<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Inde : large victoire du BJP aux élections locales

19 mars 2022

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Le ministre en chef Yogi Adityanath remercie ses militants après la victoire du BJP aux élections régionales en Uttar Pradesh, l'Etat ke plus peuplé d'Inde (c) SIPAUSA30301041_000011
Abonnement Conflits

Inde : large victoire du BJP aux élections locales

par

Les résultats sont tombés ces jours-ci pour les cinq États de la Fédération indienne qui viennent de tenir des élections législatives. Nombreux sont les acteurs et observateurs politiques qui prévoyaient un affaiblissement du Bharatiya Janata Party (BJP), le parti nationaliste hindou au pouvoir depuis 2014, réélu avec une forte majorité en 2019. Ces vaticinations semblent aujourd’hui plus influencées par l’idéologie que par la connaissance des réalités politiques. En effet le BJP retient avec de belles majorités quatre des États concernés et en particulier l’Uttar Pradesh, qui comprend la plus grande partie de la vallée du Gange et s’étend de la chaine des Vindhyas en Inde centrale aux contreforts de l’Himalaya et à la plaine du Népal méridional.

Victoire du BJP

L’Uttar Pradesh est le berceau de la civilisation indo-bouddhiste avec son voisin le Bihar. Il contient la ville sainte de Varanasi (Bénarès) ainsi que plusieurs sites sacrés pour les bouddhistes du monde entier, y compris le lieu ou le Bouddha Siddharta a rendu l’âme. Avec ses 240 millions d’habitants, dont 40 millions de musulmans recensés officiellement, il dépasse démographiquement le Pakistan voisin et le Brésil. Il est gouverné depuis cinq ans par le Yogi Adityanath, un moine hindou, chef du très ancien ordre des Naths dont le siège est dans la ville de Gorakhpur. Les Nathpanthis furent à l’occasion des moines soldats et leur grand-maître devenu chief minister, issu de la caste guerrière rajpoute répond bien à cette vocation martiale. Il a démontré ses capacités à gouverner cet État surpeuplé, longtemps gouverné par des princes musulmans jusqu’a la colonisation anglaise, qui demeure un des plus pauvres du pays, très ancré dans son passé religieux et féodal. Les hindous apprécient sa rigueur envers les musulmans qui le craignent. L’Uttar Pradesh est aussi le centre spirituel du chiisme indien et abrite les écoles théologiques sunnites, deobandies et barelvies, très influentes dans toute l’Asie du Sud. Toutefois, on reconnaît  généralement le pragmatisme et l’équité de ce politicien au crâne rasé toujours en robe safran. Il a réduit l’incidence du banditisme et du crime organisé endémiques dans certains districts par des moyens souvent drastiques et mis en œuvre des mesures assez efficaces d’aide aux plus démunis tout en se montrant très ouvert aux aspects scientifiques et techniques de la modernité. Son mode de gestion à forte composante sociale a gagné le soutien massif des Dalits (hors-castes selon l’interprétation occidentale) comme c’est aussi le cas pour les gouvernements centraux dans le reste du pays. La récompense de cette performance est venue dans les urnes qui l’ont rappelé au pouvoir pour cinq ans avec une très confortable majorité (bien qu’un peu plus réduite que pour son précédent mandat). Adityanath devient de ce fait un successeur potentiel de Narendra Modi dans son fauteuil de Premier ministre.

À lire également

Nouveau Numéro : Syrie, Assad vainqueur du jeu de massacre

Un parti populaire

Certains intellectuels apparentés au BJP, tel son ex-secrétaire général Ram Madhav, donnent les succès électoraux de leur chef (Modi est lui-même issu d’une communauté défavorisée) pour preuve de l’effacement rapide des divisions de castes au profit d’une conscience nationale plus équitable et méritocratique, ce qui contient une part de vérité. Le RSS, l’organisation nationaliste hindoue qui a porté Modi au pouvoir et qui est la véritable épine dorsale de son gouvernement, milite pour une unité des hindous dans un cadre égalitaire, au moins en principe. Ses chefs affirment par ailleurs que tous les indiens partagent l’identité culturelle commune qu’ils définissent par le terme d’hindouité (hindutva).

