<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Comment les talibans ont tiré profit de la géographie humaine de l’Afghanistan

30 septembre 2021

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Comment les talibans ont tiré profit de la géographie humaine de l’Afghanistan. Crédit photo : Unsplash
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Comment les talibans ont tiré profit de la géographie humaine de l’Afghanistan

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Comment les talibans sont-ils parvenus à prendre le pouvoir si rapidement ? Si la faiblesse de l’État afghan n’était un mystère pour personne, la rapidité d’une telle victoire s’explique par un facteur sous-estimé : la capacité qu’ils ont eue à se servir de la géographie humaine de l’Afghanistan pour exploiter cette fragilité de l’État. La faible densité de population du pays est tout particulièrement propice à des déplacements rapides et à une grande cohésion du côté des attaquants.

 Alec Worsnop, War on the Rocks, 2 septembre 2021. Traduit par Alban Wilfert pour Conflits

 

La densité de population globale du pays est faible, à raison de seulement 57 personnes au kilomètre carré. À titre de comparaison, la densité de population de l’Irak est de 89 personnes au kilomètre carré. La population afghane est très dispersée, y compris dans les zones peuplées : 26% de la population vit dans des centres urbains, contre 71% en Irak. Compte tenu de cette dispersion de la population afghane, il aurait été difficile même à un État fort, doté d’une armée jouissant d’une bonne cohésion, mobile et bien entraînée, de tenir bon et de contrer les offensives rapides des talibans. Bien entendu, ce n’est pas à ce type d’adversaire qu’ont été confrontés les talibans, qui ont été en mesure de mener des offensives fulgurantes sur de nombreux fronts, mettant ainsi à rude épreuve la cohésion limitée des forces de défense et de sécurité nationale afghanes.

Un tel scénario était prévisible : en 2012, j’ai élaboré une analyse des conséquences potentielles d’un retrait total de la Force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS). Tirant les leçons de l’ascension des talibans au milieu des années 1990, cette analyse a conclu que les faiblesses des forces de sécurité afghanes et l’illégitimité de l’État, couplées aux rapports force/espace, faibles vu le terrain et la répartition démographique du pays, rendaient raisonnablement probable l’issue d’une victoire rapide des talibans.

Après le retrait des forces occidentales à l’été 2021, les talibans ont rapidement et facilement occupé de grandes étendues de territoire faiblement peuplé. Ce territoire leur a ensuite servi à démontrer leur force relative par le lancement d’une série d’offensives coordonnées et rapides. Une fois leur supériorité militaire établie, les talibans n’ont que rarement eu recours à la force, étant en mesure de tirer profit de leur portée géographique pour intimider les dirigeants locaux et convaincre les défenseurs de fuir ou de se rendre pacifiquement. Si le gouvernement américain s’était préparé à la pression intense qu’allait exercer une offensive rapide et de grande envergure des talibans contre l’armée afghane et les dirigeants locaux, il aurait pu parvenir à ralentir leur prise de pouvoir suffisamment longtemps pour permettre une évacuation ordonnée des civils et des communautés à risque.

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Les talibans l’ont déjà fait

Pendant leur première ascension dans les années 1990, les talibans ont tiré profit de la faible densité de population du pays pour en conquérir de vastes étendues par la conclusion d’accords avec les dirigeants locaux. Ces zones leur ont ensuite servi à lancer des attaques de type Blitzkrieg, qui ont submergé les forces de l’Alliance du Nord où étaient amalgamés des combattants issus des unités du gouvernement central (en fuite) et des milices tadjikes, ouzbèkes, hazaras et pachtounes. À l’usage d’outils traditionnels comme l’artillerie et les blindés, les talibans ont préféré se déplacer rapidement dans des pickups armés (« technicals ») pour l’emporter contre des positions défensives creusées dans le sol. Vu le faible rapport force/espace, les défenseurs, et en particulier ceux qui ne bénéficiaient pas d’un appui aérien rapproché, devaient couvrir un terrain important et se déplacer de manière rapide et coordonnées pour avoir une chance de contrer des menaces talibanes venues de provenances diverses.

