<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Général James Clapper : Les Etats-Unis ne sont pas en sécurité

25 septembre 2021

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Général James Clapper,Ancien directeur du renseignement national des États-Unis.
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Général James Clapper : Les Etats-Unis ne sont pas en sécurité

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Le 9 septembre dernier, le général américain James Clapper est revenu sur les succès et les échecs du renseignement depuis le 11 septembre 2001 dans le cadre d’une conférence virtuelle organisée par le Columbia Global Center de Santiago. L’ancien Director of National Intelligence de Barack Obama s’est exprimé tant sur le renseignement en lui-même que sur les enjeux croissants qui l’entourent dans le monde contemporain.

« Nous sommes plus en sécurité qu’au moment du 11 septembre, mais pas véritablement en sécurité pour autant. » Ce fut le maître mot de la conférence de James Clapper, 80 ans, ex-lieutenant général du renseignement américain et responsable de l’administration Obama.

Celui-ci est intervenu dans le cadre d’un échange organisé par Athena Lab, laboratoire de recherche chilien et le Columbia Global Center de Santiago, centre de recherche à l’étranger de l’Université Columbia. Il est moins revenu sur son propre parcours dans le renseignement des États-Unis que sur les fondamentaux du renseignement et sur les défis qui, depuis vingt ans, se sont posés et se posent encore à celui-ci.

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Le renseignement, ses échecs et l’enjeu de la vérité

Réduire les incertitudes des décideurs, diminuer les risques et potentiellement sauver des vies : telle est la raison d’être du renseignement, non seulement pour les États-Unis, mais pour tout pays. À l’heure où l’exigence de vérité va croissant, en particulier au sortir de quatre ans où la vérité du pouvoir a été « sévèrement mise à l’épreuve » par l’administration Trump, le renseignement est plus que jamais confronté au dilemme intrinsèque à son activité, le dilemme de la transparence. Reposant sur le secret, il doit se garder de trop en dire sur son activité, au risque d’avantager l’ennemi. S’il n’y a pas eu de « nouveau 11 septembre », ce n’est, a assuré l’officier général, nullement le fait de la chance. Le 2 mai 2011, le raid des forces spéciales américaines qui a raison d’Oussama Ben Laden, leader d’Al-Qaida, est le résultat de dix ans de traque menée par le renseignement américain : le général James Clapper, nommé l’année précédente à la tête de celui-ci par Barack Obama, est présent dans la situation room de la Maison-Blanche au moment de l’attaque. Le secret n’est toutefois pas le mystère, a-t-il insisté : un secret peut être découvert, quand un mystère est inconnu.

Bien des Américains ne se sentent pas plus en sécurité aujourd’hui qu’au lendemain du 11 septembre, et aiment à lister les échecs du renseignement. De fait, les réussites ne font pas tant de bruit. Si on parle bien d’échecs du renseignement, on lui attribue peu de succès, ces derniers étant plutôt portés au crédit du pouvoir politique. Pourtant, le renseignement a remporté des succès incontestables… mais destinés à rester secrets. Un grand nombre de « complots terroristes dont vous n’entendrez jamais parler puisqu’ils ne sont pas arrivés » ont été déjoués, a souligné l’ancien directeur du renseignement. L’Intelligence Reform and Terrorism Prevention Act (IRTPA), signé en 2004, a amené à approfondir les échanges entre les différentes composantes de la communauté du renseignement (Intelligence Community) des États-Unis, qu’a alors rejointes le FBI et qui sont aujourd’hui au nombre de 18, sous l’égide de différents départements fédéraux[1]. Cette loi fut promulguée dans la foulée des attentats sur les Twin Towers, qui furent un échec du renseignement, de même que l’échec de Pearl Harbor donna lieu au National Security Act de 1947, qui fit naître la CIA, agence aujourd’hui encore indépendante de tout département. Outre la technologie, des « échecs »[2] similaires seraient aujourd’hui encore susceptibles de faire évoluer le renseignement. S’est posée la question d’une réunion de l’Intelligence Community derrière un Département du Renseignement, rejeté pour des raisons que le général Clapper a qualifiées de « bonnes », touchant au respect de la vie privée et à l’efficacité qui en résulterait : celle-ci serait « pire » que ce dont certains se plaignent aujourd’hui. Tout imparfaite que soit l’architecture actuelle de la communauté du renseignement américain, il vaut mieux qu’elle ait à sa tête un directeur national, dixit un officier général qui occupa cette fonction, qu’un secrétaire.

