Livre – Le piège gaulliste

1 mai 2022

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Livre – Le piège gaulliste

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Algérie : le piège gaulliste est un livre important. Henri-Christian Giraud y défend la thèse que de Gaulle, qui ne sentait bien que dans la tragédie, a bâti comme un dramaturge le scénario du dégagement de l’Algérie. Cette décolonisation aurait été poussée délibérément aux extrêmes, un peu par goût du théâtre, surtout pour tenir une promesse faite à Moscou. L’affirmation est osée. La démonstration est-elle concluante ?

Henri-Christian Giraud, Algérie : le piège gaulliste. Histoire secrète de l’indépendance, Paris, Perrin, 2022, 696 p.

Prémisses

Henri-Christian Giraud entreprend d’éclairer « l’histoire secrète de l’indépendance » et il a bien raison de chercher à y voir clair car il n’y a guère qu’en France et en Algérie qu’on évite de poser la question du désastre qu’a été son dénouement. Cela reste un mystère que le pronunciamiento du 13 mai 1958, né de la volonté d’Alger de se garder française, ait remis en selle un homme qui a poursuivi la guerre quatre ans de plus et ordonné à l’armée de passer à l’offensive pour éradiquer l’adversaire au prix de nouvelles pertes, pour enfin lâcher tout prestement en refusant de tenir compte des conséquences de sa politique.

Les prémisses du livre prolongent de précédentes études des liens que de Gaulle a entretenus avec l’URSS depuis les débuts de la seconde Guerre mondiale jusqu’à la fin de son dernier mandat[1]. Deux ans avant de revenir à l’Élysée, le général se serait accordé avec les dirigeants soviétiques afin d’obtenir leur appui, et ses allures tortueuses, de 1958 à 1962, n’auraient servi qu’à dissimuler le but vers lequel il avançait, l’indépendance, qu’il s’était engagé à donner au FLN, le poulain de Moscou.

On pourrait aussi défendre — certes, c’est plus trivial et moins retors — qu’un homme d’État vieillissant se montre parfois impitoyable et risque-tout parce que le temps lui est compté avant d’entrer dans l’Histoire selon ses vœux. Dès lors, il ne s’encombre pas de précautions quant aux moyens ni aux effets de ses desseins.

Autrement dit : la décolonisation piteuse de l’Algérie est-elle le résultat d’un plan mûrement conçu, ou le produit capricieux des ambitions d’un vieil homme[2] ? L’effort d’Henri-Christian Giraud pour démontrer sa thèse est en tout point remarquable[3].

Démonstration

Il s’est écarté des récits habituels grâce à la consultation des archives soviétiques et par le respect de la chronologie qui caractérisait ses livres précédents. Non, de Gaulle n’était pas un homme oublié, marginalisé, qui n’espérait plus rien, comme le décrit son entourage à la veille de son retour[4]. Après avoir essayé de s’appuyer sur un rassemblement qui s’est effrité après des débuts éclatants, il a tâté d’une autre stratégie en reprenant contact avec l’ambassade d’URSS. Le 10 octobre 1956, il assure Vinogradov qu’il a l’intention d’accorder l’indépendance à Algérie, tandis qu’une équipe jeune et résolue prépare, à la Chambre et rue Saint-Dominique, son retour aux affaires. Chaban, ministre de la Défense, met en place une antenne à Alger chargée d’attiser les mécontentements ; à La Boisserie, on reçoit des ambassadeurs, celui d’URSS, celui de Tunisie. Le 5 mars 1958, c’est au tour de Camus, mais toute trace de l’entretien a disparu des archives gaulliennes. Camus, c’est le prix Nobel qui pourrait défendre les pieds-noirs tout en se prévalant de ses amis musulmans. Il ne semble pas avoir impressionné le candidat au pouvoir qui a peut-être conclu qu’on n’aurait pas à se soucier de ces Algériens-là.