Le « cas Yogi » est une énigme pour la plupart des Occidentaux qui ne comprennent pas ce qu’ils voient souvent comme un plébiscite injustifié pour un religieux « extrémiste » issu de traditions polythéistes théocratiques suspectes et d’un autre âge. La faculté indienne de fondre passé et présent en une synthèse paradoxale échappe aux Euro-américains, élevés dans l’idéologie démocratique libérale méfiante envers les influences religieuses en politique, ou alors implicitement hostiles à « l’idolâtrie païenne ». On tente d’expliquer ce résultat peu apprécié à l’étranger en invoquant le poncif fourre-tout du populisme triomphant. De fait, le seul État où le BJP a recueilli peu de voix dans ces mêmes élections est le Pendjab ou le choix majoritaire s’est porté sur le parti Aam Admi (l’homme du peuple en hindi) qui use souvent d’une démagogie rendue célèbre par son fondateur Arvind Kejriwal, ex-haut fonctionnaire devenu président du conseil de Delhi, la région de la capitale fédérale.

Les causes de la victoire

Pourtant, hors le Pendjab voisin, à dominante ethnoreligieuse sikhe ou le BJP n’a jamais exercé le pouvoir directement, le Aam Admi n’a pu encore s’étendre au-delà de Delhi. Les trois autres États des cinq demeurent dans le giron du BJP, y compris l’ex-territoire portugais de Goa ou les hindous du BJP alliés à une partie des chrétiens ont mis fin à l’hégémonie luso-catholique vieille de cinq siècles. De même, l’ancien petit royaume de Manipour à la frontière du Myanmar, mosaïque de tribus d’ethnie birmano-mongole, a réélu le BJP ainsi que l’Uttarkhand, terre sainte himalayenne de l’hindouisme abritant de nombreux sanctuaires importants aux sources du Gange et de la Yamouna.

Une conclusion à tirer de ces résultats, qui ont consacré le BJP comme seul grand parti national, est que la désintégration du Congrès National, parti fondateur de l’Inde moderne, se poursuit sous la régence impuissante du petit-fils d’Indira Gandhi, Rahul et de sa mère, l’Italienne de naissance Sonia Maino-Gandhi. L’héritage du Pandit Nehru, son protectionnisme socialiste d’inspiration britannique travailliste et tiers-mondiste et sa laïcité philo-islamique ne font plus recette et ses descendants sont discrédités à la tête d’un parti qui disparaît rapidement de la carte électorale. L’heure est au nationalisme religieux et culturel que Modi, pratiquant assidu de sa foi et du yoga, promeut par la construction d’édifices prestigieux et de statues géantes des dieux et des héros de l’Inde ancienne. Pourtant le gouvernement BJP cultive soigneusement les hors-castes et les autres communautés les plus défavorisées dans cette tapisserie bigarrée, palimpseste géant de corporations, d’ethnies, de sectes confessionnelles, de familles linguistiques et de lignages qu’est l’Inde ou maints partis politiques d’essence souvent dynastique conservent leurs fiefs dans les régions dont ils sont issus. En revanche, perdu dans cette foisonnante forêt tropicale divisée en multiples chasses gardées et dénué d’un leader charismatique, le Congrès qui ne peut qu’invoquer ses mânes ancestraux en guise de programme, n’est plus audible et n’a plus l’appui des minorités religieuses qui lui furent longtemps fidèles, ni celui de la plus grande partie des milieux d’affaires et de l’aristocratie.

Une autre conception philosophique

La tendance politique actuelle en Inde évoque des parallèles avec l’évolution que nous observons aussi bien aux États-Unis qu’en France et dans certains pays gouvernés par des partis nationalistes, tels que la Pologne, la Hongrie et la Russie. Le mondialisme libéral cède la place à des hybrides de nationalisme culturel et économique et de technocratie, poussés par l’essor prodigieux des nouvelles sciences. L’Inde suit sa propre voie, selon son identité particulière qui reste mystérieuse pour tous ceux qui ne se sont pas initiés à cet univers grouillant et fascinant, tissu de paradoxes et de contradictions. C’est pourquoi les interprétations fournies par les spécialistes occidentaux et même par les intellectuels indiens formés aux écoles de pensée sociopolitique contemporaines sont souvent inexactes.

À écouter également

Podcast – L’Inde face aux talibans. Côme Carpentier de Gourdon

À propos de l’auteur
Côme Carpentier de Gourdon

Côme Carpentier de Gourdon

La Lettre Conflits
3 fois par semaine

La newsletter de Conflits

Voir aussi

Pin It on Pinterest