<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Les racines intellectuelles du séparatisme catalan

11 juin 2020

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Manifestations en faveur de l'unité de l'Espagne, avec la collaboration de VOX, en Catalogne, Auteurs : Shutterstock/SIPA, Numéro de reportage : Shutterstock40610659_000003.
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Les racines intellectuelles du séparatisme catalan

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Très virulent ces dernières années, le séparatisme catalan a des racines intellectuelles beaucoup plus lointaines. Il s’est construit autour d’un discours haineux porté contre Madrid et la « Castille » pour mieux s’en démarquer.

 

En 2015, l’homme politique indépendantiste catalan Josep Manel Ximenis, membre du parti de gauche radicale CUP (Candidature d’unité populaire) déclare à l’occasion d’une interview pour un journal en ligne : « Je crois que le caractère castillan n’a pas changé et qu’il n’a rien à voir avec le caractère catalan. En Catalogne, dès le départ, l’on voit comment s’établit une société diamétralement opposée à la société féodale castillane. Et il s’agit d’une réalité historique et d’une structure qui crée ses inerties. La Castille se résume à une simple hiérarchie d’agriculteurs et d’aristocrates. Rien à voir, donc. La mentalité castillane porte dans ses gènes une acceptation naturelle : “être commandé”. Cela n’a jamais changé et ne changera jamais [simple_tooltip content=’« La Guerra del 36 es una guerra contra los catalanes », E-Notícies, 11 mai 2015.’](1)[/simple_tooltip]. »

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Des propos malheureux mais pas inédits

L’opposition systématique et caricaturale entre Catalogne et Castille (la seconde région n’étant finalement qu’une synecdoque de l’Espagne tout entière) est un grand classique du nationalisme catalan, qui y a recours depuis sa naissance, dans la seconde moitié du xixe siècle. En ce sens, les déclarations d’un homme de « gauche » comme Ximenis ne doivent pas surprendre. Pour lui, la mentalité collective des Castillans (comprenez : des Espagnols) et celle des Catalans seraient fondamentalement incompatibles en raison d’infrastructures économiques historiquement opposées. D’un côté, une société espagnole aristocratique, inégalitaire, brutale, semi-dictatoriale car fondée sur l’agropastoralisme. De l’autre, une société catalane démocratique, tendant vers l’égalité, reposant sur le consensus et le débat parlementaire, car nourrie par une économie moderne, dynamique, industrielle et innovatrice. Il ne nous appartient pas ici de refaire l’histoire des institutions castillanes et catalanes au Moyen Âge et à l’époque moderne, d’autant que les spécialistes ont depuis longtemps fait le lit des fadaises que nous venons de décrire.

 

Quand le clergé s’en mêle

En revanche, comme nous le disions, ces déclarations sont loin d’être isolées. On ne les retrouve pas uniquement chez des responsables politiques mais également chez des dépositaires du savoir – ce que certains commentateurs de l’indépendantisme catalan nomment la clerecía (« le clergé »).

C’est le cas des instituteurs, professeurs, penseurs mais également des scientifiques. Joan Cardona, directeur de l’unité de tuberculose expérimentale de l’Institut Germans-Trias-i-Pujol, se permet par exemple des affirmations qui ressemblent fort à une thèse (fantaisiste) d’ethnologie. Il dresse ainsi un portrait idyllique d’une Catalogne indépendante, ce qui nous intéresse plus encore que le tableau qu’il brosse d’une Espagne fanatique et attardée : « L’Espagne est un pays agricole qui se consacre à la chasse et cherche à attirer les retraités, mais ici [en Catalogne], nous n’avons pas ces besoins-là. C’est pourquoi la République [catalane] nous permettrait d’augmenter les investissements dans la recherche et de nous placer à la pointe dans ce domaine. Cela requiert une liberté et une flexibilité radicales et, si nous restons dans un État dirigiste, nous n’y parviendrons jamais. »

Manifestation de séparatistes à Barcelone. L’agit prop n’a pas de frontière.