De fait, l’actualité récente offre un exemple d’échec du renseignement, en Afghanistan. La volonté de combattre des taliban, comme celle de la guérilla Viêt-Cong pendant la guerre du Viêtnam, a été sous-estimée : quoi qu’on pense de leur idéologie, toujours est-il que les taliban se sont battus vingt ans pour la défendre, et ce avec une vigueur suffisante pour l’emporter. Le général Clapper, qui siégea dans l’administration Obama aux côtés de Joe Biden, a défendu le choix de ce dernier de retirer les troupes américaines du pays, choix qui devait à coup sûr occasionner un « chaos », mais a toutefois reconnu qu’il aurait fallu en faire « plus » pour réduire celui-ci. Le renseignement américain n’en a d’ailleurs pas fini avec l’Afghanistan, a-t-il souligné, étant donné non seulement la résurgence d’Al-Qaida, mais aussi la présence de l’État islamique au Khorassan, branche de Daesh présente en Afghanistan, Pakistan et Tadjikistan, responsable du récent attentat de l’aéroport de Kaboul. L’évolution de la situation dépendra, entre autres, de l’attitude du Pakistan, qualifié de « frenemy », mot-valise entre « friend » (ami) et « enemy », pour avoir hébergé des terroristes tout en ayant partagé des renseignements avec les États-Unis. Cette question du partage devrait rester au cœur des problématiques du renseignement américain dans les prochaines années.

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Des défis nouveaux dans un monde changeant

Fort de son expérience, c’est donc en connaisseur tant des intérêts américains que des problématiques internationales que le général James Clapper s’est livré à une analyse des « menaces et défis » auxquels les États-Unis devront faire face dans les prochaines années et décennies. La Russie conserve un arsenal nucléaire hérité de la guerre froide, et pas des moindres, estimé comme le plus grand au monde avec plus de 4000 armes. De même, son rôle dans la désinformation n’est plus à prouver, ses tentatives d’interférer dans les élections américaines ayant atteint leur paroxysme en 2016. La politique de Vladimir Poutine a été qualifiée par le général Clapper de « retour à l’ère tsariste » pour sa « volonté d’étendre les frontières de la Russie à tous ceux qui parlent russe », mais, a-t-il souligné, le pays n’est plus, au vu de sa démographie, la puissance militaire qu’il était. La Chine a pris sa place comme premier challenger des États-Unis, et dépassera même bientôt ces derniers sur le plan économique, mais le défi chinois ne s’arrête pas là, le pays n’étant pas engagé dans les traités de contrôle et de limitation des armements comme les États-Unis, et posant le problème de l’approvisionnement américain à l’heure de la Belt and Road Initiative, ou « nouvelle route de la soie ». Son allié nord-coréen ne dénucléarisera pas, a insisté James Clapper, connaisseur de Pyongyang non seulement pour s’y être rendu en vue d’échanges avec les dirigeants lorsqu’il était en responsabilités. Une nouvelle approche est nécessaire aux discussions avec ce régime, de même qu’avec l’Iran : « trop d’eau a coulé sous les ponts » pour qu’il soit question de revenir à l’accord de Vienne tel que signé en 2015, quand bien même ce traité « était la bonne chose à faire ».

Si ces problématiques bilatérales ont leur importance, l’ex-Director of National Intelligence a rappelé qu’elles sont aujourd’hui couplées à des menaces transnationales, mais aussi internes. Le changement climatique constitue une « immense menace pour l’humanité », par-delà les frontières, ne serait-ce que pour la diminution des terres arables à l’heure où la population mondiale augmente. Ce souci est bien entendu relié à une question sanitaire au cœur de l’actualité pour une pandémie qui « ne sera pas la dernière ».

Enfin se pose la question des menaces internes au pays, dont le général Clapper explique s’être rendu compte voilà quatre ans avant de les voir confirmées le 4 janvier dernier, date de l’invasion du Capitole. Il s’agit selon lui de « violence domestique » et même de « terrorisme domestique », un terme lourd de sens venant d’un ancien responsable politique et militaire du pays qui déclara la « guerre contre le terrorisme » au lendemain du 11 septembre. Les États-Unis souffriraient particulièrement du « truth decay », de la non-prise en compte croissante des faits réels et des analyses dans la politique américaine, phénomène en lien avec un isolement individuel prenant le pas sur le débat démocratique. Seule l’éducation, permettant la construction d’un esprit critique, pourrait à terme y répondre. Terrorisme et exigence de vérité : telles semblent être les problématiques qui se posent en interne à la société américaine. De même qu’au renseignement, finalement.

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[1] « Département » s’entendant au sens américain de ministère.

[2] Les guillemets à « échecs » sont « intentionnels », a précisé le général Clapper, ils n’ont pas été ajoutés par l’auteur de ces lignes.

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À propos de l’auteur
Alban Wilfert

Alban Wilfert

Etudiant en Histoire et en Expertise des conflits armés, Alban Wilfert est l’auteur d’un mémoire de recherche intitulé « Le soldat et la chair. Réalités et représentations des sexualités militaires au long XVIIe siècle (1598-1715), entre viol et séduction ».
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