<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Grande bataille : Les Malouines (avril-juin 1982). L’Empire contre-attaque

22 juillet 2022

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Photo : Le Prince Charles, le Prince Andrew et la Baronne Margaret Thatcher regardent un défilé aérien militaire après un défilé pour les vétérans des Malouines dans le Mall pour commémorer les 25 ans de la fin de la guerre des Malouines. Londres, Royaume-Uni - 17/06/2007 Crédits: Sipa
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Grande bataille : Les Malouines (avril-juin 1982). L’Empire contre-attaque

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La presse britannique ne pouvait manquer d’exploiter pour ses gros titres la coïncidence entre la sortie, en 1980, du deuxième volet de la trilogie originelle de l’épopée de George Lucas, Star Wars (aujourd’hui désigné comme « Épisode V ») et l’improbable expédition déclenchée par Margaret Thatcher pour replanter l’Union Jack sur un modeste archipel de 12 000 km² aux confins de l’océan glacial Antarctique…

Il faut dire que l’appareillage le 5 avril 1982 du gros de la flotte britannique depuis la base de Portsmouth a quelque chose d’anachronique. Comment imaginer qu’un pays englué dans un marasme économique lié au naufrage de ses industries dominantes, profondément divisé par les conséquences sociales de la politique libérale du gouvernement conservateur depuis 1979, ainsi que par le réveil de la question irlandaise depuis une décennie, puisse se lancer à la reconquête d’un des ultimes confettis de l’empire victorien ? Qu’il puisse ainsi aller à contre-courant de ce qu’un ancien premier ministre, lui aussi conservateur, avait qualifié en 1960[1] de « vent du changement » ?

Poisson d’avril ?

À l’inverse, la junte alors au pouvoir en Argentine avait sûrement la conviction d’aller dans « le sens de l’histoire » en réalisant, le 1er avril 1982, l’occupation des Malvinas. Nouvel exemple d’un conflit déclenché sur la base d’une anticipation erronée de la réaction adverse… Le nom de « Malouines », utilisé en français et en espagnol, rappelle que la possession de ces deux îles a beaucoup fluctué dans l’histoire. Rebaptisées à plusieurs reprises, leur nom officiel actuel (Falkland) vient d’une expédition britannique de 1690, mais Bougainville, tentant d’y implanter la première colonie permanente en 1764, les nomme Malouines en hommage aux pêcheurs bretons qui la fréquentaient régulièrement. Les Espagnols, qui les récupèrent en 1767, conservent alors le nom de Malvinas mais la souveraineté reste disputée avec le Royaume-Uni, qui les occupe à partir de 1833 et y implante des colons en dépit de la revendication de l’Argentine, indépendante depuis 1816 et se considérant comme héritière des droits de la couronne espagnole.

C’est au nom de ces droits, renforcés par une présomption favorable à la décolonisation portée par l’ONU, que le pouvoir militaire argentin se saisit du territoire, comptant bien que ce gage sera décisif dans une négociation en vue d’une cession définitive. De fait, les ralliements à chacun des belligérants brouillent nettement le cadre bipolaire de la guerre froide. Embarrassée, l’administration Reagan s’efforce de ménager ses deux alliés, soutenant plutôt le Royaume-Uni sous l’impulsion du Congrès, tout en maintenant le contact avec les Argentins, notamment par l’ambassadrice à l’ONU, Jeane Kirkpatrick, et tente jusqu’au bout d’éviter l’épreuve de force – Thatcher rejettera par trois fois une demande personnelle de Reagan de renoncer à l’assaut. En revanche, l’Amérique latine prend fait et cause pour l’Argentine et l’OEA vote les 28 et 29 avril deux résolutions – de pure forme – soutenant ses revendications et blâmant les Britanniques pour leur attitude belliqueuse. Le Conseil de sécurité de l’ONU ne qualifie pas l’action de l’Argentine d’agression, mais exige cependant le retrait de ses forces armées, légitimant a minima une réaction britannique (résolution 502 du 3 avril) ; les non-alignés ne soutiennent pas l’Argentine, mais renvoient les belligérants dos à dos ; Cuba et les sandinistes nicaraguayens soutiennent la dictature argentine, pourtant farouchement anticommuniste, et l’URSS, qui s’est abstenue au Conseil de sécurité, met une partie de ses moyens d’observation militaire à sa disposition.

