L’insoluble paradoxe du régime iranien

11 janvier 2021

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Hassan Rohani en 2017. La fin de son mandat est marquée par de grands troubles. (c) Sipa AP22520871_000001
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L’insoluble paradoxe du régime iranien

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À six mois de la fin de la présidence de Rohani, le régime iranien fait face à des « méga-crises » qui ont mis en doute son maintien ou son renversement forcé par un soulèvement de la population en Iran. Le parlement du régime iranien a approuvé un projet de loi visant à modifier la loi électorale pour la présidentielle. Malgré les clauses de ce projet, telles que la limite de 40 à 70 ans, le fait de ne pas avoir résidé dans des pays étrangers dans le passé, l’obligation pour le président élu de choisir 5 conseillers approuvés par le Conseil des Gardiens, et la reconnaissance de la participation des militaires dans les élections, il s’agit en fait du début de la deuxième étape de la politique contradictoire du régime.

 

 

Hossein Ansari Rad, député depuis trois mandats, a confié au journal Setareh Sobh que la limite d’âge fixée par l’amendement éliminera un certain nombre de candidats. À cet égard, le journal Shargh a noté que « dans leur dernière tentative, les députés ont également cousu les boutons du manteau présidentiel de Qalibaf » (L’actuel président de l’Assemblée nationale)

Après l’élimination des candidats dits réformateurs par le Conseil des Gardiens aux législatives de juin 2020 et la domination du parlement par la faction de Khamenei, L’adoption de ce projet de loi est une étape importante dans le sens de la politique de contraction du régime.

 

Pourquoi cette contraction ?

 

Les factions et les luttes de pouvoir existent depuis l’arrivée de Khomeiny, mais surtout depuis 2005, avec l’installation d’Ahmadinejad à la présidence. Depuis le soulèvement de l’hiver 2017-2018, et le soulèvement de mi-novembre 2019, il y a aussi la lutte pour la survie même du régime. La survie est désormais devenue la principale préoccupation des deux factions du régime (le gouvernement avec les « réformistes » et Khamenei avec les pasdarans). Les deux factions estiment que les soulèvements ont réduit la confiance sociale, tout en augmentant la haine et le mécontentement de la population à l’égard de l’ensemble du pouvoir. Ainsi, les dirigeants en Iran considèrent-ils que le prochain soulèvement risque très sérieusement de les balayer.

 

Rohani et sa faction estiment que le moyen de sortir le régime de la tourmente consiste à changer d’attitude et à se soumettre aux exigences internationales, à mettre un bémol aux interventions régionales, à baisser les programmes nucléaires et de missiles, et à tenter de résoudre les problèmes économiques. Ils voient la nécessité de répartir autrement les richesses dans l’espoir de restaurer une certaine confiance sociale et d’éviter un renversement. « La principale question est celle de savoir si notre stratégie doit être une interaction constructive ou une confrontation permanente », a déclaré Rohani.

 

Cependant, Khamenei et sa faction plus radicale considèrent ce changement comme un suicide. Le terrorisme, la belligérance à l’étranger et la répression brutale sont les piliers de la dictature religieuse. En éliminant ces piliers, l’intégrité du régime s’effondre. Ils considèrent que la voie du salut passe par la conquête du pouvoir (par le terrorisme et les armes de destruction massive) et le maintien de leurs forces spéciales (pasdarans, milice du Bassidj, etc.), ainsi que par la répression des jeunes insurgés pour écraser toute forme de rébellion ou de soulèvement.

 

 

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Un raidissement des mollahs

 

À la suite du soulèvement de novembre 2019, de la mort de Qassem Soleimani et des manifestations de janvier 2020, Khamenei a appelé à une solution pour se renforcer et réprimer davantage. Le journal Eghtesad (de la faction de Rohani) a qualifié la politique du 27 avril 2019 de « géant aux jambes de bois » et a écrit : « Il y a ceux qui pensent que sans une économie forte, ils ne peuvent compter que sur la puissance militaire à long terme. Rappelez-vous que l’Union soviétique ne s’est pas effondrée à cause de l’attaque d’une armée étrangère. C’était une attaque menée par leur propre armée économique inefficace qui les a vaincus sans tirer une seule balle. »

 

En 2019, la guerre des deux lignes entre Khamenei et Rohani s’est poursuivie sans relâche jusqu’à ce que la faction de Khamenei s’empare totalement du parlement le 27 mai 2020.

