<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Elizabeth II La muette

9 septembre 2022

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Queen Elizabeth II visits Selwyn's Penclawdd Seafoods factory in Swansea on May 27, 1999. The Queen was in Wales for the opening of the new National Ass embly for Wales the day before. Wales, GREAT BRITAIN - 27/05/1999
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Elizabeth II La muette

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Le 6 février dernier, la reine Elizabeth a fêté les soixante-dix ans de son règne (les célébrations publiques de ce jubilé de platine auront lieu du 2 au 5 juin) et son 96e anniversaire le 21 avril. Une longue vie, durant laquelle la souveraine n’a adressé formellement que cinq messages télévisés à son peuple.

Autrefois, les Français appelaient l’armée « la Grande Muette[1] », un surnom que la reine, au Royaume-Uni, mériterait. Respectueuse d’une obligation traditionnelle de ne jamais s’exprimer sur la politique, intérieure comme extérieure, et fidèle à la règle des Windsor « Never explain, never complain » (Ne jamais expliquer, ne jamais se plaindre), la souveraine ne dit pas grand-chose, sinon un mot aimable aux badauds qui attendent son passage lors de ses nombreuses visites dans le royaume, et une question à ses invités dans ses châteaux : « Vous venez de loin ? », laquelle engendre des réponses anodines, mais la souveraine est déjà passée au convive suivant. Chaque année à Noël, elle envoie aussi ses bons vœux à ses sujets – et ce depuis 1957 – avec une pointe de conformisme et une pincée de religiosité.

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À part cela, c’est l’omerta royale, à l’exception d’une interview télévisée – la seule de son règne – en 2018 sur ses souvenirs de son couronnement, et les cinq messages, eux aussi télévisés, mentionnés plus haut.

Les cinq messages de la reine

Le premier, prononcé en 1991, à l’occasion de la première guerre du Golfe, rend hommage aux forces armées britanniques. Le deuxième intervient après la mort de Diana, à Paris, le 31 août 1997. Vêtue de noir, la souveraine, dont la relation avec la jeune princesse s’est avérée difficile, souligne qu’elle « était un être humain exceptionnel et talentueux », qu’elle l’a admirée et respectée « pour son énergie et son engagement envers les autres, en particulier pour son dévouement envers ses deux garçons ». Elle ne dit rien de sa peur que Charles et Diana aient pu fragiliser la monarchie.

Le troisième discours est le plus émouvant. La reine y exprime son chagrin après la mort de sa mère, « ma mère bien-aimée », précise-telle, une amoureuse de la vie décédée le 30 mars 2002 à l’âge de 101 ans, sept semaines après le décès de Margaret, la jeune sœur d’Elizabeth.

En juin 2012, la reine célèbre son jubilé de diamant pour les soixante ans de son règne et prononce le lendemain une courte allocution pour dire à ses sujets avoir été « profondément touchée de voir des milliers de familles, de voisins et d’amis célébrer ensemble dans une atmosphère aussi heureuse ». Le 5 avril 2020, enfin, la reine, comme tous les Britanniques, se retrouve confinée en raison du Covid-19. Pour la cinquième fois, elle s’adresse à la nation et son message depuis le château de Windsor est bref. Elle remercie les personnels soignants « qui se trouvent en première ligne, ainsi que les travailleurs sociaux et les personnes qui jouent un rôle essentiel, qui poursuivent, dénués de tout égoïsme, leurs tâches quotidiennes, hors de leur foyer, pour nous soutenir tous ». Elle appelle ses sujets à s’unir et à tenir, « même s’il nous reste encore beaucoup à endurer, des jours meilleurs reviendront, nous nous retrouverons ». We’ll meet again, le titre d’une chanson anglaise de la Seconde Guerre mondiale.

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Malgré son mutisme, la souveraine est respectée et bien-aimée par ses sujets. Elle incarne la stabilité, une longue histoire et la grandeur du royaume. Cette femme très dévote est aussi le chef de l’Église anglicane. Pour la plupart des Britanniques, république ou laïcité sont des concepts incongrus. 63 % d’entre eux pensent que leur pays doit rester une monarchie, un quart dit préférer un chef d’État élu et 10 % se déclarent indécis. Ce sondage révèle un fossé entre les jeunes de 18 à 24 ans qui ne voient pas la nécessité d’une monarchie, et les plus de 65 ans qui, dans leur majorité, ne pourraient s’en passer[2].

