La bataille de Khalkhin-Gol / Nomonhan. Un affrontement nippo-soviétique structurant de la Seconde Guerre mondiale.

11 mars 2024

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Photo : Soldats de l'armée populaire mongole durant la bataille (C) Wikipedia
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La bataille de Khalkhin-Gol / Nomonhan. Un affrontement nippo-soviétique structurant de la Seconde Guerre mondiale.

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La bataille de Khalkhin-Gol, ou incident de Nomonhan , a opposé à l’aube de la Seconde Guerre mondiale le Japon impérial (armée du Kwantung basée en Mandchourie) à l’Union soviétique et ses alliés mongols. Bataille décisive sur le plan stratégique, elle fige tout risque de conflit entre l’URSS et le Japon pendant cinq ans malgré son caractère limité. Parce qu’elle révèle d’une part l’impréparation du Japon à une guerre à grande échelle et d’autre part les germes de l’art opératif soviétique porté par Joukov, cette campagne constitue un objet d’étude pertinent pour démontrer la mise en œuvre de plusieurs grands principes de la stratégie.

Article du CF Julien Kervazo, officier stagiaire à l’École de guerre.

La montée des tensions en Extrême-Orient entre 1931 et 1939

La bataille de Khalkhin-Gol constitue l’aboutissement d’une montée progressive de la rivalité entre le Japon impérial et l’Union soviétique en Asie du Nord-Est dans les années 1930.

À compter de l’invasion de la Mandchourie en 1931, les tensions se concrétisent chaque année par de nombreux accrochages frontaliers, et l’état-major japonais de l’armée du Kwantung  est convaincu début 1939 que les Soviétiques sont affaiblis en Extrême-Orient. Belliqueux, partisans d’une extension territoriale vers le nord, et peu contrôlés par le pouvoir politique central, les chefs de l’armée d’occupation cherchent un prétexte pour engager de leur propre initiative des forces croissantes à la frontière orientale de la Mongolie. Leur objectif consiste à annexer cet état sous protection de l’URSS, pour couper le ravitaillement soviétique vers la Chine. Staline, conscient de ces enjeux, considère alors le Japon comme son principal ennemi.

Un affrontement massif aux confins de l’Union soviétique

Au mois de mai 1939, le 57e corps spécial soviétique (environ 10 000 soldats) est responsable de la zone frontalière entre Mandchourie et Mongolie. Il fait face à la 23e division japonaise (environ 12000 soldats, 65 canons, 85 de véhicule blindé légers). Ces deux principales unités vont s’engager dans une bataille dont l’intensité augmente progressivement, en trois séquences.

Le 11 mai 1939, une escarmouche est provoquée par des incursions de cavaliers mongols dans une zone revendiquée par les Japonais, où les frontières sont contestées de longue date, entre la rivière Khalkhin-Gol et la localité de Nomonhan (Fig. 1). Des affrontements d’envergure croissante s’ensuivent, lors desquels le contrôle du terrain change plusieurs fois de main. Fin mai, une force punitive japonaise d’environ 2000 hommes, avec un soutien d’artillerie et de blindés quasi inexistant, est écrasée lors de sa rencontre avec les forces combinées (infanterie motorisée, blindés et artillerie) adverses (Fig. 2). Les Soviétiques se replient alors autour de la rivière et leur commandement est réorganisé, le 57e corps étant confié au général Joukov.

Ne pouvant rester sur une défaite, l’armée du Kwantung lance une grande offensive le 2 juillet, pour repousser les Soviétiques au-delà de la rivière Khalkhin-Gol. Les Japonais engagent une division renforcée : 38 000 hommes, 300 canons, mais moins de 100 blindés peu performants et 180 avions. Joukov ne dispose encore que de 12 000 hommes, mais compte déjà sur une artillerie solide ainsi que 450 chars et automitrailleuses. La manœuvre d’enveloppement japonaise sur la rive gauche pour couper les arrières soviétiques échoue (Fig. 3), et la 23e division bascule vers un assaut de front les jours suivants, essuyant de très lourdes pertes en progressant sans atteindre son objectif. Après une pause offensive mi-juillet, les combats reprennent avec des renforts de part et d’autre, mais le front stagne. Les Japonais, dont le moral et le ravitaillement s’érodent, passent à la défensive fin juillet pour se reconstituer, les Soviétiques maintenant leurs positions.

