondu, non, exécutez aussi les femmes. »

 

Après la divulgation du document audio compromettant par le fils de l’ayatollah Montazeri, ce sujet sensible sera évoqué dans les médias en Iran pour la première fois. Les autorités avaient toujours cherché à éluder cet épisode sanglant de leur règne, de crainte d’éventuelles poursuites devant un tribunal pénal international pour ce qu’Amnesty International a décrit comme un « crime contre l’humanité resté impuni». 

 

« L’insolente impunité doit cesser »

 

L’avocat britannique Geoffrey Robertson, président de la Cour spéciale de l’ONU pour la Sierra Leone, a publié un rapport approfondi sur ces tueries qu’il qualifie de « crime contre l’humanité qui peuvent être classé en tant que génocide ». Il écrit dans son rapport

 

« En Iran, les massacres faits dans les prisons, en vertu de leur cruauté calculée conçue par les dirigeants politiques et judiciaires de l’État, sont plus répréhensibles que dans des cas similaires dans d’autres pays. Ce qui s’est passé dans les prisons iraniennes en 1988 demeure une blessure profonde dans le corps et l’âme du peuple iranien. La seule façon de panser cette plaie pour l’aider à se cicatriser serait de mener une enquête approfondie et d’identifier ceux qui ont abusé de leur pouvoir pour exécuter des milliers de leurs opposants idéologiques. »

 

Le célèbre avocat des droits de l’homme, William Bourdon, estime pour sa part que l’impunité dont jouissent les autorités iraniennes les a encouragés dans la culture du crime. « L’insolente impunité dont jouissent les auteurs de ces crimes doit cesser. Car ces derniers continuent de détenir des postes clés au sein du régime iranien. Il y a une culture de la terreur qui s’est installée de ce fait et qui doit être combattue. Une culture qui fait qu’aujourd’hui on continue de pendre à grande échelle dans un pays qui détient le record mondial d’exécution par tête d’habitant », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse avec les familles des victimes à Paris.

 

Intervenant devant un « tribunal citoyen » organisé début 2021 à Genève, Jean Ziegler, vice-président du Comité consultatif des Nations-Unies, s’est pour sa part indigné : « Cette impunité doit cesser. C’est le Conseil des droits de l’homme qui devrait instaurer une commission d’enquête sur les massacres de 1988 et les massacres après. Il nous faut un tribunal spécial pour mettre fin à cette impunité qui est une honte pour l’humanité. » 

 

Les demandes pour une enquête internationale sur ce crime se font de plus en plus pressantes. L’ancienne Rapporteuse spéciale des Nation-Unies sur les droits de l’homme en Iran, Asma Jahangir, dans son rapport de 26 pages à l’Assemblée générale des Nations-Unies a écrit : 

 

« Les familles des victimes ont le droit de connaître la vérité au sujet de ces événements et du sort de leurs proches sans craindre de représailles. Elles ont le droit d’intenter une action en justice, ce qui englobe notamment le droit à des investigations efficaces pour établir les faits et à la divulgation de la vérité, et le droit à réparation. » 

 

Il existe déjà suffisamment de preuves indirectes pour permettre l’audition des principaux coupables et responsables de ce massacre devant une cour de justice internationale, sous l’égide de l’ONU. Et les Nations-Unies doivent se servir de ces éléments pour provoquer une enquête officielle dans les plus brefs délais. De façon à ce que l’État iranien ne puisse avoir le temps de détruire l’intégralité des preuves physiques, directes. Certaines familles pourraient ainsi enfin faire le deuil de leurs proches, ou tout simplement enterrer avec eux leurs derniers espoirs. Il est malheureux qu’à l’ère de la communication, les bulldozers iraniens travaillent plus vite à camoufler les crimes que nos médias ne mettent à les révéler…

À propos de l’auteur
Hamid Enayat

Hamid Enayat

Hamid Enayat est un analyste iranien basé en Europe. Militant des droits de l'homme et opposant au régime de son pays, il écrit sur les questions iraniennes et régionales et en faveur de la laïcité et des libertés fondamentales. Il collabore avec Media Express Press Agency.
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