La surprise reste l’arme majeure des terroristes. Entretien autour de Roger Trinquier

8 mars 2022

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La surprise reste l’arme majeure des terroristes. Entretien autour de Roger Trinquier

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Face aux mouvements terroristes et insurrectionnels, les armées étatiques doivent mettre en place des systèmes de contre-guérillas. Rogier Trinquier fut l’un de ces penseurs, dont la pensée devrait inspirer aujourd’hui la lutte anti-terroriste.

Entretien avec Marie-Danielle Demélas et Daniel Dory, auteurs du livre Terrorisme et Contre-Insurrection : Un texte inédit de Roger Trinquier, VA Éditions, Collection TerrorismeS, Versailles, 2021.

Marie-Danielle Demélas est professeur émérite de l’université Paris III. Daniel Dory est maitre de conférences HDR de l’université de La Rochelle.

Entretien réalisé par Étienne de Givry.

Une des conditions de l’existence d’une guérilla est le soutien de la population à celle-ci. Quels sont les facteurs qui peuvent conduire une population civile à apporter son soutien à une guérilla ?

 

(MDD) Trinquier part toujours d’un problème concret à résoudre. Durant la guerre d’Indochine, la guerre menée par le Vietminh a pris la forme de guérilla en Cochinchine ; au Tonkin, le Viêt-minh a rapidement obtenu les moyens de passer à un autre niveau et former un véritable corps d’armée, avec l’aide de la Chine. La fin de la guerre (Diên Biên Phu…) est un combat classique gagné par l’artillerie.

En Algérie, le FLN n’a jamais eu les moyens de développer une guérilla de grande ampleur permettant de passer à la phase suivante.

Sinon, on peut répondre de façon très classique : une guérilla existe, se développe et se maintient quand elle est chez elle, en prise avec les intérêts et les conflits locaux. C’est là sa force et sa faiblesse. Loin de son territoire, elle est peu efficace.

(DD) La guérilla, lorsqu’elle s’inscrit dans le cadre d’une insurrection, a un besoin vital du soutien d’au moins une partie significative de la population. Sans cela elle est privée de ravitaillement, de renseignement, de caches et de futures recrues. Cette symbiose entre combattants et populations se réalise sous la forme d’un gradient qui va depuis la complicité minimale (la non-dénonciation) jusqu’à la participation aux actions armées. Dans ce cadre, le terrorisme, qui est avant tout un moyen de communication violente, vise à intimider la population indécise et à neutraliser les agents locaux de l’ennemi. Trinquier montre bien la logique qui opère dans ce type de situations.

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Lorsque ce soutien n’est pas spontané, Roger Trinquier émet la possibilité pour un gouvernement de l’obtenir par la peur (terrorisme). D’autres moyens ont-ils déjà été mis en place par les armées pour recueillir le soutien d’une population ? Si oui quelle a été leur efficacité ?

 

(DD) Une armée affrontant une insurrection en terrain hostile se trouve dans la nécessité de traquer et combattre les ennemis armés (action offensive) ; se protéger des attaques (action défensive) et de s’assurer, au mieux, la neutralité de la population. Concernant ce dernier point, lorsque le conflit met sur le terrain des acteurs dont les identités nationales, ethniques, religieuses, etc. sont différentes, souvent l’intimidation (voire la « terrorisation ») des populations semble la seule option. Avec le risque, comme d’innombrables exemples le prouvent, de s’engager dans une spirale sans fin de la violence, et de motiver encore davantage les populations à s’engager dans la lutte « du mauvais côté ». A cet égard le texte de Trinquier permet opportunément d’approfondir cette question, depuis le cas algérien jusqu’à l’échec de « la conquête des esprits et des cœurs » en Irak et en Afghanistan.

Trinquier recommande la mise en place d’un cadre légal au contre-terrorisme. Ce cadre exceptionnel ne serait appliqué que lorsque plusieurs attentats terroristes auraient été commis sur un territoire. A-t-il pensé à un cadre légal général au contre-terrorisme s’appliquant en continu ?