Début août, Joukov, ayant mis en place une logistique hors norme, masse 57 000 hommes, plus de 600 canons, environ 500 chars et près de 400 véhicules blindés. 40 terrains d’aviation abritant environ 500 avions ont été installés à proximité. Les Japonais se sont renforcés, mais moins rapidement et n’alignent que 30 000 hommes, 300 pièces d’artillerie et un peu plus d’une centaine de blindés et chars. Les Soviétiques déclenchent le 20 août, par une vaste manœuvre combinée de fixation et tenaille (Fig. 4), la troisième phase de la bataille qui tourne rapidement à leur avantage. La 23e division et ses renforts de la 7e division sont partiellement encerclés en une journée, puis complètement anéantis en moins d’une semaine.

L’état-major impérial reprend alors la main sur l’armée du Kwantung et fait accepter un cessez-le-feu début septembre 1939. Les pertes sont considérables : 25600 tués ou blessés chez les Soviétiques, entre 25 000 et 35 000 pour les Japonais. Le Japon, gardant en mémoire le résultat désastreux des affrontements de Khalkhin-Gol, décidera de ne plus affronter l’Armée rouge et se concentrera sur le Pacifique. Cette décision permit à Staline de faire effort sur le front Ouest.

Le respect des principes stratégiques comme clef de la victoire

La bataille de Khalkhin-Gol permet d’illustrer de nombreux principes stratégiques, dans un cadre espace-temps limité, mais qui concentre un grand nombre d’entre eux.

Tout d’abord, la supériorité de la défensive, assumée et préparée, s’exprime tout au long de la bataille en faveur des Soviétiques, notamment lors de la grande offensive japonaise de juillet. Elle est associée à la plus grande liberté d’action dont ils disposent, grâce à la mécanisation, pour réagir efficacement quand leur ligne de défense est menacée. Les Soviétiques organisent ainsi dès le mois de mai un dispositif en profondeur sur plusieurs strates. La nature du terrain structure les affrontements et le schéma défensif russe : collines plates centrales se prêtant à la manœuvre et aux prises de flanc des rares avancées japonaises, plateau surélevé sur la rive gauche offrant une plate-forme redoutable à l’artillerie soviétique. La grande majorité des assauts japonais sont ainsi freinés rapidement et si nécessaire contre-attaqués par des blindés, les Soviétiques créant une forte attrition sur l’infanterie japonaise. A contrario, les positions défensives hâtivement établies par les restes des 23e et 7e divisions en août, en plaine et à l’encontre de la doctrine offensive japonaise, sont rapidement balayées par la manœuvre de Joukov, ce qui illustre que ce principe n’est pas absolu et ne vaut qu’en lien avec un objectif et une manœuvre cohérente.

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Ensuite, l’importance de la coordination interarmes est illustrée de manière criante par cette confrontation. Les Soviétiques, dont c’est la doctrine et à force d’entrainements, coordonnent efficacement infanterie et blindés sous l’appui de l’artillerie, avec un soutien aérien encore peu intégré, mais sollicité lors des phases clés. L’offensive combinée de Joukov fin août est à ce titre une parfaite illustration de l’art opératif soviétique : débutée par une grande offensive aérienne, immédiatement suivie d’une phase de percée et d’exploitation pour frapper la logistique adverse sur l’arrière, elle place de l’infanterie au cœur du dispositif japonais, pour terminer par un encerclement blindé (Fig. 4). Les Japonais, à l’inverse, mènent presque systématiquement des offensives peu ou pas coordonnées : dès mai, trop confiants, ils attaquent à l’ouest de Nomonhan en « négligeant de prendre avec eux une partie de leurs armes d’appui » . En juillet, le 4e régiment de chars réussit une percée, mais n’est pas suivi par l’infanterie et opère un demi-tour. Cette situation découle notamment de la pauvreté des moyens de commandement et de communication entre brigades et avec l’état-major divisionnaire. Seules des estafettes relaient ordres et comptes-rendus. Ainsi, en août, les Japonais mettront plusieurs jours à comprendre que leur défense est en train de céder.

