Les civils face à la guerre : comment évacuer ?

1 juillet 2022

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Severodonetsk (C): Alexander Reka/TASS/Sipa USA/40122847/BF/2206261711
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Les civils face à la guerre : comment évacuer ?

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La guerre n’est pas qu’une chose militaire : elle concerne aussi les civils qui, face à une attaque soudaine et brusque, réagissent de façon différente. La question des évacuations est complexe, car elle touche à des problèmes techniques, mais aussi des appréciations humaines individuelles. Entretien avec Elie Khoury, directeur d’Impala, entreprise de conseil française, filiale du groupe Byblos, qui a réalisé de nombreuses évacuations de civils.

Entretien réalisé par Jean-Baptiste Noé

Conflits : Les évacuations en Ukraine s’organisent-elles, d’un point de vue technique, différemment des évacuations dans d’autres conflits ?

Elie Khoury : L’expérience accumulée à ce jour ne nous permet pas de pouvoir nous exprimer de façon globale. Néanmoins, nous pouvons au moins rapprocher deux conflits, pour les avoir connus personnellement dans la peau de l’évacué, le Liban de 1991 et l’Ukraine de 2022 et voici ce que nous pouvons indiquer.

Le conflit actuel est au cœur des intérêts de nombreux Etats forts et d’institutions internationales et cela à une époque où l’information est accessible partout tout le temps. Pour de nombreuses raisons et avec toutes les conséquences associées, cela rend chaque perte civile inacceptable et parfois, nécessairement à ne pas diffuser. Cela a été souvent tristement rappelé par ceux ayant une amertume face à ce traitement car d’autres populations échappent à cette attention.

L’Ukraine a globalement un front ouest, particulièrement « accueillant », mais aussi d’autres fronts, au nord et à l’est, considérés par « l’Occident » plus « hostiles », mais qui offrent pourtant, sous certaines conditions la possibilité également d’évacuer. En ce sens, donc, nous assistons ici également à une forme de compétition, cette fois pour l’évacuation. Pour autant, pour les parties prenantes, permettre des évacuations sans contrepartie n’est pas toujours intéressant et c’est pour cela qu’il est prudent, de considérer que presque toujours les évacuations comme étant conditionnées mais possibles.

La géographique de l’Ukraine relève d’un autre intérêt. L’Ukraine n’est pas une île, c’est un grand pays, avec de nombreuses frontières, notamment terrestres.  Cela permet de multiplier les options de « sortie » et d’offrir des évacuations plus contrôlées et majoritairement moins complexes d’un point de vue strictement géographique.

Enfin et pour terminer, au plus fort des tensions nous croyons intimement que les communications entre les différentes parties n’ont jamais été rompues ; cela ne veut pas dire que les conséquences n’ont pourtant pas été terribles pour les populations, mais elles ont néanmoins permis de ne pas faire de tout civil une cible mais davantage d’un actif à protéger et parfois, malheureusement, à manipuler.

Ce sont tous ces éléments, qui ne sont pas pour autant exhaustifs, qui vont avoir un impact technique favorable sur les évacuations. Pour ce qui relève des paramètres négatifs ayant une incidence technique sur les évacuations, nous pourrions parler des nombreuses forces en présence sur le terrain, d’un visage criminologique plus riche et intense durant un conflit, d’un racisme terrible dans le périple des évacués, d’une dissimilation parmi les réfugiés ukrainiens d’autres personnes ayant d’autres volontés et ambitions, des conséquences immédiates désastreuses d’une rupture dans l’accès à certains produits de première nécessité, de médicaments et de l’accès aux soins, d’une superposition des conflits ; ainsi aller combattre « les Russes » en Ukraine, c’est pour certains un premier pas vers l’affaiblissement du président Ramzan Kadirov en Tchétchénie ou encore pour terminer, des conséquences abominables d’une forte circulation des armes.

Conflits : Comment opère-t-on des évacuations de civils ? Cela doit varier en fonction des âges, des situations sociales, des lieux géographiques ?

