28 mars 2019

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L’Europe et l’UE : histoire d’un malentendu

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L’erreur est courante : quand on parle « Europe », chacun comprend « Union européenne », et inversement. Pourtant cette assimilation, que le Brexit rendra peut-être moins aisée, ne correspond pas à la réalité géographique, et encore moins à l’héritage historique. Car pour paraphraser le chancelier autrichien Klemens Wenzel von Metternich (1773-1859), plus qu’une « expression géographique », l’Europe est sans doute une « expression historique ». Toute la difficulté consiste à faire coïncider les deux et que les premiers concernés, les Européens, s’y retrouvent.

 

Géographiquement, l’ensemble « Eurafrasie » est caractérisé par une continuité territoriale ténue, mais réelle : le canal de Suez est une œuvre de l’homme et n’empêche pas les socles de l’Asie et de l’Afrique d’être liés, le Bosphore est quarante fois plus étroit que le Pas-de-Calais et l’Oural, autrefois choisi par les Russes pour se placer du « bon côté » de la barrière (donc en Europe), n’a rien d’un obstacle physique insurmontable. Le Conseil de l’Europe inclut d’ailleurs des pays que certains voudraient exclure en raison de critères géographiques : Turquie, Arménie, Géorgie ou Azerbaïdjan.

L’Europe, expression historique plus que géographique

L’Europe n’a donc pas d’existence « évidente », au sens étymologique. Dans l’Antiquité, qui nous l’a légué, le terme « Europe » ne désignait qu’une partie du « sous-continent » – elle s’arrêtait quelque part en Ukraine. Le mot « Européens » apparaît dans les Chroniques mozarabes, un texte du milieu du VIIIe siècle issu de moines chrétiens réfugiés dans les Asturies. La référence européenne confirme sa définition culturelle, et tendra désormais à se confondre avec l’idée de « chrétienté ». Il n’est donc pas étonnant que l’idée européenne au xxe siècle ait été portée d’abord par les démocrates-chrétiens – les principaux « Pères fondateurs » : Konrad Adenauer, Alcide de Gasperi, Robert Schuman… viennent de ce courant – et refuser d’inscrire les « racines chrétiennes » de l’Europe dans la Constitution de 2004 apparaît comme une erreur majeure, même si le texte ne fut finalement pas adopté. D’une certaine façon, l’Europe renonçait alors à être elle-même. Certes, le mouvement européen s’inscrit aussi dans l’héritage des Lumières et de leur universalisme rationaliste ; il ne saurait revenir sur l’émancipation des États (forme politique et laïque) à l’égard de la tutelle des Églises, et singulièrement de l’Église catholique, d’où procède notre démocratie libérale. Mais les penseurs des Lumières dessinent une forme de continuité avec l’humanisme chrétien né lors de la renaissance intellectuelle des XIIe et XIIIe siècles.

L’Europe, sans téléphone et sans division [simple_tooltip content=’ L’Europe, quel numéro de téléphone ? » (Kissinger). « Le Pape, combien de divisions ? » (Staline)’](1)[/simple_tooltip](1)

