Après la guerre au Karabagh, reconstruire le Caucase du sud

1 avril 2022

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : Bakou, Azerbaïdjan (c) Unsplash
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Après la guerre au Karabagh, reconstruire le Caucase du sud

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Après la guerre au Karabagh, le Caucase du sud doit être reconstruit. Accords de coopération énergétique entre l’Iran et l’Azerbaïdjan, protection et restauration du patrimoine culturel, retour des personnes déplacées, autant de défis pour les pays de cette région.

Par L’ambassadeur de la République d’Azerbaïdjan en France, Rahman Mustafayev

Un an et demi après la guerre, la République d’Azerbaïdjan est résolue à tourner la page sombre du conflit pour se tourner pleinement vers l’avenir. Au cœur du Caucase-sud, elle a toujours été un poumon économique et un centre culturel où vivent depuis longtemps des ethnies et des religions différentes en bonne intelligence.

Accord entre l’Azerbaïdjan et l’Iran

La signature, le 11 mars dernier, du Mémorandum entre l’Azerbaïdjan et l’Iran sur l’établissement de voies de communications et de transport reliant la région économique du Zanguezour oriental de l’Azerbaïdjan à sa République autonome du Nakhitchevan via l’Iran a marqué le début d’une nouvelle phase de développement et de coopération post-conflictuelle dans le Caucase du Sud. Il s’agit de la construction de deux ponts sur la rivière Araz, sur lesquels seront construites des communications routières et ferroviaires (une longueur de route de 50 à 55 km), ainsi que des lignes de communication et de fourniture énergétique reliant les régions occidentales de l’Azerbaïdjan à la région du Nakhitchevan ainsi qu’à l’Iran.

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L’accord entre l’Azerbaïdjan et l’Iran s’inscrit logiquement dans la stratégie post-conflictuelle de Bakou, qui se résume à une large coopération régionale entre l’Europe, le Caucase du Sud et l’Asie. L’ouverture des voies de communication, l’échange de biens, de services et d’investissements sur cette vaste zone géographique – sont les nouvelles priorités de Bakou. En fait, l’Azerbaïdjan a fait beaucoup pour les mettre en pratique au cours des 30 années de son indépendance. Le corridor gazier du Sud pour exporter le gaz de la mer Caspienne vers les marchés européens, financé à hauteur de 25% par l’Azerbaïdjan, est devenu opérationnel à la fin de l’année 2020. Une infrastructure ferry-chemin de fer moderne reliant le Caucase du Sud à l’Asie centrale et à la Chine (entre le port de Bakou-Allât et le port d’Aqtau, Kazakhstan) a été mise en œuvre.

Toutefois, l’infrastructure de transport ne suffit pas à elle seule à assurer une coopération régionale étendue et durable. Une atmosphère de sécurité et un engagement en faveur de relations de confiance et de la coopération entre les États sont requis. Il faut des relations fondées sur le respect mutuel de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’inviolabilité des frontières de chacun.

Reconstruction d’après-guerre

Une condition essentielle pour la sécurité dans la région et pour la normalisation des relations entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie est le retrait des formations armées arméniennes illégales du territoire de la région du Karabagh, conformément au paragraphe 4 de la déclaration du 10 novembre 2020. Leur présence illégale sur le territoire de l’Azerbaïdjan constitue une violation flagrante de ladite Déclaration et, comme les évènements récents autour des villages dans le district de Khodjali l’ont bien montré, est une source de tension constante dans la région du Karabagh.

Le conflit est terminé, mais l’Azerbaïdjan doit maintenant faire face aux tâches complexes de la reconstruction d’après-guerre des territoires libérés de l’occupation, de la reconstruction des villes et des villages détruits, des infrastructures et de l’environnement.

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Le problème principal est le déminage des territoires libérés du Karabagh, qui prendra de nombreuses années. Ce processus complexe et à grande échelle rend difficile le retour immédiat des 750 000 personnes déplacées azerbaïdjanaises chassées à l’époque. Les régions demeurent infestées de mines terrestres et autres restes explosifs de guerre qui constituent une menace immédiate pour la population civile. Depuis novembre 2020, plus de 50 000 mines et munitions qui n’ont pas explosé ont été détruites. Pendant ces travaux de déminage, 160 citoyens azerbaïdjanais ont été tués ou blessés par des mines posées par l’Arménie pendant le conflit.

La reconstruction des villages et des villes détruits nécessite également du temps et des investissements de plusieurs milliards d’euros. Dans les territoires anciennement occupés, 7 villes – centres administratifs-, comptant 450 000 habitants en 1988, ont été complètement détruits. Deux nouvelles zones économiques – du Karabagh et de Zanguezour oriental – ont été créées dans les territoires libérés afin d’accélérer les travaux de la reconstruction et du développement durable des districts libérés.

