Brésil : élections présidentielles à haut risque

26 septembre 2022

Temps de lecture : 3 minutes
Photo : A woman walks past towels emblazoned with images of Brazilian presidential candidates, President Jair Bolsonaro, center, and former President Luiz Inacio Lula da Silva, displayed for sale by a street vendor on a makeshift clothesline, in Brasilia, Brazil, Thursday, Sept. 22, 2022. Brazilians head to polls on Oct. 2 to elect a president, vice president, governors and senators. (AP Photo/Eraldo Peres)/XEP103/22265640112791//2209222007
Abonnement Conflits
Abonnement Conflits

Brésil : élections présidentielles à haut risque

par

Lors de l’élection présidentielle du Brésil, dont le premier tour aura lieu le 2 octobre, les 215 millions de Brésiliens devront choisir entre deux « diables » : le président actuel, Jair Bolsonaro, détesté par la gauche, et l’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva, honni par la droite, ce qui présage un avenir politique et social conflictuel.      

A lire également :

Le Brésil : l’autre géant américain

UNE RÉVOLUTION LIBÉRALE

Bolsonaro – qui avait chanté les louanges de la dictature militaire, laquelle a dominé le pays entre 1964 et 1989 et laissé à la démocratie renaissante un héritage humanitaire et économique catastrophique -, a été élu en 2018, alors que Lula était en prison. Son adversaire, le Pauliste Fernando Haddad, militant du Parti des Travailleurs, s’avéra un politicien peu convaincant. Dans un tel contexte, la victoire de Bolsonaro fut facile, mais il a tout de même su enthousiasmer la classe moyenne aisée et les entrepreneurs en proposant, avec l’aide d’un « super-ministre », l’économiste Paulo Guedes, vieux « Chicago Boy », une « révolution libérale ».

Le président et son ministre voulaient déréguler l’économie et libérer le marché des contraintes bureaucratiques et politiques, privatiser les entreprises publiques, réformer l’État, l’administration, la fiscalité – ils proposaient une flat tax – et le système de retraite, baroque et très inégalitaire. Seule cette dernière réforme fut menée à bien, et une seule privatisation, dont le processus est encore en cours, celle d’Electrobras, devrait être confirmé si Bolsonaro emporte un deuxième mandat. L’économie ne va pas trop mal, son PIB est remonté à 4,6 % en 2021 après être descendu à – 3,9 % en 2019.

A lire également :

Brésil : la nouvelle bataille spirituelle

UNE PETITE GRIPPE     

Puis vint la pandémie du Covid, et la libéralisation de l’économie laissa la place au « quoi qu’il en coûte » version Brasilia. Bolsonaro, un évangéliste citant Dieu dans tous ses discours, a traité le Covid de « petite grippe », laquelle a tué quelque 600 000 Brésiliens.

Puis, voyant que les sondages donnaient à Lula une avance d’environ dix pour cent, Bolsonaro menaça de ne pas reconnaître son éventuelle défaite en critiquant l’usage du vote électronique. Il faut donc s’attendre, en cas de résultats serrés, à une grande tension entre les deux camps qui risque de fragiliser la démocratie brésilienne.

Si Bolsonaro n’a pas tenu ses promesses, Lula, le diable de la droite, fait des promesses qu’il ne pourra pas tenir.

Il cultive la nostalgie des années heureuses de ses deux mandats, de 2003 à 2010, alors que l’économie brésilienne surfait sur la vague d’un commerce international des matières premières dynamique permettant au gouvernement d’accorder de généreuses subventions aux pauvres, mais, hélas, peu d’investissements à long terme pour leur donner éducation, santé et emplois.

A lire également :

Bilan de quatre années de présidence Bolsonaro au Brésil

REPRIS DE JUSTICE ET PRÉSIDENT ?

Ses soutiens semblent avoir oublié deux choses : Lula a été mêlé à plusieurs scandales de corruption et de détournement d’argent public, notamment le mensalão, paiement quasi mensuel de parlementaires du centre pour qu’ils votent les projets de loi du Parti des Travailleurs de Lula. Puis éclata la bombe Petrobras, la compagnie nationale du pétrole devenue la machine à laver de milliards d’argent sale de la politique brésilienne et d’entrepreneurs complices. Et c’est Lula, qui avait nommé la calamiteuse Dilma Rousseff présidente de Petrobras. Il a donc été jugé et mis en prison.

En 2022, les partisans de gauche vont-ils porter un repris de justice à la présidence du Brésil, le plus grand pays d’Amérique latine ?

Après cette élection de 2018 qu’emporte Bolsonaro, la Cour Suprême libère Lula, ce qui en dit long sur la constance et l’état de la justice du pays.

La deuxième chose qu’oublient les soutiens de Lula, et que ce dernier semble oublier également, est l’évidence que la nostalgie ne rime plus à rien, que les temps ont changé, que la guerre en Ukraine perturbe le commerce mondial et que l’inflation, plaie récurante du pays, revient. Lula dit vouloir créer des emplois pour augmenter la consommation et retrouver la croissance perdue. Mais comment créer ces emplois ? On ne sait pas. Lui non plus, peut-être.  

Tout ceci est assez tragique. Le Brésil, pays riche, compte vingt millions de pauvres qui ont du mal à s’alimenter. C’est aussi le plus inégalitaire des deux Amériques, avec le premier décile des plus fortunés qui détiennent 49 % de la richesse nationale, pire qu’aux États-Unis, où ce chiffre s’établit à 35 %.

Les Brésiliens méritent mieux que ces deux « diables » inopérants et problématiques, un ancien capitaine de l’armée qui renie ses promesses, et un ancien ouvrier charismatique qui raconte des contes de fées.

À propos de l’auteur
Michel Faure

Michel Faure

Michel Faure. Journaliste, ancien grand reporter à L’Express, où il a couvert l’Amérique latine. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à cette zone, notamment Une Histoire du Brésil (Perrin, 2016) et Augusto Pinochet (Perrin, 2020).
La Lettre Conflits
3 fois par semaine

La newsletter de Conflits

Voir aussi

Pin It on Pinterest