Dans les années 1990, de nombreux ennemis des talibans étaient désavantagés du fait d’un entraînement et d’une mobilité limités, mais ce n’est pas tout. Souvent, au vu du caractère hétéroclite des acteurs qui composaient l’Alliance du Nord, leur cohésion était moindre que celle des talibans. Comme je l’ai observé en 2012, la cohésion est un facteur fondamental dans les conflits où les rapports force/espace sont faibles et les capacités militaires limitées. En effet, dans de telles circonstances, « lorsque les forces n’ont pas de cohésion, elles ne pourront se déplacer de manière coordonnée et repousser les percées, et seront souvent moins disposées à se battre en infériorité numérique, et encore moins à mener une contre-attaque sous le feu ennemi ».

Les fois où les talibans ont été confrontés à des groupes qui bénéficiaient d’un meilleur entraînement et de davantage de cohésion, leur progression a souvent été ralentie. Par exemple, le mois de mars 1995 a vu les forces gouvernementales organisées du Corps central, renforcées par des troupes aéroportées de Kaboul et un soutien aérien rapproché, repousser les talibans qui tentaient pour la première fois d’encercler et de prendre Herat. De même, la résistance des forces gouvernementales, dont l’organisation et la cohésion étaient bonnes, aux assauts sur Kaboul en 1995 s’est avérée décisive. De tels exemples soulignent la capacité qu’ont les troupes raisonnablement préparées, en particulier lorsqu’elles bénéficient d’un soutien aérien, à repousser la guerre mobile telle que la pratiquent les talibans. En dépit de cela, dans les années 1990, la cohésion des talibans et l’ampleur de leurs offensives ont eu raison des groupes assez limités de défenseurs bien préparés de l’Alliance du Nord.

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De mal en pis

 Les événements des dernières semaines présentent bien des similitudes avec la montée en puissance initiale des talibans, voilà plus de vingt ans, et ont confirmé certains des aspects essentiels de ce que laissait présager mon analyse de 2012. De fait, dans l’ensemble, la situation des forces de sécurité afghanes de 2021 était pire que celle des forces anti-talibans dans les années 1990. Si la densité et la répartition de la population afghane n’ont pas connu de changement significatif depuis les années 1990, les talibans ne jouissaient pas, à l’époque, de la présence dans tout le pays qu’ils connaissaient en 2021. De la sorte, ils ont pu faire pression sur les forces de défense et de sécurité nationales afghanes dans plusieurs endroits simultanément. L’armée afghane a dû, par conséquent, tenter de couvrir de vastes étendues de territoire, se déplacer rapidement pour réagir aux menaces politiques et militaires des talibans, et essayer de tenir bon dans les batailles rangées et les contre-attaques.

Les forces de sécurité afghanes ne se sont pas montrées à la hauteur de ces tâches. Les talibans se sont emparés d’un grand nombre de capitales provinciales et de Kaboul elle-même en quelques jours, plus rapidement que ne le prévoyaient les estimations publiques, même les plus pessimistes. L’armée afghane n’avait ni la capacité ni la cohésion nécessaire pour tenir bon et se défendre contre des offensives rapides et simultanées sur plusieurs fronts. On savait depuis longtemps qu’il s’agissait d’une force anémique, mal préparée à relever un défi majeur de manière cohérente et inébranlable. Comme beaucoup l’ont remarqué, les choses n’ont cessé d’empirer depuis l’été 2013, lorsqu’il a incombé aux forces afghanes d’endosser la responsabilité principale de la sécurité dans le pays. En 2021, l’armée afghane était mal organisée, incapable d’approvisionner et de payer systématiquement ses soldats, et insuffisamment formée.

Les forces afghanes ont toujours été extrêmement dépendantes du soutien aérien américain pour le déplacement des troupes, le réapprovisionnement et les opérations de combat. De ce fait, lorsque celui-ci a été fortement réduit, au printemps et au début de l’été, l’armée afghane s’est montrée incapable de se regrouper ou de déplacer rapidement ses unités. En résulta un défi stratégique majeur pour ces forces, qui s’aggrava lorsque les talibans se ruèrent vers de nombreux centres urbains à la fois. Les rares fois où les forces de sécurité afghanes sont parvenues à ralentir les attaques des talibans, comme à Lashkar Gah en mai de cette année, c’est parce qu’elles bénéficiaient d’un soutien aérien rapproché et important de la part des États-Unis.

