<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Le lac Victoria : le poumon économique de l’Afrique de l’Est sous tension

6 février 2020

Temps de lecture : 3 minutes
Photo : Plage sur le lac Victoria en Ouganda, Auteurs : Robin LETELLIER/SIPA, Numéro de reportage : 00887719_000005.
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Le lac Victoria : le poumon économique de l’Afrique de l’Est sous tension

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Avec une superficie équivalente à celle de l’Irlande, le lac Victoria est le plus grand lac d’Afrique et la deuxième réserve d’eau douce du monde. Son nom en luganda [simple_tooltip content=’Le luganda est une des langues principales de l’Ouganda, parlée par six millions de locuteurs.’](1)[/simple_tooltip], « Nalubaale », la « mère des dieux », est révélateur de son rôle central dans les différentes cultures des peuples riverains. Le lac et son écosystème constituent un enjeu fondamental pour l’économie des trois pays qui le bordent (l’Ouganda, la Tanzanie et le Kenya) et les 45 millions d’habitants de son bassin du fait de ses ressources naturelles, hydrauliques et halieutiques.

Le secteur de la pêche fournit un emploi à 7 millions de personnes dans les trois pays. Cette activité est impactée par la dégradation de l’environnement aquatique du lac, la réduction de la diversité et de la quantité de poisson. En cause, une pression démographique environnante accrue, le développement d’activités agricoles et industrielles polluantes, la surpêche, l’introduction d’espèces nouvelles prédatrices (comme la perche du Nil dans les années 1950).

Cette situation crée des tensions parmi les pêcheurs, mais aussi entre eux et les forces de l’ordre des pays riverains. Ces dernières effectuent des contrôles sur les mouvements transfrontaliers de navires en quête de poissons en dehors de leurs eaux d’origine. Quasi quotidiennement, les presses nationales relatent des arrestations de dizaines de pêcheurs tanzaniens, kenyans et ougandais qui accusent en retour la police de harcèlement.

Migingo, petit îlot du lac aux eaux particulièrement poissonneuses situé à cheval sur la frontière ougando-kenyane, est ainsi depuis plus de dix ans l’objet de disputes quant à sa propriété par l’un des deux pays. En 2008, en réponse aux arrestations, le Kenya avait menacé l’Ouganda de fermer sa frontière. Une commission ayant abouti à la cogestion plus modérée de l’île et une forte intégration des trois pays dans le marché commun de l’East African Community ont permis d’apaiser les tensions. Cependant, aucun n’est parvenu à ce jour à apporter une réponse durable au problème.

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Tensions autour de l’énergie

Ces dernières décennies, les pays du bassin du lac ont aussi vu leurs besoins en production d’électricité exploser. Selon le politologue Mathieu Mérino, « cette dernière est désormais devenue un enjeu fort pour les États riverains qui dépendent étroitement de l’hydroélectricité, à hauteur de 62 % de sa production énergétique pour le Kenya, 67 % pour la Tanzanie et plus de 90 % pour l’Ouganda ». En effet, le passage au cœur du territoire ougandais du Nil blanc qui prend ses sources dans le lac Victoria et s’étend jusqu’au Soudan constitue une ressource essentielle pour assurer la sécurité énergétique nationale. Le fleuve a d’ailleurs déjà été mis à profit avec la construction des quatre plus importantes centrales ougandaises. Enfin, le projet de la centrale de Karuma devrait aboutir sous peu à la construction de la plus grande installation de production d’énergie du pays.

La région du lac Victoria regorge également d’or situé surtout en Tanzanie. Arrivé au pouvoir en 2015, le président du pays, John Magufuli, surnommé « le bulldozer », a affiché sa volonté de reprendre le contrôle des activités minières sur le territoire. Depuis 2017, un véritable bras de fer s’est engagé entre le gouvernement tanzanien et la compagnie britannique Acacia Mining, détenue en majorité par le leader mondial de l’or, le groupe Barrick Gold. Acacia, dans le cadre de l’exploitation de ses trois mines d’or tanzaniennes au bord du lac, a fait l’objet d’un redressement fiscal d’un montant colossal de 190 milliards de dollars, soit presque quatre fois le PIB annuel du pays. La somme a finalement été négociée à 300 millions de dollars grâce à l’intervention de Barrick Gold. L’État tanzanien, sorti gagnant de cet affrontement, touche depuis lors 50 % des bénéfices de ces mines.

Au centre des attentions, les richesses de la région du lac Victoria constituent des opportunités économiques autant qu’un défi pour la Tanzanie, le Kenya et l’Ouganda. Une coopération accrue des trois pays au sein de l’imparfaite, mais néanmoins ambitieuse East African Community, pourrait constituer un élément de réponse pour la gestion durable des ressources du lac.

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Arnaud Dupuis

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