 EK : Participer à évacuer une personne est par essence une chose particulièrement délicate, car ce que vous cherchez à « manœuvrer » et protéger est une vie, ce qui est à la fois l’élément le plus important et le plus fragile chez un individu. Par ailleurs, une tension supplémentaire est ajoutée dans le cas du civil, puisque c’est une personne, par définition, extérieure à un conflit, qui voit sa vie discutée en première ligne, avec tous les risques imaginables impactant son intégrité physique et sa santé mentale. Le civil, même dans une zone comme l’Ukraine et aussi préparé soit-il, vit avec des aspirations et peurs exacerbées et évolutives.

En raison de ce descriptif, un effort important est mis à comprendre l’identité et le profil du demandeur à l’évacuation : état-civil, périmètre familial, santé, intérêts, souhaits, localisation, antécédents ; pour ne citer que ces éléments. Tout cela afin qu’à aucun moment une évacuation source d’espérance ne devienne, une cause de dislocation physique et mentale. L’ambition est d’apporter l’aide la plus adaptée et d’éviter autant que possible la surprise en « cours de route ». Nous pourrions donner l’exemple d’une personne, en zone sous contrôle russe, ayant caché, dans une situation d’urgence, être à l’origine de prises de position particulièrement agressives et médiatiques à l’égard du gouvernement russe. Ironie du sort, des Russes offriront leur aide. Était-ce, comme nous l’indiquions premièrement, occasion de « manipulation », nous ne saurons le dire. Pour autant, ceux ayant connu le feu de la guerre peuvent témoigner qu’au plus proche de la mort, la main providentielle est parfois tendue par celui considéré comme « l’ennemi ».

Après tout cela, les considérations prioritairement analysées sont l’âge, le sexe et la localisation du demandeur. L’âge et le sexe sont indissociables de la nationalité, cela car le gouvernement ukrainien exprime vouloir conserver tous les hommes en âge de se battre à l’intérieur des frontières. La localisation du demandeur est enfin également de première importance cela dans un conflit évolutif et harcelant. Toutes les villes de l’Ukraine ont, selon le calendrier, connu des périodes d’ouverture et de fermeture, du moins et avec à chaque fois, dans la balance, des risques plus ou moins importants à considérer lors d’une évacuation.

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Conflits : La réponse aux évacuations est-elle la même tout au long du conflit et sur tout le territoire ?

 EK : Non, il n’y a jamais eu une réponse de principe, étalée dans le temps. Il y a en revanche toujours une concordance entre tout candidat à l’évacuation et les mains tendues (car rien ne se fait par une seule personne) pour aider à évacuer, mais aucune « offre » n’est placardée de principe et pour toujours.

Le danger le plus grave qui guette à notre sens les aidants est celui de la promesse injustifiée. Pour cela, avec Impala et Byblos Group, nous avons, je crois, toujours essayé de respecter, avec nos partenaires, ces règles afin de ne jamais succomber, même au plus fort de la détresse, à promettre quelque chose qui ne pouvait être réalisé.

Conflits : Étant une entreprise privée, comment vous coordonnez-vous avec les États et les associations ou ONG pour assurer les évacuations ?

 EK : Je crois qu’il a toujours été question de respect des périmètres et capacités des uns et des autres et d’un strict engagement dans la logique de ne jamais participer, directement ou indirectement, à parasiter les actions des États en présence et en premier lieu, pour une société française, des actions du gouvernement français.

Par ailleurs, pour une entreprise privée française, il est de principe pour nous d’aller sonder et identifier les périmètres en question. Nous avons en ce sens régulièrement échangé avec le Quai d’Orsay, l’ambassade de France en Ukraine, mais aussi la cellule de crise pour ne connaître et comprendre que la politique d’engagement de la France afin d’exister et de manœuvrer le plus justement possible dans le périmètre qui est le nôtre.

Pour ce qui est des associations et ONG, nous ne pouvons que reconnaître leur importance. Pour autant, nos échanges ont été limités. Nous avons tous un rôle et des missions à incarner.

