<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Le renseignement français face à son avenir. Entretien avec Jean-Christophe Notin

23 mars 2022

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Le renseignement français face à son avenir. Entretien avec Jean-Christophe Notin

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Les services de renseignement n’échappent pas à la mutation que vit notre monde depuis quelques décennies. S’adapter : tel est le maître-mot, la devise que s’impose l’état-major du renseignement français pour pouvoir accomplir au mieux sa mission. Spécialiste de la question, Jean-Christophe Notin apporte son analyse sur les différents défis auxquels seront confrontés nos « services ». Il est question d’anticipation, de numérique, de clandestinité et de Forces Spéciales.

 

Propos recueillis par Étienne de Floirac

La partie « action » du renseignement est, sans aucun doute, celle qui échappe le plus à notre connaissance. Quelle est la différence entre Les Guerriers sans nom et Les Guerriers de l’ombre, pour reprendre les titres de deux de vos anciens ouvrages ?

En réalité, les deux évoluent sans nom et dans l’ombre… Mais disons succinctement que les guerriers sans nom sont les Forces Spéciales, une unité militaire, alors que les guerriers de l’ombre appartiennent à la DGSE. Ce sont deux écuries parallèles, mais qui disposent de nombreux points communs, tels que la discrétion ou la confidentialité. J’ajouterais une différence notable qui, en définitive, caractérise ces deux unités : pour les guerriers de l’ombre, leur mission est secrète et la France pourra ne pas la revendiquer ; pour les guerriers sans nom, leur mission est discrète et elle pourra être revendiquée.

Sont-ils appelés, au fond, à faire les mêmes missions ?

Non ! Les guerriers sans nom sont des militaires dont les ordres proviennent du chef d’état-major des armées. En revanche, les guerriers de l’ombre dépendent organiquement du ministère des Armées, en réalité de l’Élysée. À noter que la DGSE dispose d’une grande autonomie d’action. De manière schématique, on pourrait dire que souvent les armées ne savent pas ce que fait la DGSE, alors que la DGSE peut toujours savoir ce que font les armées. Leurs travaux sont différents et, surtout, complémentaires.

Est-ce osé de dire que les Forces Spéciales agissent pour la France, alors que la DGSE agit davantage pour un pouvoir ou une personne politique ?

Cela, c’est la vision des années 1950. La DGSE agit toujours pour les intérêts de la France, pas d’un homme ou d’un parti ! On l’ignore, mais elle est une des institutions les plus contrôlées de la République ; ses opérations sont soumises, en effet, à de nombreux contrôles internes et externes (commission des écoutes, parlementaire, cour des comptes, etc.). Mais bien entendu, c’est presque sa définition, elle est autorisée légalement à agir illégalement à l’étranger. Et dans ce cadre, elle n’est pas totalement autonome, car il s’agit d’enjeux stratégiques. Elle est un maillon d’une longue chaine au service de la France.

Vous avez beaucoup écrit sur le renseignement. Pourquoi pensez-vous qu’il est important de sensibiliser un large public à ces questions ?

Comparativement à nos alliés ou partenaires, la France a du retard sur cette question. Par exemple, les Anglais à l’étranger se considèrent tous comme des honorables correspondants potentiels des services britanniques ; les Français, jusqu’à encore peu de temps, y étaient réticents. Or, il faut faire comprendre à nos compatriotes que servir ainsi leur pays les sert eux aussi en tant que citoyens. Le renseignement est une question essentielle, car il est une question de souveraineté, quasiment au même titre que la dissuasion nucléaire. Il n’y a pas de grand pays sans grand service de renseignement. Cela nous permet de comprendre le monde, de mieux appréhender l’avenir et, en définitive, d’espérer avoir un coup d’avance.

À l’échelle planétaire, quels seraient les pays sur lesquels la France pourrait prendre exemple afin d’améliorer la qualité de ses services de renseignement ?

On est déjà dans le top five avec la CIA, le MI6, le SVR russe et le Mossad. Le renseignement chinois est également de grande qualité, bien que les modes opératoires soient différents. En réalité, certains pays ont une culture du renseignement quand d’autres ne l’ont pas ou peu, ou ne la cultivent pas assez.

Comment expliquez-vous l’engouement progressif de la jeunesse, notamment, pour ces questions ?

Il y a un changement d’image, en interne, dans les services de renseignement puisqu’ils ont diversifié leur mode de recrutement. D’une part, la DGSE compte bien plus de civils que de militaires. D’autre part, les circonstances actuelles poussent, naturellement oserais-je dire, à s’intéresser au renseignement. Les attentats terroristes qui ont frappé le sol national ou la guerre en Ukraine qui fait peser dessus une menace d’une rare intensité en sont les meilleurs exemples. J’ajouterais enfin le phénomène de la fiction. Qui n’a pas visionné la fameuse série Le Bureau des légendes ? Elle a permis une certaine ouverture du monde secret du renseignement, mais également une nouvelle perception, moins fantasmée et plus moderne, de la part du grand public.

