Les invariants de l’histoire

1 septembre 2021

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Photo : Couverture N35
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Les invariants de l’histoire

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Éditorial du N35. Guerre et paix dans le cyber. Revenir dans les musées, y déambuler, quelles que soient leur taille et leur collection, c’est parcourir le temps et l’espace, rejoindre les cultures, découvrir les modes de vie. Monnaies, objets du quotidien, tableaux, masques, sculptures, arts liturgiques, chaque pièce raconte une histoire, un moment, une époque, transmis de siècle en siècle.

Orient hellénisé. Disposant de la plus grande collection d’art asiatique hors d’Asie, le musée Guimet, fondé par l’industriel Émile Guimet en 1889, donne à voir quelques beaux spécimens de l’art gréco-bouddhique, qui témoignent des invariants de l’histoire. C’est dans cet espace mouvant de l’Orient, aux frontières mobiles et flexibles, que se rencontrent les généraux d’Alexandre et les peuples de l’Asie. Zone de confins entre les mondes indien et perse, regroupant la Bactriane et l’Empire séleucide, cet art participe de la spécificité de la rencontre de la Grèce et de l’Orient. Des bouddhas aux visages d’Européens, des représentations de Dionysos et d’Aphrodite, des effigies de Zeus à côté de Bouddha, tel est ce curieux syncrétisme qui accouche d’une culture originale. Ces royaumes indo-grecs, entre Himalaya, océan Indien et rives du Gange, tracent la spécificité de l’Orient hellénisé. C’est là aussi que passaient les routes de la soie, reliant la Méditerranée et l’Acropole d’Athènes à l’Empire kouchan. Aujourd’hui encore, les hommes du Pakistan et d’Afghanistan portent le pakol, un béret de laine que Massoud a rendu populaire en Occident. Ce n’était que retour des choses : le pakol n’est autre que la causia, l’antique couvre-chef des monarques macédoniens et de sa garde rapprochée, qu’ils ont importé dans les montagnes de l’Orient, où survit encore dans quelques vallées un dialecte issu du grec. De la mer Égée à l’Indus, un même fil de culture.

Paul et Thomas. Aux débuts du christianisme, Paul et Thomas ont évangélisé dans le large espace grec. À Paul l’Occident hellénique, à Thomas l’Orient grec. Il refit la route d’Alexandre, propageant la foi nouvelle dans les anciennes cités grecques, jusqu’au Kerala et Ceylan, créant, dans le sud de l’Inde, l’Église de Malabar. Ses reliques sont toujours vénérées à Chennai, lieu de pèlerinages autant pour les chrétiens que pour les hindous. Mais contrairement à l’Occident romano-grec, le christianisme ne s’est pas imposé dans l’Orient hellénisé, ne subsistant que par traces éparses. La foi nouvelle avait aussi besoin de Rome pour triompher. Depuis l’Antiquité, l’Occident est allé de redécouvertes en redécouvertes, s’émerveillant toujours des richesses archéologiques et culturelles de l’Orient grec. Portugais d’abord, Français et Anglais ensuite, qui durant la guerre de Sept Ans s’y affrontèrent. Les comptoirs français des Indes, les rêves anglais dans le grand jeu afghan suscitèrent tout autant l’enthousiasme que la désillusion.

Des pelles et des mots. C’est au xixe siècle que s’intensifia le goût des voyages et des explorations, servi par les progrès scientifiques, notamment ceux de la médecine et de la cartographie. L’Indochine et Angkor furent pour la France les nouveaux horizons de l’Orient grec. Émile Guimet rapporta de nombreux objets de ses voyages au long cours et permit d’étoffer sa bibliothèque de travaux savants et d’analyses des fouilles archéologiques. Joseph Hackin (1886-1941) et son épouse Marie furent d’infatigables archéologues sur les routes d’Afghanistan, notamment dans les montagnes de Bamiyan. Conservateur du musée Guimet en 1923, Joseph Hackin en a enrichi les collections et fit progresser la compréhension de l’histoire de cette région. Bamiyan, là où furent détruits au canon les bouddhas (2001) par des talibans cherchant à effacer le patrimoine pour effacer la mémoire des peuples. Le travail archéologique des époux Hackin était non seulement scientifique mais aussi politique, comme moyen de défense de l’histoire commune. Un combat qu’ils poursuivirent dès 1940, comptant parmi les premiers engagés dans la France libre et mourant pour la France au large des îles Féroé. En dépit des guerres et des destructions, cet Orient grec n’a pas fini de parler et de livrer ses secrets aux archéologues et aux historiens. Pour la géopolitique, c’est la longue trace de l’histoire et la mémoire des peuples qui permet de comprendre bien des conflits d’aujourd’hui.

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À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Université catholique de l'Ouest (Angers) et à l'Institut Albert le Grand (Lyon). Rédacteur en chef de Conflits.
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