En ce sens, l’État français, malgré parfois les critiques observées, est particulièrement précieux pour offrir de larges couloirs d’évacuation aux populations. Par ailleurs, les risques entourant ces évacuations, lorsqu’ils sont le fait de l’État, sont limités. Enfin et pour conclure sur la France, le gouvernement du président Emmanuel Macron a manœuvré le plus largement possible dans les intérêts des civils et cela, malgré toutes les pressions subies sur la scène internationale. En ne rompant jamais les lignes de communication avec les présidents des différentes parties prenantes (cela est observable de différentes manières), il a directement participé sur le terrain à des évacuations.

Les associations et les ONG permettent, quant à elles, d’accompagner de la façon la plus qualifiée, les actions des gouvernements lors de ces évacuations à large échelle, mais aussi d’intervenir dans des moments critiques. De nombreuses vies ont été préservées grâce à elles, surtout, dans les cas les plus difficiles, notamment, ceux des blessés, mais aussi des hommes ukrainiens en âge de se battre, qui je crois sont les plus grands perdants de ce conflit.

Il reste le périmètre des entreprises privées. Nous avons en Ukraine des partenaires, de tous les bords et à tous les niveaux, capables de nous aider à réaliser des choses insoupçonnables. J’espère intimement que nous avons su les réaliser, en respect des uns et des autres, car sans les uns et les autres, rien n’aurait été possible. Enfin, une particularité des entreprises privées, peut-être à la différence des autres acteurs, c’est une orientation plus forte autour de l’intérêt de l’individu avec une articulation dans l’action, fortement personnalisable.

Conflits : Au cours de ces évacuations, comment choisissez-vous les lieux ou pays où les civils sont évacués ? Les personnes évacuées sont-elles libres de leur choix ?

EK : Aucune personne n’a été accompagnée autrement qu’à sa demande et librement vers un pays extérieur à l’Ukraine ou encore déplacée à l’intérieur des frontières. Les « sorties » sont constamment analysées et ce qui est privilégié est moins le pays de destination que la route la plus sécurisée emmenant à un pays « souhaitable et souhaité ».

La plupart du temps, les demandeurs ont des souhaits, mais qui sont plus généraux que spécifiques. Ainsi, nous entendons davantage, avec les souvenirs que cela pourrait rappeler à certains, une volonté d’atteindre « l’ouest » que d’aller dans un pays en particulier ; l’ouest pouvant être à l’intérieur des frontières. En ce sens, les demandeurs sont souvent dans un état absolu de détresse et il ne leur importe que de s’éloigner d’une aire où ils ont la conviction que leur vie et intérêts sont en danger.

Conflits : Quels sont les éléments techniques les plus compliqués à prendre en compte lors des évacuations ?

 EK : Je crois que les éléments les plus compliqués à prendre en compte lors des évacuations sont les « inattendus » et les « surprises » ; ils ne sont pas techniques, mais ont une incidence directe dessus. L’élément qui revient toujours est celui d’un état de santé physique et/ou psychologique changeant d’un candidat à l’évacuation… durant une évacuation.

Il nous est arrivé de participer à une évacuation, sous le feu, puis de voir la personne changer d’avis et vouloir rester finalement sur place, dans une position exposée aux tirs. Nous faisons à chaque fois de notre mieux pour encadrer ces ruptures, mais rien n’est plus délicat à ma connaissance et cela pour plusieurs raisons : la personne demandant de l’aide a quitté une situation où son intégrité physique était à ce moment préservée pour une finalité meilleure, mais qui change de souhait à un moment où le tout est en danger ; les personnes qui aident ont également quitté une situation où leur intégrité physique était à ce moment préservée, pour aider et se retrouver en chemin, exposées, avec la responsabilité et le poids d’une personne désormais en danger immédiat. Enfin, puisqu’à aucun moment la force n’est privilégiée, nous vivrons avec le souci de la personne ayant finalement décidé de rester.

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