Pour traiter l’affaire du 13 mai, Henri-Christian Giraud se contente de suivre Christophe Nick, dont l’ouvrage volumineux n’est pas sans erreurs[5], mais l’essentiel est dit sur le déroulement du pronunciamiento. En juin 1958, la première tournée en Algérie conforte, plus ou moins, les tenants de l’Algérie française, le choix de Debré pour premier ministre alimente l’illusion, et le référendum de septembre est un succès. Henri-Christian Giraud précise (et c’est nouveau) que son ampleur surprend de Gaulle et l’inquiète. Bravant l’interdit du FLN, les musulmans sont allés voter et sur 66 élus d’Algérie figurent 45 musulmans, tous favorables à l’intégration.

Quant au général en chef, Maurice Challe, choisi au sein de l’aviation pour qu’il soit éloigné du gros de l’armée qui est de l’infanterie, il a su vite se faire apprécier et il se montre brillant : en un an, l’armée a réduit les katibas de l’intérieur et le découragement a gagné les chefs des wilayas. Pendant ce temps, les dirigeants de l’extérieur coulent des jours paisibles en Tunisie, au Caire ou au Maroc, en soignant une armée destinée à prendre le pouvoir quand les temps seront mûrs.

Il faut maintenant empêcher toute résistance de la part des Européens d’Algérie, pour cela, les séparer de leur champion, Massu, et réduire son meilleur instrument, la 10e division parachutiste. La séquence qui va de l’entretien de Massu avec le journaliste Kempski, l’éviction du général piégé et l’émeute d’Alger qui finit sur les barricades, fin janvier 1960, est « une chaîne pyrotechnique » qui « relève du grand art[6] ». L’épuration de l’armée s’accélère : elle avait déjà commencé à l’été 1958 avec le rappel en métropole d’une partie des officiers qui avaient favorisé le 13 mai. L’année suivante, le « putsch », un baroud pour l’honneur en même temps qu’un secret de polichinelle, est prétexte à l’application de l’article 16 de la Constitution. Henri-Christian Giraud décrit excellemment comment de Gaulle parvient à s’en servir pendant six mois alors que la situation ne le justifiait pas, à l’embarras du conseil constitutionnel qui n’ose protester.

L’essor de l’OAS et ses interventions spectaculaires représentent un obstacle imprévu. Contre l’organisation et ses soutiens — la grande majorité des Européens d’Algérie qui n’ont plus d’autre espoir pour s’accrocher à leur terre — les moyens les plus brutaux seront employés. Et l’armée, qui était longtemps apparue comme leur bouclier sert désormais à une répression féroce. La tragédie passe par l’écrasement de toute résistance et certains rapports d’officiers, disciplinés mais choqués, ont comparé la façon dont Bab-el-Oued a été mis au pas à l’écrasement de Budapest, en 1956.

Enfin, si les aléas des négociations maintiennent un peu d’incertitude, au 3 juillet, le pays, comme prévu, est livré à un seul parti sans la moindre garantie pour les européens, les juifs autochtones ni les musulmans qui ne seraient pas d’accord. Le bilan du dégagement suscite la nausée. Cette démonstration remarquablement conduite, il reste à comprendre quel bénéfice retirait son auteur d’une telle politique.

Discussion

Henri-Christian Giraud argumente avec brio la vision d’un d’opéra noir dont de Gaulle aurait été le chef d’orchestre omniscient et secret. Mais faisons-nous l’avocat d’une autre thèse, celle de gribouille : on se rappelle que la première expérience gouvernementale du général, d’août 1944 à janvier 1946, n’avait pas démontré de grands talents de diplomate ni d’économiste — ce dont le pays ruiné avait alors besoin. Ensuite, les douze ans passés à la Boisserie n’avaient rien eu d’une propédeutique à la gestion des affaires. Revenu au pouvoir avec des ambitions dépassant les capacités du pays, le général semble avoir souvent procédé par essai-erreur en se fiant surtout à son prestige et son passé. Ensuite, c’est affaire de communication que de faire oublier de multiples erreurs pour garder la mémoire des seules réussites.