L’avenir de la reine est limité, celui de la monarchie incertain, celui du Royaume-Uni assez flou. Le Brexit l’a coupé de l’Union européenne et le Commonwealth, qui rassemble 53 États, ne pèse que 10,7 % du PIB mondial[3]. Quant à la « relation spéciale » avec les États-Unis, elle a du plomb dans l’aile depuis la présidence de Donald Trump et le retour à l’isolationnisme que Joe Biden confirme. Il laisse les Afghans se débrouiller seuls face aux talibans et réserve le même sort aux Ukrainiens face à Poutine.

Contrairement à son Premier ministre Boris Johnson, champion du Brexit, la reine ne fait pas le pari d’un nouveau « splendide isolement » succédant au premier qui s’instaura quand les Britanniques se retirèrent du Congrès de Vérone de 1822 en refusant d’intervenir dans les affaires de l’Europe. Ils quittaient ce que l’on appelait alors le Concert de l’Europe du Congrès de Vienne de 1815 qui tourna avec plaisir la page de l’ère napoléonienne. George Canning, homme d’État du début du xixe siècle, nous annonçait l’avenir : « L’Angleterre et non l’Europe, dont le domaine s’arrête aux côtes de l’Atlantique, là où commence l’Angleterre[4]. »

La longévité d’une reine

Malgré ses innombrables voyages et sa remarquable expérience – la souveraine a vu passer 16 Premiers ministres britanniques –, son influence dans le monde est limitée, même si elle suscite respect et sympathie.

La jeune reine – elle a 25 ans quand elle succède à son père, George VI, en février 1952 – était une enfant travailleuse, obstinée et assez maniaque, selon les confidences d’une de ses nounous. Une fois couronnée, elle n’a pas beaucoup changé. Elle travaille beaucoup et ne consacre qu’un quart d’heure le soir à ses deux premiers enfants, Charles et Anne. Consciente de les avoir délaissés, elle portera plus d’attention aux deux suivants, Andrew et Edward. Son règne est long, mais pas toujours heureux, ni sur le plan personnel et familial, ni politique. Elle assiste, désolée, mais muette, à la fin de l’empire. Son Royaume-Uni est souvent tenté par la désunion. Dans les années 1960 commencent ce que les Britanniques ont appelé The Troubles, une guerre civile qui s’éteindra plus de trente plus tard par les accords du Vendredi saint, le 10 avril 1998. Le Brexit, qui suppose une frontière entre les deux Irlande, a ravivé un climat de tension dans une région où le feu couve sous la cendre. Elle tente avec succès, vers la même époque avec l’aide de son fils Charles, d’étouffer le nationalisme républicain du Pays de Galles. Elle suit enfin avec inquiétude le référendum de septembre 2014 sur l’indépendance de l’Écosse, rejetée par 55 % des électeurs. Elizabeth ne le dit pas, mais le Premier ministre David Cameron parle pour elle : « Ce résultat a fait plaisir à Sa Majesté. » Là encore, le Brexit change la donne en réveillant à nouveau les aspirations à l’indépendance de l’Écosse, seule région du royaume qui voulait rester dans l’Union européenne.

La reine, sans doute, voulait elle aussi rester dans l’Union et prouve qu’il est possible de parler sans un mot. Le 21 juin 2017, présentant devant le Parlement la loi consacrant la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, elle portait un manteau bleu et un chapeau décoré de fleurs jaunes : les couleurs de l’Europe ! Elle recommence le 7 mars dernier, quand elle reprend ses activités après avoir été victime du Covid. Recevant au château de Windsor le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, Elizabeth l’accueille avec un grand sourire en lui tenant les mains. Entre eux, sur la photo, un gros bouquet de fleurs jaunes et bleues, les couleurs de l’Ukraine.

La reine muette nous dit tout avec des fleurs.

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[1] On l’a appelé ainsi non pour son devoir de réserve, mais parce que les militaires, lors de l’instauration du suffrage universel masculin en mars 1848, n’avaient pas le droit de vote, et donc leurs voix n’étaient pas comptées. Le général de Gaulle lèvera cette interdiction en mai 1945.

[2] Sondage YouGov en mars 2021. Pour plus de précision, lire : https://yougov.co.uk/topics/politics/explore/public_figure/Queen_Elizabeth_II

[3] Selon les estimations pour 2022 du site https://fr.countryeconomy.com/pays/groupes/le-commonwealth, et celles du FMI pour le PIB mondial : https://www.imf.org/external/datamapper

[4] Cité par Harold William Vazeille Temperley, The foreign policy of Canning, 1822-1827 : England, the neo-Holy alliance and the New World, Londres, G. Bell and Sons, 1925.

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À propos de l’auteur
Michel Faure

Michel Faure

Michel Faure. Journaliste, ancien grand reporter à L’Express, où il a couvert l’Amérique latine. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à cette zone, notamment Une Histoire du Brésil (Perrin, 2016) et Augusto Pinochet (Perrin, 2020).
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