Iran : consensus contre le régime

20 décembre 2020

Temps de lecture : 4 minutes
Photo : Le président iranien Hassan Rouhani s'exprime sur l'accord nucléaire lors d'une réunion de cabinet à Téhéran mercredi 2 décembre 2020 (c) Sipa AP22518597_000001
Abonnement Conflits

Iran : consensus contre le régime

par

L’actuel régime iranien est contesté par de nombreuses associations qui se structurent pour tenter de limiter ses pouvoirs. Elles ont le soutien et l’aide de l’étranger, sans que cela suffise à ébranler réellement le régime.

 

Le 1er décembre 2020, le parlement iranien a adopté le « plan d’action stratégique pour lever les sanctions » avec 251 votes favorables. 24 heures plus tard, le Conseil des Gardiens s’est hâté de finaliser le plan et le président du parlement Qalibaf informait le Président Rohani de sa mise en oeuvre.

Selon le texte, deux mois après son « entrée en vigueur », le gouvernement est tenu de suspendre la mise en œuvre du Protocole additionnel nucléaire et de révoquer l’autorisation des inspecteurs de l’AIEA d’inspecter les sites nucléaires en Iran si les signataires de l’accord ne remplissent pas leurs obligations de lever les sanctions. « L’installation de centrifugeuses interdites par le JCPOA est une autre disposition du plan. Le régime iranien a l’intention d’installer des centrifugeuses avancées sur le site nucléaire de Natanz pour faire pression sur Biden », avait rapporté Reuters à l’époque.

Soulignant le danger de cette action, Fereydoun Majlisi, un ancien diplomate du régime, a estimé le 2 décembre 2020 qu’il s’agissait « d’une sorte de sabotage à la veille de la présidence de Biden » et Sadatian, un autre ancien diplomate, a remarqué le 1er décembre 2020 que « nous avons nous-mêmes aidé Israël, l’Arabie saoudite et Pompeo. Et la situation qui se crée essaie de lier les mains du gouvernement et du système pour modifier les conditions existantes (sanctions, etc.). »

 

A écouter aussi : Podcast. Géopolitique de l’Iran. Ardavan Amir-Aslani

 

Grande manœuvre du régime

 

Il est clair que Khamenei et d’autres dirigeants du régime ne pouvaient pas ignorer les conséquences dangereuses de cette mesure. Face à l’effondrement de l’économie et au risque très sérieux de voir éclater la colère sociale, le gouvernement iranien s’est lancé dans cette grande manœuvre stratégique de politique étrangère. Elle est fondée sur l’hypothèse selon laquelle « le gouvernement pense que Biden reviendra au JCPOA », (Bakhshi, économiste gouvernemental – 6 décembre 2020). D’autre part, ils sont parfaitement conscients du fait que le retour éventuel des États-Unis à cet accord est « très difficile » et implique beaucoup de dialogue et de négociation. Par conséquent, Khamenei estime que ce plan va accroître le pouvoir de négociation du régime (Fereydoun Abbasi – Président de la Commission de l’Énergie du Parlement, le 7 décembre 2020). Mais il sait aussi que cette manœuvre pourrait avoir l’effet inverse.  L’ancien diplomate iranien Sadatian considérait en décembre 2020, qu’ « avec l’approbation de ce plan par le parlement, nous revenons à l’époque où 6 résolutions de l’ONU ont été adoptées contre nous et cette situation peut même relever du Chapitre VII, où les Nations Unies pourraient légitimer une action militaire contre le régime. »

À peine 24 heures après l’approbation finale du projet de loi, Joe Biden, dans une interview à CNN, a qualifié les négociations avec le régime de « très difficiles » et a soulevé la question des missiles balistiques et celle d’élargir et de prolonger des restrictions nucléaires des mollahs.