L’Argentine connaît alors son troisième triumvirat militaire depuis le coup d’État de 1976 qui a évincé la présidente Isabel Perón. Son objectif prioritaire était sans doute de remobiliser sa population autour du patriotisme – elle avait aussi réactivé la querelle du canal de Beagle avec le Chili de Pinochet – pour faire diversion face au mécontentement social et aux manifestations pour réclamer la vérité sur les « disparitions » de nombreux opposants. L’effet « coupe du monde 1978 », organisée dans le pays et gagnée pour la première fois par l’équipe nationale, s’était depuis longtemps dissipé. De fait, l’annonce de la « reconquête » se traduit par de massives manifestations nationalistes sur la place de Mai[2], le cœur politique de la capitale, Buenos Aires. La dégradation des informations militaires douchera rapidement cet enthousiasme.

La France comme « meilleure alliée »

Margaret Thatcher, elle-même confrontée à une baisse de popularité, n’a pas hésité un instant à réagir militairement à ce qu’elle considère comme une agression et une spoliation. Dès le 3 avril, un premier contingent de navires de guerre, qui étaient en manœuvre en Méditerranée, se détourne vers l’Atlantique Sud et la constitution d’une flotte de reconquête est lancée. Ce n’est pas une mince affaire : les Malouines sont un des territoires les plus lointains encore détenus par la Couronne puisqu’elles se trouvent à près de 7 000 milles marins (environ 13 000 km) de la métropole. Projeter une force expéditionnaire de 10 000 hommes avec tout le ravitaillement et les soutiens (aériens, en particulier) qu’exige le combat moderne tridimensionnel (naval, aérien et pour finir terrestre) est une véritable gageure pour une Royal Navy au format fortement réduit. Il faut donc mobiliser une flotte auxiliaire, composée de 70 navires civils, dont le paquebot Queen Elizabeth II et 25 pétroliers, pour assurer la logistique, et transférer des bombardiers à long rayon d’action Vulcan, ainsi que des ravitailleurs, sur la base de l’OTAN située sur l’île de l’Ascension, plus proche territoire britannique, mais tout de même à 6 000 km des Malouines.

Même ainsi, l’affaire s’annonce chaude. L’été austral est bien fini et à ces latitudes extrêmes – les Malouines sont à la porte des cinquantièmes hurlants – les conditions météo se dégradent vite à l’approche de l’hiver. Du côté des moyens militaires, les deux porte-aéronefs britanniques totalisent seulement 14 hélicoptères et 20 avions à décollage court et atterrissage vertical, les Sea Harrier, déclinaison récente d’un appareil en service depuis une décennie, mais seul l’Invincible dispose de missiles antiaériens. Ils sont confrontés à une force aérienne conséquente, mais en cours de modernisation : 38 Skyhawk, achetés d’occasion aux États-Unis, dont certains sont embarqués sur le porte-avions Veinticinco de mayo, qui n’est autre que l’ancien HMS Venerable, lancé en 1944. Pour étoffer leur groupe aéronaval, les Argentins ont commandé 14 Super-Étendard à Dassault, dont cinq déjà livrés ; enfin, ils disposent à terre de 17 Mirage III, de 35 Nesher – des Mirage III produits en Israël – et de 10 Mirage 5P, cédés en urgence par le Pérou. Les Britanniques craignent par-dessus tout les missiles français antinavires Exocet que les Argentins mettent déjà en œuvre sur certains navires (version MM38) et qui sont en cours de réception pour l’aviation embarquée (version AM39).

Ce sont ces missiles qui causèrent les plus lourdes pertes anglaises, en particulier le destroyer Sheffield, atteint le 4 mai et qui finit par couler le 10, et le porte-conteneurs Atlantic Conveyor, coulé le 25 mai. Pourtant, la France a joué le jeu de l’alliance avec son voisin, se montrant même, selon le ministre de la Défense de l’époque, John Nott, la « meilleure alliée » du Royaume-Uni dans ce conflit : les Français frappent d’embargo les armes en cours de livraison aux Argentins et partagent avec les Britanniques toutes sortes de données confidentielles sur les avions et les missiles fournis à l’Argentine, organisant même un entraînement commun au large de la Bretagne. Les techniciens d’Aérospatiale[3] ne procèdent pas à l’installation des MM39 sur les quatre Super-Étendard dont disposent les Argentins, qui réussissent quand même à réaliser le câblage sur les avions en comparant avec le MM38 déjà disponible. L’Argentine se procura même des Exocet supplémentaires auprès du Pérou, contournant l’embargo et la politique de rachat de tous les Exocet disponibles menée par les autorités britanniques.