Comme je l’avais prévu dans ma précédente analyse, le départ des troupes occidentales a entraîné la retraite des forces afghanes des avant-postes et des postes-frontière une fois qu’elles ont été confrontées aux menaces des talibans, cédant de la sorte le contrôle des lignes de ravitaillement et des routes principales. Cela a permis aux forces des talibans de s’emparer de vastes zones et d’encercler et isoler lentement les centres urbains : de la sorte, ils pouvaient faire pression sur les fonctionnaires en vue de la conclusion d’accords. N’ayant que peu d’allégeance envers le gouvernement central et conscients de l’absence de volonté (et de capacité) des forces afghanes de défendre leurs régions contre les offensives des talibans, les responsables locaux n’ont guère tardé à accepter les propositions de ces derniers. Minée par un manque de préparation, conjugué à une corruption massive et à des luttes ethniques intestines, l’armée afghane avait très peu de cohésion et n’était guère engagée avec l’État. En effet, dans les zones où les forces de sécurité afghanes ont tenté d’opposer une certaine résistance, nombreux sont les soldats qui ont fui ou activement coopéré avec les forces talibanes en approche. Dès lors, une fois démontrée la supériorité des talibans en termes de mouvement offensif et de cohésion lors du retrait américain au printemps et au début de l’été, aucune résistance efficace n’a fait long feu.

De quelle autre manière auraient pu procéder les États-Unis ?

Dans la configuration et le niveau de formation qui étaient le leur en 2021, jamais les forces de sécurité afghanes n’auraient été en mesure de faire reculer les talibans. Nombreux sont ceux qui, à juste titre, ont fait remarquer qu’il fallait changer radicalement l’approche américaine de l’édification de forces partenaires, mais c’est bien avant l’entrée en fonction du président Joe Biden que s’est présentée l’occasion de reconstruire et réorienter l’armée afghane.

En dépit de cela, les réalités de la lutte en Afghanistan auraient pu être mieux prises en considération au moment du retrait américain. Un petit contingent occidental disposant d’un soutien aérien aurait pu tenir les talibans en échec pendant quelques mois de plus, protégeant les centres urbains suffisamment longtemps pour organiser une évacuation ordonnée. Pour l’administration Biden, la valeur symbolique d’un retrait ultérieur au 20e anniversaire des attentats du 11 septembre en eût peut-être été perdue, mais l’État afghan aurait au moins eu le temps de s’adapter au retrait. Les dirigeants du gouvernement afghan auraient certes vu l’expansion territoriale des talibans s’étendre rapidement, mais auraient toujours pu compter sur des forces étrangères pour protéger les principaux foyers de peuplement. Une telle approche aurait également donné aux États-Unis et à d’autres gouvernements étrangers davantage de temps pour évacuer davantage d’alliés et de militants afghans en lieu sûr.

Le maintien d’une force étrangère limitée, sans renforts importants, n’aurait pas pu empêcher l’inévitable, la prise de pouvoir par les talibans en quelques mois. Les talibans auraient tout de même poursuivi leur progression sur une grande partie du territoire afghan, et ainsi rassembler des forces sur de nombreux fronts en vue d’une campagne violente à grande échelle. Étant donné la faiblesse de l’État afghan et les faibles rapports force/espace observés dans le pays, il n’y avait guère de perspectives de stabilité sur le long terme sans la présence de troupes étrangères bien plus importantes, à même de continuer à faire pression sur les talibans sur le vaste ensemble territorial de l’Afghanistan.

La stratégie des talibans avait été soigneusement préparée : ils avaient compris le terrain afghan en termes physique et humain. Ils n’ont pas été les premiers combattants non étatiques à prendre les États-Unis par surprise – avant l’été 2014, les responsables américains ont, de même, mal interprété les capacités stratégiques de l’État islamique en Irak et au Levant – et ils ne seront pas les derniers. Il faudrait que le gouvernement américain se livre à une analyse plus holistique des capacités des acteurs armés non étatiques : les responsables politiques et les fonctionnaires devraient admettre la capacité de ces acteurs à développer des institutions militaires et politiques à même de tirer parti des aspects physique et humain du terrain, dans les pays traversés par des guerres civiles complexes.

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Alec Worsnop est assistant professor à la School of Public Policy de l’université du Maryland et chargé de recherche au Center for International and Security Studies du Maryland. Il est titulaire d’un doctorat en sciences politiques du Massachusetts Institute of Technology (MIT).

 

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