On connaît ces deux approches imagées de la notion de puissance, fournies l’une par Kissinger et l’autre par Staline ; l’une comme l’autre sont critiquables, mais mises ensemble, elles soulignent une faiblesse constante de la construction européenne : l’Europe n’est pas une puissance. Elle est un espace prospère, un marché qui attire – donc qui a une certaine capacité à dicter ses conditions d’accès lors des négociations internationales – mais cela ne suffit pas à lui donner trois ingrédients indispensables à la puissance : l’unicité de commandement (le téléphone), les moyens y compris militaires (les divisions), ni surtout la volonté et le dessein stratégique. Sur l’unicité de commandement, il suffit qu’une crise internationale éclate pour le constater : non seulement l’Union européenne adopte rarement une position commune, mais elle ne peut empêcher une cacophonie systématique, ou plutôt systémique ; l’affaire du Venezuela nous l’a encore rappelé, avec 6 pays posant au président Maduro un ultimatum… qui n’est pas suivi par la cheffe de la diplomatie de l’Union ! Sur les moyens, la confiance dans le parapluie américain permet à tous les pays de consacrer moins de 2 % de leur PIB [simple_tooltip content=’Selon la Banque mondiale, il n’y avait que 4 pays de l’OTAN, hors États-Unis, dépassant les 2 % de PIB consacrés à la défense en 2017 : la Turquie, la Grèce, l’Estonie et la France. ‘](2)[/simple_tooltip], voire moins de 1 %, à l’effort de défense, soit moins que la moyenne mondiale et nettement moins que les États-Unis (à un peu plus de 3 %). Tous ces points s’expliquent parfaitement par la conception originelle du projet européen : née du refus et de la lassitude des guerres, l’Union européenne est pour la plupart de ses membres une zone d’échanges et une garantie de prospérité. Si l’idée d’une Europe-puissance a pu inspirer certains des fondateurs ou des promoteurs de l’idée européenne et a été défendue avec une certaine constance par la France, elle n’a jamais rallié la majorité des membres, et encore moins l’unanimité qui aurait été nécessaire pour la mettre en œuvre – l’épisode du plan Fouchet  est là pour nous le rappeler. Plus le nombre de membres augmente, plus la perspective d’une Europe-puissance s’effiloche – le soutien américain aux élargissements ne s’explique pas autrement. Paradoxalement, le renforcement du fédéralisme depuis le traité de Maastricht semble avoir affaibli la volonté de l’Europe de concurrencer les autres puissances : il fut possible autrefois de réaliser Arianespace ou Airbus, au-delà même des limites des Communautés européennes, aujourd’hui la Commission bloque la naissance d’un géant mondial
du ferroviaire (la fusion Alstom-Siemens) au nom d’une conception sourcilleuse de la concurrence. Inversement, l’Europe est incapable de conduire une politique commerciale musclée, façon Donald Trump, alors qu’elle réussit il y a 25 ans à imposer l’« exception culturelle » avant de permettre la naissance de l’OMC.

Et le européens dans tout cela ?

Il ne faut pas chercher plus loin les causes du désamour et de l’euroscepticisme que l’on observe depuis une voire deux décennies. L’argument de la bureaucratie ou de la technocratie bruxelloise ne résiste pas à un examen objectif : en 2017, il y avait 43 000 fonctionnaires européens, pour un peu plus de 500 millions d’administrés. Mais les populations, longtemps adhérentes au principe de la construction, ne se sentent plus partie prenante à un projet dont le seul horizon semble de s’auto-alimenter. L’exemple des frontières est significatif : les Européens veulent bien abolir celles entre les États membres, mais à condition que les frontières extérieures soient rassurantes, ce qui n’est pas le cas. Si on ajoute le sentiment que le pouvoir européen est encore plus lointain et encore plus abstrait [simple_tooltip content=’Symbole de ce fait : les billets de banque en euros, délibérément non figuratifs. Comment créer un sentiment d’appartenance à partir d’un motif géométrique ?’](3)[/simple_tooltip] que le pouvoir d’État, on comprend que les citoyens ne se retrouvent plus dans l’image qu’ils ont de l’Europe. Il existe pourtant un ensemble fédéral qui est une puissance sans être agressive – puisqu’elle est neutre –, dont les citoyens sont régulièrement consultés à leur initiative, qui est prospère bien que sans accès direct à la mer, et qui a su développer une identité malgré sa diversité culturelle : c’est la Suisse ! Et si c’était elle, l’avenir de l’Europe ?

À propos de l’auteur
Pierre Royer

Pierre Royer

Agrégé d’histoire et diplômé de Sciences-Po Paris, Pierre Royer, 53 ans, enseigne au lycée Claude Monet et en classes préparatoires privées dans le groupe Ipesup-Prepasup à Paris. Ses centres d’intérêt sont l’histoire des conflits, en particulier au xxe siècle, et la géopolitique des océans. Dernier ouvrage paru : Dicoatlas de la Grande Guerre, Belin, 2013.
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