L’auteur à surévalué le rôle d’un personnage oublié, François Coulet[7], dont il fait « l’homme fort » de la délégation générale en Algérie. « En raison de son savoir-faire, nul n’est plus qualifié que lui pour mener avec doigté cette nouvelle et délicate mission [veiller à ce que la Délégation générale applique la politique de dégagement][8]. » Si Coulet faisait preuve d’un dévouement canin à l’égard de De Gaulle qui l’en a mal récompensé[9], il n’avait rien d’un Machiavel. Gaffeur impénitent, marginalisé par son intransigeance, ses ambitions militaires (alors qu’il était diplomate, il avait fait de Bigeard son modèle) et sa vie privée[10], son influence à Alger était réduite. Il y était considéré comme un mouchard plutôt qu’un fin stratège. Et on connaît d’autres acteurs gaullistes de cette époque tout aussi peu brillants dans leur rôle.

Ces réserves n’enlèvent rien à l’apport décisif de l’ouvrage. Jacques Soustelle jugeait que « le départ [d’Algérie] n’était pas plus une solution que jeter par terre l’échiquier n’est une solution au jeu d’échec[11] ». Henri-Christian Giraud donne de bonnes raisons à ce mépris des règles du jeu.

Il revient en conclusion sur les conséquences actuelles d’une paix manquée et d’un dégagement à tout prix. S’appuyant sur des réflexions récentes de Jacques Julliard, qui a servi en Algérie, il dresse un parallèle entre la débâcle américaine à Kaboul, l’été dernier, et le départ d’Algérie en 1962. Ce dernier a été moins glorieux encore que l’évacuation d’Afghanistan. La volonté de parvenir à ses fins par le drame aurait conduit de Gaulle à ne pas considérer la nation française comme un tout mais comme un conglomérat de groupes dont certains étaient moins français que d’autres. Pour conséquence, le morcellement actuel de l’identité française.

Notes

[1] De Gaulle et les communistes (Perrin, 2020, 1040 p., 1re éd. 1988), et L’Accord secret de Baden-Baden. Comment de Gaulle et les Soviétiques ont mis fin à mai 68 (éd. du Rocher, 2018, 80 p.).

[2] Ce que semblent avoir pensé les négociateurs des Rousses (février 1962) : « On parle du dernier discours du général. Il semble que parfois il en fait trop. Ensuite on attend toujours un miracle et on est forcément déçu. Quelqu’un dit qu’il fait penser parfois à un prestidigitateur qui tire un lapin de son chapeau. » (Pierre Aubert, Le secret des Rousses, Lettres du monde, 1985, p. 65.)

[3] Quelques erreurs, cependant, parmi lesquelles le rôle de la mission C (distinct de celui des barbouzes) ou la mort du général Ailleret (qui n’a pas disparu dans un accident d’avion en avril 1962 mais en mars 1968).

[4] On trouvera une claire présentation de cette thèse dans Odile Rudelle, Mai 58. De Gaulle et la République, Plon, 1993.

[5] Résurrection : Naissance de la Ve République, un coup d’Etat démocratique, Fayard, 1998, 836 p.

[6] Le Piège gaulliste, p. 270.

[7] Aide de camp et chef de cabinet de De Gaulle, du 20 août 1941 au 1er octobre 1942, autrement dit son collaborateur peut-être pas le plus influent mais sûrement le plus proche.

[8] Le Piège gaulliste, p. 415.

[9] Comme Debré, Coulet tirait une vanité masochiste d’œuvrer à l’encontre de ses préférences, lui à qui « paraissait absurde que des pharmaciens installés au Caire ou à Genève, que des bergers du bled puissent revendiquer ce fabuleux héritage d’immeubles à vingt étages, de tracteurs, de pipelines, de routes goudronnées, de ports maritimes et aériens de milliers d’hectares d’orangers et de vignes. » (Vertu des temps difficiles, chap. 1).

[10] Il avait séduit la femme d’un aristocrate anglais, en 1942, et ce double adultère avait fait scandale.

[11] Archives du centre d’histoire de Sciences Po Paris, entretien avec Odile Rudelle, 23 avril 1979.

À propos de l’auteur
Marie-Danielle Demélas

Marie-Danielle Demélas

Docteur d’État en histoire et professeur honoraire de l'université de Paris III.
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