Le lendemain, 5 décembre, le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maass a déclaré, après avoir souligné qu’il s’exprimerait après consultations avec la France et la Grande-Bretagne, qu’il ne suffisait plus de revenir au passé et que « nos attentes à l’égard du régime iranien sont claires. Il ne doit pas avoir d’arme nucléaire. Son programme de missiles, qui menace la région, doit être démantelé. Il doit également changer de comportement dans la région. »

La Troïka européenne a ensuite mis en garde le régime dans un communiqué du 8 décembre : « Si vous voulez pouvoir négocier, vous ne devez pas prendre ces mesures. »

Ainsi, il est apparu clairement que la manœuvre de Téhéran le met dans une situation bien plus dangereuse, comme le dit Hassan Beheshtipour, un expert pro-gouvernemental. Ces actions aiguisent l’épée des sanctions et laissent paraitre « Joe Biden (plus dangereux pour le régime) que Trump » (4 décembre). « La levée des sanctions contre le régime n’a pas sa place dans l’agenda des États-Unis et de la troïka européenne, et n’est qu’une promesse de crédit pour avoir pris des mesures en espèces », a écrit le journal Kayhan, proche de Khamenei le 6 décembre.

Le fait est que l’approche de Khamenei et de ses partisans est géopolitiquement faible. Le prochain objectif est peut-être d’empêcher la possibilité d’un accord entre Biden et le gouvernement Rohani dans les mois qui lui restent à la présidence.

« Certains amis vont donner aux États-Unis une orientation qui leur permettra de mieux travailler avec nous », a déclaré publiquement Zarif le ministre des Affaires étrangères sur Sky News le 1er décembre 2020).

 

A lire aussi : Livre – Des sanctions imposées à l’Iran et de leurs effets – Alexandre Austin

 

Deux chemins menant à l’abîme

 

Par conséquent, le différend entre les factions au sein du régime n’est pas une question de négociation ou non. Dans une telle situation, avec la perspective de la chute du régime, chacune cherche une issue. Le clergé voit la sortie de l’impasse qui conduit à son renversement, ou du moins à le retarder, dans les négociations avec les États-Unis. C’est pourquoi, dit-il, des actions telles que le plan « d’Action stratégique pour lever les sanctions » ne font que brûler des « opportunités ». La faction dite des réformateurs est bien consciente que dans cette direction, elle doit abandonner le programme de missiles et mettre fin à son ingérence dans la région, et peut-être aussi accepter la réponse aux violations flagrantes des droits humains. Ils estiment ne pas avoir d’autre choix pour éviter d’être balayés par une explosion sociale.

Mais la faction dite fondamentaliste rejette cette voie. Elle argumente ‘l’avoir expérimentée au sein du JCPOA. Même l’élimination de 90% de l’énergie nucléaire n’a pas résolu le problème. Restreindre la puissance des missiles et renoncer à l’influence régionale sont également soumises à cette règle » (Kayhan, proche de Khamenei – 5 décembre 2020).

Par conséquent, cette faction estime qu’elle devrait s’engager dans des manœuvres « de force ». Pour elle, le régime devrait avoir plus de cartes en main dans les négociations pour réduire la pression des États-Unis et de la communauté internationale. La montée des tensions internes du pouvoir montre que le régime s’engage sur une voie nouvelle et dangereuse pour le système dans son ensemble. Ainsi, il devient évident que la théocratie se trouve à un point stratégique tel que, même lorsqu’il s’engage dans une manœuvre pour lever les sanctions, non seulement il ne résout pas son problème, mais s’asphyxie davantage et accentue ses crises internes.

 

Mots-clefs : , ,

À propos de l’auteur
Hamid Enayat

Hamid Enayat

Hamid Enayat est un analyste iranien basé en Europe. Militant des droits de l'homme et opposant au régime de son pays, il écrit sur les questions iraniennes et régionales et en faveur de la laïcité et des libertés fondamentales. Il collabore avec Media Express Press Agency.
La Lettre Conflits
3 fois par semaine

La newsletter de Conflits

Voir aussi

Pin It on Pinterest