Livre – Général Wrangel. Mémoires sur la guerre en Russie

7 mars 2021

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Livre – Général Wrangel. Mémoires sur la guerre en Russie

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Les Mémoires du général Wrangel parurent en 1930 aux éditions Jules Tallandier. Rapidement épuisées, elles ne furent jamais rééditées et elles étaient donc introuvables depuis plus que quatre-vingts ans. Il y a à cette occultation volontaire une raison : elles contredisent deux histoires mythifiées. Celle des partisans des bolcheviques tout d’abord, en montrant que leur victoire ne fut que militaire et absolument pas due à un soutien populaire massif. Celle des partisans des blancs ensuite, en révélant les limites de leur chef suprême, Anton Dénikine, et leurs faiblesses souvent trop humaines.

L’homme a une allure folle, c’est un chef, indéniablement. Fin, élancé, découplé, son regard perçant nous interpelle par-delà le siècle qui nous sépare ; la moustache est fine, soigneusement taillée, le front large est intelligent sous la papakhas d’astrakan claire. Le menton haut et volontaire donne au visage une expression altière mais sans morgue. Il porte, sur sa longue et élégante tcherkeska cintrée, sobrement ornée de ses cartouchières d’argent en éventail, sa longue dague dont il tient la garde dans un geste familier de défi résolu. À ses côtés, tout fidèles et dévoués qu’ils soient, le rondouillard fonctionnaire en chapeau mou et le général en uniforme de campagne, font bien pâle figure[1]. Il pose de trois quart, le pied gauche, haut botté, en avant, prêt à bondir.

C’est Piotr Nikolaïevitch Wrangel, général en chef des armées du sud de la Russie !

Cette belle photographie, reproduite en page 266 des mémoires du général Wrangel, synthétise en un portrait envoûtant, la personnalité du mythique chef des armées blanches que la lecture du témoignage dessine au fil des pages.

C’est une excellente et heureuse initiative des Editions Energeia d’avoir réédité en 2019[2] ce document passionnant sur une période finalement peu connue de l’histoire contemporaine et pleine d’enseignements. Sa lecture est d’un très grand intérêt historique, politique, moral, stratégique, humain, plus encore peut-être aujourd’hui — alors que les événements les plus improbables et tragiques deviennent à nouveau possibles, si ce n’est vraisemblables — qu’en 1930 lors de la première publication française chez Tallandier.

Le général Wrangel en 1920.

Le général Wrangel est de ces grands soldats picaresques restés dans l’imaginaire collectif. Dominique Venner en a livré un beau portrait dans Les Blancs et les Rouges[3]. Issu d’une lignée de soldats d’origine germano-balte, l’homme a été un brillant combattant de la Grande Guerre puis des armées blanches sous les ordres du général Dénikine avec qui des divergences iront croissantes et à qui il succèdera alors que la situation des forces armées du sud de la Russie semblera désespérée. La renommée, le dynamisme, la droiture, la loyauté, la clairvoyance du général Wrangel qui transparaissent tout au long de ses mémoires, permettront de renverser temporairement la situation. Le général, tout en poursuivant la lutte contre les Rouges, mènera des négociations diplomatiques difficiles avec l’Angleterre, la France — il obtiendra la reconnaissance de son gouvernement par l’État français —, la Pologne, les États-Unis, le Japon, la Serbie… conscient que la paix sur le front polonais conduira, comme pour la France face à l’Allemagne après Brest-Litovsk, à la ré-articulation de l’ensemble de l’Armée rouge sur son front. Aussi doit-il, sans céder au défaitisme et portant coup sur coup à l’ennemi, préparer l’évacuation maritime de la Crimée qui sera une remarquable opération logistique et défensive[4] mais qui marquera la fin de la tentative militaire de reconquête de la Russie.

A lire aussi : Dans les limbes de la Révolution russe. Les Alliés et le sort de la Famille impériale mars-août 1917

L’amiral français Dumesnil, commandant de la division légère de l’escadre de Méditerranée orientale, lui écrivit ces lignes[5] : « Sept mois durant, les officiers et les soldats de l’armée du sud de la Russie sous votre commandement donnèrent un exemple admirable de vaillance. Ils luttèrent contre un ennemi dix fois plus nombreux, s’efforçant de libérer la Russie d’une tyrannie honteuse. Cette lutte fût trop inégale ; et vous fûtes forcé de quitter la Patrie, je sais bien avec quelle douleur. Mais vous pouvez trouver une satisfaction dans la conscience du fait que l’évacuation fut conduite de façon exemplaire ; la flotte française, qui vous prêta concours de tout son cœur, est heureuse de la voir brillamment terminée. […] L’amiral, les officiers et les marins de la flotte française s’inclinent bien bas devant le général Wrangel, rendant le dû à sa vaillance. »

Notes :

[1] Il s’agit de A. V. Krivochéine, chef du gouvernement, et du général Chatilov, chef d’état-major. Photographie prise le 22 juillet 1920 à Sébastopol.

[2] Général Wrangel, Mémoires, 1917 – 1920 La Révolution et la guerre civile en Russie, Editions Energeia, 2019.

[3] Dominique Venner, Les Blancs et les Rouges, Pygmalion, 1997.

[4] 145 693 Russes furent évacués à bord de 126 bâtiments à destination de la Turquie principalement.

[5] Wrangel, Mémoires, op. cit. p. 396.

À propos de l’auteur
Cyril-Hervé Farret d’Astiès

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