L’offensive éclair soviétique met en exergue les principes de concentration des efforts, de primauté de l’initiative et le caractère décisif du renseignement. Fin août, Joukov surprend les Japonais qui se préparaient à repasser à l’offensive quelques jours plus tard, sans n’avoir jamais eu conscience des préparatifs et du renforcement du 57e corps devenu 1er groupe d’armée. Les Soviétiques ont pris le temps de se reconstituer après les combats de juillet et ont patiemment massé une quantité considérable d’hommes et de matériels pour porter un coup décisif lorsque le rapport de force leur a paru suffisamment favorable. Ces moyens sont engagés simultanément et délibérément. A contrario, les principales offensives japonaises sont timides et jamais dimensionnées à la mesure de l’opposition adverse, sous-estimée numériquement et qualitativement à chaque phase de la campagne. Il est possible d’attribuer ces choix au manque permanent de moyens lourds japonais n’offrant que de faibles possibilités de concentration, mais également à un renseignement défaillant et négligé, les Japonais pensant impossible et improbable une telle concentration de moyens dans les plaines de Mongolie. Joukov est au contraire obnubilé par la vérification fine du dispositif adverse, se déplace personnellement sur l’avant et fait mener d’incessantes reconnaissances, notamment aériennes.

Cette campagne illustre enfin les principes de soutien logistique et de profondeur stratégique. Dès les premiers affrontements, les Soviétiques se préparent pour le temps long, et approvisionnent en continu le secteur de Khalkhin-Gol en ravitaillement et renforts à un rythme plus élevé que les Japonais. Puis, Joukov organise dès son arrivée une logistique colossale, véritable ligne d’opération majeure, car il sait que les renforts arriveront lentement (700km entre le front et le nœud ferroviaire le plus proche). Entre 2 600 et 4 000 camions réaliseront des liaisons incessantes et ne seront jamais menacés. En effet, l’immense bataille aérienne engagée de fin mai à juillet 39 pour la maitrise de la supériorité aérienne tourne nettement à l’avantage des Soviétiques, dont l’aviation reçoit un afflux massif d’appareils (de 150 avions en mai à 580 en août). La logistique japonaise n’est quant à elle jamais dimensionnée à hauteur de la mission. La 23e division attaque en juillet avec seulement la moitié du ravitaillement prévu, car le reste, transporté par colonnes hippomobiles, avait pris du retard. Elle manque ensuite de munitions d’artillerie, la logistique divisionnaire ne pouvant tenir la cadence.

L’affrontement de deux visions de l’art de la guerre à l’aube de la Seconde Guerre mondiale

La campagne de Khalkhin-Gol permet d’illustrer plus largement deux visions différentes de l’art de la guerre à l’aube du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en Europe. Alors que le Japon mise sur les forces morales de ses soldats pour vaincre, l’URSS y adjoint une puissante force mécanisée soutenue par une logistique sans faille.

L’idéal nippon parait ainsi particulièrement « passéiste à l’examen de la bataille». La doctrine japonaise repose sur l’idéologie du Yamato-damashii, « esprit japonais » combinant courage et audace, censée mener à la victoire. L’Armée impériale prône à cette époque une bataille décisive et rapide, reposant sur la supériorité morale et combattante d’une infanterie d’élite très bien commandée, tournée vers le corps à corps et le combat de nuit. Cette vision découle en partie du manque de moyens matériels, mais aussi de réticences envers l’industrialisation. L’armée du Kwantung avait ainsi foi uniquement en sa supériorité tactique et morale, pour soutenir des velléités expansionnistes sans moyens offensifs modernes. La guerre vécue par les Japonais est finalement bien loin de la guerre telle qu’elle a été pensée.

La doctrine soviétique est alors quant à elle en pleine évolution. Elle ne recherche plus le choc et la destruction, mais priorise plutôt la manœuvre coordonnée favorisée par la mobilité des moyens modernes. C’est la naissance de l’art opératif soviétique. Joukov concentre puissance de feu et mécanisation, compensant le faible niveau de ses troupes. Il s’inscrit dans la durée contre des chefs japonais qui recherchent une victoire éclair. Donnant l’exemple du désarroi de fantassins japonais frappés précisément par un feu d’artillerie guidé par aéronef, Edward J. Drea écrit ainsi que « Les Japonais se reposaient sur les hommes, les Soviétiques sur les hommes associés à des machines ».