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La revue Conflits s’est récemment intéressée à la notion d’anticipation. Comment faire pour mieux cerner cette question de l’articulation entre renseignement et anticipation ?

Il faut avant tout savoir que la question de l’anticipation n’est pas vraiment constitutive de notre culture. Je m’explique. Tout est question de volonté politique. Or, nous constatons que, traditionnellement en France, celle-ci manque et peine à prendre véritablement en compte les défis que pose cette question aujourd’hui.

Un pan de l’anticipation est la clandestinité qui nécessite un fort investissement en temps. L’exemple afghan jusqu’en 2001 permet d’illustrer les réussites dans ce domaine. Aujourd’hui, guidé par la préoccupation de ne pas se laisser déborder par l’actualité, le pouvoir politique agit un peu trop dans le présent, oubliant souvent d’orienter son action vers l’avenir. Cela influe sur la qualité de nos services et sur leur capacité à anticiper ou prévoir.

À ce propos, l’affaire Denis Allex de 2013 a-t-elle mené à des réformes au sein de la DGSE ?

Non, je ne pense pas, car cette affaire révèle plus les aléas de la clandestinité qu’un dysfonctionnement organique. Pour ce qui est des Forces spéciales, elles sont appelées à plus de discrétion, à moins porter l’uniforme si vous voulez, dans des conflits type Libye ou Syrie où elles sont intervenues en soutien d’un camp. La « guerre de haute intensité » les verra probablement revenir à des missions plus « classiques » d’actions coup de poing, derrière les lignes ennemies à la manière des glorieux SAS de la France Libre. Mais cela restera des opérations militaires, revendiquables par la France, et la distinction avec les opérations clandestines de la DGSE perdurera.

Selon vous, la volonté politique n’est pas assez ferme pour permettre une meilleure orientation stratégique ?

C’est incontestable. Mais c’est également une question de moyens. Il est beau de dire « nous allons sentir comment le monde tourne », mais, vu ses moyens réduits, cela impose à la France de faire des choix. Par exemple, doit-on désormais réorienter notre action vers l’Europe de l’Est et délaisser l’Asie ou le Moyen-Orient… ? Ou alors faut-il considérablement accroître les effectifs des services français ?

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En conclusion, sur quoi les services de renseignement pourraient-ils être amenés à travailler dans les années à venir ?

Le contre-terrorisme a pris une importance considérable depuis 2001. De ce fait, la DGSE a pu avoir tendance à se déporter vers des actions permettant aux armées de mener des opérations de neutralisation très efficaces. Il y a également, et c’est une constante, le renseignement économique. Je ne pense pas que, désormais, la DGSE privilégie plus un domaine qu’un autre. Seuls les moyens changeront, notamment avec l’accroissement du renseignement technologique, mais les champs d’action perdureront.

À ce propos, n’est-ce pas un problème que d’être tributaire de la numérisation ?

C’est la marche du monde ! De plus, cela peut beaucoup apporter en termes de clandestinité, d’anticipation, etc. La DGSE sera vraisemblablement poussée à privilégier des cyberactions, ce qui pourrait s’accompagner d’un recul du nombre d’agents sur le terrain. À noter que 90% des opérations de neutralisation au Sahel étaient effectuées sur la base de la technique. Il ne fait surtout pas minimiser cette question, car il en va de notre souveraineté et de notre compétitivité.

Par rapport aux services américains, les services français ont-ils un avenir florissant ?

D’un point de vue purement numérique, la CIA, depuis sa création, doit faire cinq ou six fois la DGSE. Si, d’un premier abord, cela place nos services en dessous de ceux des États-Unis, il ne faut pas regarder uniquement la forme. Sur le fond et en matière de renseignement, c’est l’humain qui compte avant toute chose. Un service de renseignement ne peut se passer de gens qui connaissent beaucoup mieux le terrain qu’eux, en Afrique ou au Moyen-Orient par exemple. Sur ce point, chacun a ses zones de prédilection et il ne faudrait pas minorer notre force ! C’est à la France de consolider son influence. L’Allemagne par exemple, en matière géopolitique, n’est pas à la hauteur de son influence économique. Nous, puissance économique diminuée, mais puissance politique encore influente, nous pouvons et devons peser sur la scène internationale. Tout est question, encore une fois, de volonté.

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À propos de l’auteur
Etienne de Floirac

Etienne de Floirac

Étienne de Floirac est grand reporter.
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