<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La steppe, matrice de l’Eurasie

28 mars 2014

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La steppe, matrice de l’Eurasie

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La steppe n’est pas un milieu, mais un espace. Ce n’est pas la même chose ! J’ai relu Tchekhov : l’homme de la Crimée nous décrit en 1888 des cheminements sans limites, sans origine et presque sans fin, avec les rêves qui surgissent peu à peu. Restent les bruissements d’ailes des outardes et des freux, des horizons violets, quelques vieux juifs rencontrés dans des auberges misérables, la chaleur qui oblige à des siestes interminables et des cheminements nocturnes, comme dans les déserts. Ce n’était pourtant que l’Ukraine…

 

Oui, bien sûr je vais reparler du milieu, mais l’espace ! La steppe est à l’Asie, ce que l’océan est à l’Amérique, le désert à l’Afrique : des espaces à franchir pour des rêves de conquête. Sur ces rivages, des ports : il faut comparer Samarcande à Séville…

Alors le milieu. L’absence d’arbres, oui, qui exalte tellement l’espace ! Pour le reste, une transition infinie entre le désert et les prairies les plus grasses. La steppe reste cependant caractéristique des milieux continentaux tempérés vers les 50e parallèles. L’Europe est parent pauvre avec sa puszta hongroise : les descendants d’Attila s’y sont fixés. La steppe existe en Amérique, Patagonie ou hautes plaines de l’Ouest américain, mais rien à voir avec cette continuité considérable en Asie : plus de 6 000 km d’est en ouest, de la Mongolie aux rivages du Don et même du Danube.

La steppe était sans ressource, du moins tant que le sous-sol ne comptait pas. Seul l’élevage est possible, l’agriculture reste liée à l’eau des fleuves et des piémonts. L’élevage ne peut-être que nomade à la recherche sans cesse de pâturages nouveaux. Sans doute même que le nomadisme y est né, il y a quelques millénaires, lorsque la croissance démographique a obligé les hommes et les troupeaux à se déplacer. Il a fallu trouver un habitat adapté, capable aussi de protéger des températures extrêmes, aussi bien en hiver qu’en été. Avec la yourte, toujours ouverte au voyageur, l’habitat nomade a sans doute été porté à la perfection. Des feutres, des tapis, peu de végétal, pas de minéral, bien sûr !

Mais l’espace, quelle profusion, quelle continuité ! Aucun obstacle. À condition de maîtriser un véhicule : le cheval fut à Gengis Khan ce que la caravelle fut à Colomb. D’incroyables petits chevaux, infatigables, merveilleusement maîtrisés, jusqu’à aujourd’hui, par les cavaliers mongols pour qui ils constituent la moitié de leur être.

Reste un mystère : qu’est-ce qui a pu mettre, un jour, ces peuples du fond de l’Altaï en mouvement pour constituer ce qui reste après Grousset L’Empire des Steppes ? Quel mouvement ! Jusqu’au Rhin, jusqu’à la Chine, jusqu’aux rivages tropicaux du Pacifique et de l’océan Indien. Peut-être faudrait-il poser la question à Christophe Colomb…

L’histoire ici a fait émerger des mythes. Celui d’un empire constitué d’abord. Il n’y eut jamais d’empire stable au sens sédentaire du terme, mais des espaces dominés le temps d’un conquérant d’exception : il y en eut trois, Attila, Gengis Khan, Tamerlan. Il n’y eut pas davantage d’unité politique, mais des coalitions de tribus avec des cultures proches, notamment dans le rapport à l’animal et les manifestations artistiques auxquelles elles donnèrent lieu.

Que reste-t-il de ces mythes ? Le nomadisme a été combattu, comme ailleurs, par les Russes et les Soviétiques qui ont construit des forts devenus des villes, envoyé des colons aujourd’hui parfois majoritaires. Il en reste des traces : l’élevage ovin, le deuxième du monde derrière l’Australie, le dressage des aigles et des chevaux. Pour le reste, la steppe a été mise en culture, notamment au Kazakhstan, avec les résultats que l’on sait, les fleuves et les mers quasiment asséchés.

Aujourd’hui, on découvre et négocie les énormes richesses minières et énergétiques convoitées par la Chine, la Russie et l’Occident. La Turquie s’appuyant sur des analogies ethniques se verrait bien jouer un rôle majeur dans ce cœur immense de l’Asie qui s’anime à nouveau.

Alors, pour elle-même cette fois, de retour, la steppe ?

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À propos de l’auteur
Yves Gervaise

Yves Gervaise

Agrégé de géographie, ancien professeur aux universités du Pernambouc, du Minas Gerais (Brésil) et de Haute-Bretagne, ancien professeur de Classes Préparatoires à Rennes.
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