<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Incendies en Amazonie : dérives et autojustifications médiatiques

10 décembre 2019

Temps de lecture : 3 minutes
Photo : L'Amazonie brésilienne a perdu prés d'1 698 km 2 de sa couverture végétale en août 2019, Auteurs : Fernando Bizerra Jr/EFE/SIPA, Numéro de reportage : 00922989_000006.
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Incendies en Amazonie : dérives et autojustifications médiatiques

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Les incendies qui ravagent la forêt amazonienne sont au premier plan de l’actualité depuis plusieurs semaines. Or, le traitement médiatique de cette catastrophe appelle quelques réflexions critiques. Comme souvent, lorsqu’il s’agit de souligner le lien entre un phénomène naturel inquiétant et le changement climatique en cours, le discours médiatique tend à mettre en lumière le caractère exceptionnel, voire prétendument nouveau, de la catastrophe, quitte à passer sous silence les occurrences précédentes de faits similaires et peut-être même plus importants.

 

Libération est bien le seul à interroger l’ampleur des incendies de la forêt amazonienne et à proposer une mise en perspective qui aboutit au constat que « le nombre de feux enregistrés et la surface brûlée sont loin des records enregistrés en 2004, 2005, 2007 et 2010 ». La conséquence de cette occultation ou de cette minoration des faits passés, opérées par la plupart des médias, est la circulation de photographies correspondant à d’anciens incendies, présentées comme montrant la situation actuelle. À la suite du New York Times, certains médias se sont interrogés sur la provenance des images relayées par des personnages publics. Il est ainsi apparu qu’Emmanuel Macron lui-même avait, dans son célèbre tweet « Notre maison brûle. Littéralement. », diffusé un cliché — certes impressionnant — réalisé par le photographe américain Loren McIntyre… qui est décédé en 2003 ! Les vedettes du cinéma, du sport et de la chanson se sont engouffrés dans cette stratégie de désinformation naïve et involontaire, relayant eux aussi des images d’incendies passés, parfois géographiquement très éloignés de l’Amazonie !

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Mais la seconde conséquence de cette focalisation a été le peu d’attention accordé aux incendies de forêt en Afrique. Des images satellites très frappantes ont pourtant fini par être diffusées dans de grands médias : on y voyait, en face d’une forêt amazonienne mouchetée de flammèches rouges, la forêt congolaise semblant disparaître dans un immense brasier. S’avisant de cette distorsion de traitement, à laquelle certains journalistes — il faut le reconnaître — tentaient de remédier, nos grands médias se sont sentis contraints de justifier leur approche du sujet. Les « Décodeurs » du Monde, par exemple, répondent à cette polémique que les incendies du Brésil ne sont pas « comparables » à ceux de l’Afrique parce que les causes en sont différentes, et bien des médias ont repris cette ligne de défense. Si l’on observe de plus près cette justification collective, on peut en retenir les grandes lignes : au Congo et dans les pays voisins, l’origine de ces catastrophes est à chercher du côté des agriculteurs, qui défrichent en pratiquant la technique du brûlis, mais perdent parfois le contrôle des feux qu’ils déclenchent. En revanche, au Brésil, la cause des feux serait la sècheresse, donc le réchauffement climatique, et la complicité du président Jair Bolsonaro avec la grande industrie agroalimentaire ultra-productiviste… qui pratique le brûlis ! Autrement dit, d’abord, si les causes des incendies étaient différentes, l’ampleur des deux catastrophes interdit d’en passer une sous silence ; et sur ce point, les médias ne répondent pas. Et puis, fondamentalement, les origines de ces incendies sont sensiblement les mêmes. Ce qui signifie que l’insistance sur le cas amazonien a une autre raison d’être que la spécificité d’un phénomène, pas si exceptionnel que cela. L’avantage du drame de la forêt amazonienne est qu’il est personnalisé : les médias, qui aiment la simplification, apprécient aussi ses proches parentes, le manichéisme et la diabolisation. En Afrique, on ne saurait sans difficulté blâmer les initiatives éparses de petites exploitations agricoles aux moyens humains et financiers limités. À l’inverse, au Brésil, on peut — et c’est si confortable — se focaliser sur la personne (on devrait dire le personnage) de Jair Bolsonaro, qui représente depuis un certain temps, avant même son accession au pouvoir, une figure de détestation idéologique, pour des motifs qui dépassent de beaucoup sa position sur les questions d’écologie et de climat.

À propos de l’auteur
Ingrid Riocreux

Ingrid Riocreux

Agrégée de lettres modernes et docteur de l'université Paris IV-Sorbonne, Ingrid Riocreux est spécialiste de grammaire, de stylistique et de rhétorique. Elle a publié La langue des médias (L'Artilleur, 2016) et tient un blog consacré à l'étude du discours médiatique.
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