Ce que le Guide suprême, comme tout autre dictateur, recherche est appelé la politique de contradiction en Iran, à savoir l’uniformité du régime des éléments tout à fait loyaux au guide suprême pour atteindre les quatre objectifs suivants :

  • Affaiblir la qualité du gouvernement Rohani afin d’affaiblir sa ligne, ce qui conduit inéluctablement à la négation de l’influence régionale et du programme nucléaire et de missiles.
  • D’autre part, les fondamentalistes ont l’intention de lancer le mollah Raïssi comme successeur de l’actuel Guide suprême. Il est détesté dans la société iranienne pour son rôle de bourreau lors du massacre de prisonniers politiques en 1988, et même Rohani lui a dit lors de sa campagne électorale qu’il ne savait que tuer.
  • Le troisième objectif des fondamentalistes est de présenter Qalibaf ou un commandant des pasdarans à la présidence. La récente résolution parlementaire va dans ce sens.
  • Le quatrième objectif est de réprimer les personnes arrêtées lors du soulèvement et les militants des unités de résistance dirigées par l’ennemi de longue date, les Moudjahidine du peuple d’Iran (OMPI/ MEK). Le régime mène avec eux une guerre mondiale sur les réseaux sociaux.

 

La faction de Khamenei veut renforcer le régime autant que faire se peut en intensifiant les conflits internationaux, en multipliant les interventions régionales, en augmentant les activités de missiles, en accélérant l’enrichissement nucléaire sous le prétexte des sanctions de Trump, et en attendant que Biden prenne ses fonctions aux États-Unis. L’objectif est d’avoir quelque chose dans le sac pour d’éventuelles négociations avec l’Occident. Cette politique peut également permettre de faire face au risque d’isolement au niveau international et au risque de graves chutes au sein du régime. Khamenei tente de réduire ce risque en maintenant le gouvernement Rohani comme tampon jusqu’au dernier jour avec une politique de jouer sur les deux tableaux en relation avec le JPCOA et les partis européens.

 

L’insoluble paradoxe du régime

 

À la suite du soulèvement du peuple iranien contre la dictature du chah pour la démocratie, dans un vide politique résultant de la répression des forces progressistes par la SAVAK du chah, l’ayatollah Khomeiny est arrivé au pouvoir. Son ascension était fondée sur des dogmes religieux médiévaux caractérisés par la misogynie, et l’utilisation de la religion et d’un réseau de mosquées pour imposer sa domination au XXe puis au XXIe siècle. Incapable de répondre aux besoins culturels et économiques de son peuple, le régime a dû s’étendre pour survivre avec ses politiques belligérantes et le terrorisme à l’étranger, et en exerçant une répression brutale dans le pays. Ces deux piliers l’ont soutenu pendant quarante ans. En conséquence, l’effondrement de ces deux piliers entrainera l’effondrement du régime. La solution de Rohani, qui se dit prêt à interagir et au retrait du bellicisme dans la région et du programme missile et nucléaire conduira sans l’ombre d’un doute à l’effondrement de ces deux fameux piliers qui conduira à l’effondrement du pouvoir clérical.

 

Khamenei sait qu’avec la persistance de la pauvreté et du coronavirus dans la société, un autre soulèvement est inévitable. Étant donné que la corruption économique gangrène tout le tissu de ce régime, il n’y a aucun moyen d’empêcher ce soulèvement, qui sera le dernier. Pour que le régime survive, il doit lever au moins une partie des sanctions en faisant des concessions, que ce soit dans le domaine des droits humains ou du terrorisme et des influences régionales, dans ce cas-là sera confrontée à un net déclin de ses forces. Khamenei sait très bien que la première retraite a provoqué un soulèvement de l’armée des affamés, affamé de nourriture comme de liberté. Il voit ce recul comme un recul sans fin, et c’est un paradoxe qui ne peut être résolu que par une répression continue.

 

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À propos de l’auteur
Hamid Enayat

Hamid Enayat

Hamid Enayat est un analyste iranien basé en Europe. Militant des droits de l'homme et opposant au régime de son pays, il écrit sur les questions iraniennes et régionales et en faveur de la laïcité et des libertés fondamentales. Il collabore avec Media Express Press Agency.
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