 (DD) Au moment où Trinquier écrit la réflexion théorique sur le terrorisme, et sur sa spécificité, est pratiquement inexistante. Il faudra attendre une décennie pour que, vers la fin des années 1960, surgissent les tout premiers travaux précurseurs de ce qui deviendra progressivement le champ disciplinaire des terrorism studies. Ce à quoi Trinquier fait référence c’est à la nécessité d’inscrire la contre-insurrection (dont participe le contreterrorisme) dans un cadre légal fournissant aux forces engagées sur le terrain des outils légaux différents de ceux qui prévalent en temps de paix. Par la suite, et jusqu’à aujourd’hui, le débat concernant les législations d’exception demeure d’actualité.

Les travaux de R. Trinquier ont-ils entrainé un changement de doctrine au sein de l’armée française ?

(MDD) Non. Quand il a mis en pratique ce qu’il a théorisé, que ce soit à Alger en 1957 ou dans le secteur de El-Milia, en 1959-1960, il a été unanimement reconnu qu’il avait trouvé les bonnes solutions. Mais quand il publie La Guerre moderne, l’armée française est priée d’oublier tout ce qui a été produit à propos de guerre révolutionnaire et de contre-insurrection pour se consacrer à ce que de Gaulle et ses ministres des armées (Guillaumat puis Messmer) considèrent comme étant LA guerre moderne : la dissuasion nucléaire.

Quelle a été la portée de ses écrits à l’étranger ?

(MDD) Importante aux É.-U. où La Guerre Moderne est traduite l’année suivant sa publication en français, précédée d’une intelligente introduction de Bernard Fall. Sa lecture est de nouveau recommandée aux officiers américains œuvrant en Irak et en Afghanistan à partir de 2004.

(DD) Les textes de Trinquier ont exercé une influence certaine, mais qui reste à évaluer, sur l’émergence des terrorism studies et les recherches concernant la contre-insurrection. Puis, tout comme pour l’armée française à la fin de la Guerre d’Algérie, la défaite des États-Unis au Vietnam a favorisé leur « oubli ». Il y a donc fort à parier qu’après l’échec en Afghanistan et le désastre irakien, notre auteur connaisse un nouveau « purgatoire » au sein des institutions de formation militaires. Ce qui serait, bien entendu, injuste et absurde. Car en matière de pensée stratégique on (re)découvre souvent moins ce qui relève de la nouveauté, que ce que l’on a plus ou moins volontairement oublié des expériences antérieures.

Trinquier place au centre de sa doctrine, le contrôle de la population par une hiérarchie stricte, qui permet de lui conférer de petites missions de police : détection, surveillance et transmission. Dans une société aujourd’hui très individualiste, comment faire accepter cette hiérarchie de contrôle et de surveillance ?

(MDD) Plutôt que « petite mission de police », il s’agit de contrôle social institutionnalisé. Ce qui existe dans tous les villages et univers paysans (chacun sait ce que fait le voisin, qui vit chez lui, qui il reçoit). Société très individualisée : il suffit de consulter internet pour savoir ce que fait Pierre, Paul ou Jacques qui poussent la complaisance jusqu’à en offrir le film…

(DD) La technologie actuelle, en effet, est incomparable avec celle dont disposaient les forces dites « de l’ordre » au temps de Trinquier. Actuellement la surveillance des idées et des comportements des populations est possible (et effective) en temps réel. Tant les régimes ouvertement répressifs comme post-démocratiques (qui pratiquent la vigilance « bienveillante ») y recourent constamment.

La surprise est un des facteurs essentiels de la guérilla, a-t-il encore un sens aujourd’hui à l’heure d’internet et autres nouvelles technologies (caméra, satellite) ? 

(MDD) La surprise est créée par la façon de se servir de la technique, qu’il s’agisse de l’arc à Azincourt ou du drone aujourd’hui…

(DD) La surprise est un élément essential dans la tactique de la guérilla et dans la réalisation de l’acte terroriste. Les technologies de surveillance de masse ont pourtant toutes des failles plus ou moins évidentes. La base du métier de terroriste consiste à les identifier et à en tirer profit.

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