« Winter is coming »

Les premières opérations militaires sont conduites le 25 avril : les SAS britanniques reprennent l’île de Géorgie du Sud, située à environ 1 400 km à l’est des Malouines et que les Argentins avaient occupée en même temps – la garnison argentine se rend sans combat. Mais le premier tournant a lieu début mai : les premiers bombardements aériens sont menés sur les Malouines le 1er mai, et des commandos sont débarqués sur les îles pour observer, renseigner et éventuellement saboter des installations – ils rendront ainsi inutilisables plusieurs avions argentins que les bombardements avaient manqués. Le lendemain, un croiseur argentin, le Belgrano, vétéran de la Seconde Guerre mondiale acheté aux Américains, est coulé par le sous-marin nucléaire d’attaque Conqueror, causant la perte de 323 hommes – c’est à ce jour le seul cas de torpillage d’un navire par un sous-marin nucléaire. Officiellement, le croiseur était sorti de la zone d’exclusion de 200 milles proclamée le 7 avril par le Royaume-Uni autour des Malouines, et s’éloignait de la flotte d’invasion, mais les Britanniques avaient intercepté les ordres argentins, qui étaient clairement offensifs, et redoutaient, plus que le Belgrano, ses escorteurs, armés de MM38.

L’événement révèle le redoutable potentiel des SNA et convainc les Argentins de ne pas hasarder leur flotte, notamment leur porte-avions, à proximité des Malouines : toutes les attaques aériennes seront déclenchées depuis les bases terrestres, bien souvent en limite de rayon d’action, facilitant la tâche de la défense antiaérienne anglaise – les Britanniques perdirent tout de même 10 Harrier et 24 hélicoptères, mais abattirent plus de 40 avions de combat et 25 hélicoptères argentins. La junte rompt aussi les ultimes tractations encore en cours : désormais, les Argentins comptent bien rejeter les Anglais à la mer. En dépit des apparences et de la disproportion des pertes, ils ne furent pas si loin d’y parvenir. Plus que la perte de quatre destroyers, c’est celle de l’Atlantic Conveyor qui fut la plus préoccupante : véritable base logistique flottante, hâtivement équipée pour recevoir des hélicoptères et même des Harrier, il amputa les capacités logistiques de la force d’invasion d’une façon qui aurait pu être rédhibitoire si un second bâtiment du même type avait été coulé.

Les Britanniques débarquent sur l’île est le 21 mai ; la reconquête prit près d’un mois, dans des conditions climatiques de plus en plus difficiles – la neige tombe en abondance – et avec parfois des combats au corps-à-corps, notamment lors de la bataille pour la capitale de l’archipel (11 au 13 juin), Port Stanley, car les troupes argentines n’entendent pas se laisser déloger. Le commandant britannique, l’amiral Woodward, déclara lui-même que si les Argentins avaient tenu une semaine de plus, l’expédition aurait échoué, car les troupes au sol comme les navires atteignaient leurs limites de capacité et de résistance. Le 14 juin, la garnison argentine, qui compte encore 10 000 hommes, se rend et le 20, le Royaume-Uni déclare officiellement la fin des hostilités. Cette issue entraîna la débâcle du pouvoir militaire argentin et une transition démocratique achevée dès 1983, et symétriquement un triomphe électoral pour Mme Thatcher cette même année.

Les Malouines sont donc restés territoire britannique et comptent toujours une population de quelque 3 000 civils, descendants des colons britanniques installés il y a près de deux siècles. L’Argentine revendique toujours la souveraineté sur les Malouines, d’autant que des forages exploratoires ont révélé en 2010 d’importantes ressources en hydrocarbures dans la ZEE de l’archipel, que l’ONU classe prudemment parmi les territoires contestés. En 2013, les autorités de l’île ont organisé un référendum sur l’appartenance au Royaume-Uni ; sans surprise, 98,8 % des votants choisirent de rester britanniques, mais l’Argentine n’a pas reconnu la légitimité de ce vote.

[1] Harold Macmillan, Premier ministre de 1957 à 1963, dans son discours du 3 février 1960 devant le Parlement sud-africain, alors totalement « blanc », au Cap.

[2] Cette place était connue dans le monde entier par les marches silencieuses organisées chaque semaine par les mères de victimes de la répression pour réclamer la vérité sur le sort de leurs enfants.

[3] Industriel français fabricant de l’Exocet ; le groupe est à l’origine de la création d’Airbus, pour les avions, et de MBDA pour les armements.

À propos de l’auteur
Pierre Royer

Pierre Royer

Agrégé d’histoire et diplômé de Sciences-Po Paris, Pierre Royer, 53 ans, enseigne au lycée Claude Monet et en classes préparatoires privées dans le groupe Ipesup-Prepasup à Paris. Ses centres d’intérêt sont l’histoire des conflits, en particulier au xxe siècle, et la géopolitique des océans. Dernier ouvrage paru : Dicoatlas de la Grande Guerre, Belin, 2013.
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