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Cette bataille illustre également que le primat des forces morales n’est pas garanti et qu’elles ne suffisent pas à emporter la victoire. « L’esprit japonais » étant érigé en principe structurant, la 23e division nippone fait d’abord preuve d’un immense moral et d’une confiance sans limites dans ses chefs et sa doctrine, les soldats se montrant impatients de combattre. Malgré les premières défaites, les témoignages des survivants montrent que le moral des troupes reste très élevé jusqu’à la fin juillet, avant de s’éroder finalement, tous les échelons prenant conscience tardivement de la dissymétrie du rapport de force. A contrario, des unités soviétiques et des troupes mongoles se débandent régulièrement, sans pour autant ébranler la résolution et les résultats de l’Armée rouge, qui résiste grâce à une force mécanique supérieure.

Enfin, abordée sous l’angle de la trinité clausewitzienne, cette bataille d’apparence périphérique illustre l’importance de la corrélation entre buts de guerre politiques et militaires. En effet la dissonance est patente côté japonais, les initiatives malheureuses de l’armée du Kwantung ne s’inscrivant pas dans une stratégie globale coordonnée. Le gouvernement japonais et l’état-major central tenteront d’ordonner une désescalade fin juin 1939, mais la forte autonomie dont jouit l’armée impériale en Mandchoukouo, alliée à l’orgueil de ses chefs, prime. Les dirigeants de l’armée du Kwantung ne laissent ainsi pas de place à la diplomatie et écartent dans leur conquête hasardeuse le pilier politique de la trinité , pour se concentrer sur leur intérêt guerrier : « les questions de frontières doivent être laissées à la diligence de cette armée-ci », répondent-ils sèchement à leur état-major général fin juin.

La différence est flagrante avec l’URSS où la crise est rapidement centralisée par Staline, qui pilote son effort pour vaincre tout en limitant l’ampleur du conflit face aux menaces à l’Ouest. La campagne de Nomonhan s’inscrit pour lui dans une approche globale et de long terme du conflit mondial qu’il perçoit déjà. Il veut une victoire décisive et un cessez-le-feu pour ne pas avoir à débuter la Seconde Guerre mondiale sur deux fronts. La guerre menée par l’Armée rouge, disposant du volume de forces nécessaires à la victoire grâce à la volonté du pouvoir central, est ainsi bien la continuation de la politique stalinienne par d’autres moyens.

Conclusion

La bataille de Khalkhin-Gol illustre de manière condensée de nombreux principes stratégiques essentiels à la conduite de la guerre. Elle révèle le sens de l’art opératif du général Joukov, qui reproduira plus tard à grande échelle la manœuvre de fixation-tenaille à Stalingrad en 1943 puis lors de l’opération Bagration à l’été 1944.

Réorientant le Japon vers le Pacifique et dissuadant l’armée impériale de réattaquer l’URSS durant la Seconde Guerre mondiale, elle aura par ricochets des conséquences majeures, structurantes, et de longs termes sur le déroulement du conflit.

Références bibliographiques :

Drea, Edward J., Nomonhan : Japanese-Soviet tactical combat, 1939, Leavenworth papers,

Combat studies institute, Us Army Command and General Staff College, Janvier 1981.

(Carte n°2)

Otterstedt, Charles, The Kwantung army and the Nomonhan incident, Carlisle barracks, Pennsylvania, US Army War College, 04 avril 2000.

Sapir, Jacques, La Mandchourie oubliée : Grandeur et démesure de l’art de la guerre soviétique, Éditions du Rocher, coll. « Art de la guerre », 1996, 291 p. (ISBN 2-268-02294-3).

Gauthier, Kristian, La bataille de Nomonhan et la Seconde guerre mondiale en Extrême-Orient, Université du Québec à Montréal, septembre 2016. (Carte n°1)

Goldman, Stuart D., « A long shadow », World War II, May 2009. (Cartes n°3 et 4) Dubro, Alec, « Echoes of Nomonhan », Foreign Policy in Focus, 15 décembre 2020, Coll., 291.

Nomonhan-jiken. In: Dictionnaire historique du Japon, volume 16, 1990. Lettres N (2), O, P et R (1) pp. 21-22. Annexe cartographique

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