Il est également nécessaire de restaurer les infrastructures détruites dans le Karabagh. Ce travail a déjà commencé. Un aéroport international à Fuzouli, le premier aéroport dans les territoires libérés de l’occupation, a été construit en 8 mois et il a déjà commencé à opérer ses premiers vols. Deux autres aéroports internationaux sont en cours de construction dans les villes de Zanguilan et de Latchine. Une autoroute de 101 kilomètres liant Fuzouli à Choucha est déjà terminée. Les fondations ont déjà été posées pour la construction d’un réseau autoroutier qui reliera les centres administratifs de la région – Fuzouli, Gadroute, Zanguilan, Barda, Aghdam, Latchine. Dans tous ces projets, les entreprises françaises pourraient prendre leur part.

Protéger et restaurer les biens culturels

Les aspects humanitaires du développement post-conflit de l’Azerbaïdjan sont tout aussi importants. 3 890 Azerbaïdjanais (3 171 militaires et 719 civils) sont toujours portés disparus à la suite de la première guerre du Karabagh (1991-1994). L’Arménie cache toujours les informations sur le sort des otages azerbaïdjanais de même que sur leurs restes, sur la location des fosses communes, malgré de nombreux faits attestant leur enlèvement, leur mort et leur enterrement. Le moment est venu que les Arméniens respectent ses obligations en vertu du droit international coutumier et prennent des mesures concrètes pour faire la lumière sur cette page sombre du conflit passé. En outre, il y a un énorme travail à faire pour restaurer les monuments du patrimoine culturel et religieux azerbaïdjanais détruits pendant les 30 ans d’occupation. La liste des biens culturels détruits et endommagés – 927 bibliothèques, 44 temples, 63 mosquées, 473 monuments historiques, 40 000 pièces de musée – est loin d’être complète. Pendant l’occupation, presque toutes les traces de la culture azerbaïdjanaise dans la région du Karabagh ont été entièrement rasées.

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Une mission technique de l’UNESCO aurait dû se rendre depuis longtemps en Azerbaïdjan pour évaluer ces dommages. Et il est tout aussi important de veiller à ce que les monuments de la culture azerbaïdjanaise soient préservés en Arménie aussi. À cet égard, lors d’un récent entretien par visioconférence entre les Présidents de la France, de l’Azerbaïdjan, les responsables de l’Union européenne et le Premier ministre arménien, un accord a été trouvé pour envoyer une mission de l’UNESCO en Arménie également, et nous espérons que cet accord sera mis en œuvre.

Réconcilier les populations

Un autre aspect essentiel du développement post-conflictuel est la réconciliation des populations azerbaïdjanaise et arménienne du Karabagh. Il est important d’assurer l’intégration de la population arménienne dans l’espace juridique, économique et culturel de l’Azerbaïdjan sur la base du principe de l’égalité des droits et des obligations pour tous les citoyens du pays.

Dans ce contexte il convient de rappeler qu’avant le conflit arméno-azerbaïdjanais, la communauté arménienne d’Azerbaïdjan était la deuxième plus importante au monde, devant la communauté arménienne de France. Elle a été bien intégrée dans la société azerbaïdjanaise et a occupé des positions importantes dans les domaines de l’économie, de la culture et des sciences. Des journaux et magazines arméniens ont fonctionné en Azerbaïdjan, et la radio et la télévision ont diffusé en arménien également. Une église arménienne, parfaitement conservée, se trouve maintenant au cœur du plus beau quartier de la capitale azerbaïdjanaise. Il y avait un théâtre arménien à Khankendi (Stepanakert) et l’enseignement était principalement dispensé en arménien et en russe. La minorité azerbaïdjanaise d’Arménie, forte de 250 000 personnes (dont personne ne parle) expulsée d’Arménie à la fin de l’année 1987 (une opération d’épuration ethnique responsable du déclenchement du conflit), n’a jamais osé rêver de telles libertés.

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La position de la communauté internationale joue également un rôle essentiel dans le développement post-conflictuel de la région et dans la normalisation des relations arméno-azerbaïdjanaises. Il s’agit de l’adhésion stricte aux principes de base des relations interétatiques de la part des acteurs régionaux et de l’UE, ainsi que de leur participation active dans les projets de reconstruction d’après-guerre : un soutien aux mesures de confiance entre les peuples arménien et azerbaïdjanais, et une approche impartiale et responsable de la sécurité et du développement dans le Caucase du Sud, sont aussi attendus. La France, l’un des leaders de l’UE, et ses entreprises pourraient jouer un rôle de locomotive dans tous ces processus.

La crise ukrainienne et les défis énergétiques qu’elle a suscités ont permis à nos deux pays de retrouver la proximité que leurs relations bilatérales connaissaient dans le passé. Nos Présidents se parlent régulièrement et se comprennent parfaitement et une délégation du MEDEF sera accueillie à Bakou début avril. De nouveaux dangers, mais aussi des nouvelles opportunités surgissent à l’horizon. C’est le temps de construire le nouveau Caucase du Sud sur la base de la justice et la prospérité de tous ses habitants sans distinction aucune.

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