Il poursuit : « Par chance, nous avons ce caractère méditerranéen. Nous ne sommes pas grégaires et n’avons pas besoin de meneurs. Cette pluralité est déjà une valeur intrinsèque en nous. […] C’est vraiment dommage que les Espagnols ne puissent pas partir car l’Espagne est un pays incapable de se réformer. […] “Espagne” et “rationalité” sont des concepts antithétiques [simple_tooltip content=’David Brunat, « La tesis de los científicos “indepe” : “España es un país agrícola que se dedica a la caza” », El Confidencial, 15 décembre 2017 – C’est nous qui traduisons.’](2)[/simple_tooltip]. »

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La politique et l’histoire

L’on pourrait multiplier à l’envi les propos ouvertement xénophobes des principaux dirigeants sécessionnistes, qui abondent dans le sens de Joan Cardona. L’ancien vice-président de la Généralité de Catalogne, Oriol Junqueras, aujourd’hui en prison, aimait ainsi à déclarer sans sourciller que les Catalans avaient une plus grande proximité génétique avec les Français qu’avec les Espagnols (ce qui reste à démontrer). En son temps, le président régional Jordi Pujol (1980-2003) avait eu des mots très durs contre les Andalous, hommes « anarchiques » vivant dans « l’ignorance » et la « misère mentale ». Son épouse, Marta Ferrusola, affirmait par ailleurs qu’elle était gênée que le président régional élu en 2006, José Montilla, soit un « Andalou » avec un « nom espagnol ».

La palme revient probablement à l’actuel président catalan, Joaquim Torra, auteur d’environ 400 articles et entrevues dans lesquels il proclame, entre autres choses, que les hispanophones de Catalogne (et plus généralement les Espagnols) sont des « hyènes », des « vipères », des « charognards » avec une « tare dans leur ADN ». Il n’est guère étonnant qu’il soit un admirateur d’organisations fascisantes comme Bandera Negra, Nosaltres Sols et Estat Català, qui ont sévi dans les années 1920-1930 et avaient des accointances avec l’Italie de Mussolini. De même, il ne manque pas une occasion de rendre hommage aux frères Josep et Miquel Badia, deux combattants et grands admirateurs du dirigeant indépendantiste fasciste Daniel Cardona.

Mais en réalité, Torra ne fait que reprendre à son compte les conceptions suprémacistes de ses devanciers, car la naissance même de l’indépendantisme catalan est liée à la xénophobie et à l’idée d’une « race catalane ».

C’est le journaliste Valentí Almirall qui ouvre le feu dans son Diari Catalá avec un article dans lequel il explique : « Ce n’est pas seulement la nature mais même l’histoire qui nous disent que l’Espagne est formée de deux groupes totalement différents. Le groupe central et méridional, composé de races imaginatives, aventurières, impressionnables et inconstantes, a eu son heure de gloire, comme l’ont toutes les races. Mais sa gloire a été si éphémère qu’elle n’a duré que le temps d’une excitation nerveuse. Le groupe du Nord, en revanche, celui que nous pourrions appeler “pyrénéen”, ne s’est jamais distingué par son imagination débordante ni par ses coups de génie mais il a toujours été plus méditatif, plus solide et plus conséquent dans ses projets. »

Cette idéologie, représentée également par Enric Prat de la Riba (considéré comme le fondateur du sécessionnisme catalan), cherche souvent à se dissimuler derrière un vernis pseudo-scientifique. C’est le cas, à titre d’exemple, avec le docteur Bartolomé Robert, brièvement maire de Barcelone en 1899. Ce dernier est un adepte de la craniométrie, discipline liée au classement des races, très en vogue au tournant du xixe et du xxe siècle. Le 14 mars 1899, il prononce à l’Athénée de Barcelone une conférence intitulée « La raza catalana », qui sert pour l’essentiel à justifier les différences raciales entre Castillans et Catalans et la supériorité anthropologique de ces derniers [simple_tooltip content=’Francisco Caja, La raza catalana : el núcleo doctrinal del catalanismo, Madrid : Encuentro, 2009, pages 133-174.’](3)[/simple_tooltip]. Cette étude est par la suite démontée par l’Espagnol Santiago Ramón y Cajal, prix Nobel de médecine en 1906 et spécialiste mondialement réputé du système nerveux.

 

Nous constations plus haut, avec Oriol Junqueras, que ces idées ne sont pas mortes et qu’au fond, le nationalisme catalan est loin d’être inclusif, contrairement à ce que proclament ses défenseurs. Les manifestants indépendantistes ont beau marcher sous des banderoles où l’on peut lire « la révolution des sourires » (la revolució dels somriures) et « nous sommes des personnes pacifiques » (som gent de pau), ils participent d’un mouvement profondément agressif, pour ne pas dire xénophobe, avec lequel toute négociation est vaine tant il est maximaliste et intransigeant. Le séparatisme catalan présente ainsi des racines imprégnées d’un rejet profond de l’autre – ou plus exactement de l’Espagnol, souvent plus fantasmé que réel. Un tel arbre ne peut donner que des fruits vénéneux.

À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).
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