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Notre politique de codéveloppement fait des migrants subsahariens des acteurs majeurs de la dépendance et du sous-développement de leurs pays d’origine

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Notre politique de codéveloppement fait des migrants subsahariens des acteurs majeurs de la dépendance et du sous-développement de leurs pays d’origine

Notre politique de codéveloppement fait des migrants subsahariens des acteurs majeurs de la dépendance et du sous-développement de leurs pays d’origine

Revue Conflits

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Compte-rendu critique de l’article « (In)cohérence des politiques migratoires et de codéveloppement françaises », Illustrations maliennes, de Flore Gubert.

J’ai voulu rédiger ce compte-rendu critique après avoir lu un article de l’économiste Flore Gubert « (In)cohérence des politiques migratoires et de codéveloppement françaises », publiée dans la revue scientifique Politique africaine n°109, à l’intérieur d’un dossier intitulé « Migrants ouest-africains : miséreux, aventuriers ou notables ? ». Dans son étude, Flore Gubert retrace les échecs successifs des politiques de codéveloppement au Mali visant à rééquilibrer les politiques migratoires de la France, tout en défendant une thèse assez répandue et que je tenterai de réfuter, qui fait des migrants les acteurs du développement de leurs pays d’origine.

La politique migratoire et le codéveloppement forment un couple qui peut apparaître contradictoire. Quand la première cherche à augmenter ou au contraire à réduire le nombre de migrants en France en fonction des intérêts économiques et politiques du pouvoir en place, la seconde promet d’améliorer les conditions de vie dans les pays d’émigration, comme un dédommagement ou une compensation de ses pertes en ressources humaines. Dans certains cas, la politique migratoire s’oppose même franchement à la logique du codéveloppement : l’immigration sélective pratiquée par les pays de l’OCDE prive les pays africains de personnels qualifiés et en 2006 neuf pays développés (Royaume-Uni, États-Unis, France, Canada, Australie, Espagne, Portugal, Belgique et Afrique du Sud) accueillaient 28% des médecins et 11% des infirmiers formés en Afrique sub-saharienne.

Peut-on vraiment prétendre rendre la politique de codéveloppement plus efficace sans l’opposer à la politique migratoire ou sans infléchir cette dernière ? Comment trouver une cohérence entre ces deux politiques sans déséquilibrer l’une d’elles ?


La question de l’articulation du codéveloppement avec la politique migratoire se pose de manière aigüe depuis les années 1970. C’est précisément à partir de juillet 1974 qu’une circulaire du gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing rompt avec l’immigration de travail pour encourager une immigration de peuplement en France. Cette décision démultiplie le nombre et change le comportement des migrants, qui ne viennent plus pour se constituer rapidement une épargne mais pour s’installer. Les séjours, qui étaient de courte durée depuis les années 1950 (5 à 6 ans) s’allongent jusqu’à l’âge de la retraite. On assiste à une explosion des demandes de regroupement familial et de plus en plus de femmes émigrent pour rejoindre leurs conjoints, amis, frères, cousins ; en 1982, 81% des migrants sont des hommes, en 1999, ils ne représentaient plus que 62% des émigrants.

Jusqu’à la fin des années 1990, la politique de codéveloppement se matérialisait à travers différents dispositifs d’aide au retour. Chacun versait une indemnité aux migrants et visait à favoriser leur réinstallation avec un projet de réinsertion. Cependant ces incitations financières n’intéressaient qu’une faible proportion des migrants et en l’absence de suivi des porteurs de projets, de nombreux programmes furent abandonnés. Enfin il a été calculé par la Banque Africaine de Développement que le montant de l’aide au retour était plus faible que le montant des transferts annuels des migrants à leurs familles ce qui avait un effet désincitatif. Selon le rapport Les transferts de fonds des migrants, un enjeu de développement ? publié en novembre 2007, les familles restées au Mali recevaient annuellement 7.700 € de la part de leurs migrants en France.

À partir des années 2000, l’objectif n’est plus l’inversion des flux migratoires et les dispositifs de soutien financier aux migrants ne sont plus conditionnés à leur retour au pays. Mais les tentatives de mise en œuvre d’un autre codéveloppement, centré sur l’investissement dans les secteurs productifs (financement de microprojets d’artisanat, de commerce, création de fonds de solidarité au Mali) n’ont pas non plus d’impact positif sur l’évolution économique des pays d’émigration, particulièrement au Mali.

Ces dispositifs méconnaissent les raisons qui ont conduit les migrants au départ ainsi que les fonctions que remplissent la migration et les envois de fonds associés. Les transferts de fonds ne sont en effet pas investis dans des activités productives mais fonctionnent comme un système primaire d’assurance-vie ou d’assurance de subsistance pour les familles restées au pays, qui elles-mêmes ne désirent pas l’employer autrement et tendent parfois à en faire leur source principale de revenu.


Dans une conclusion assez inattendue, qui renverse presque le primat de la politique migratoire sur la détermination de la politique de codéveloppement, Flore Gubert plaide pour « ne pas restreindre les droits individuels des migrants en France » de manière à mieux réaliser leurs « projets de développement » dans leur pays d’origine sans connaître d’entraves à leur liberté de circulation. « Pour soutenir les efforts de développement menés par les migrants, la politique d’immigration devrait ainsi aspirer à faciliter la mobilité et non à la restreindre » écrit-elle, en contredisant un constat qu’elle avait elle-même posé au début de son article, selon lequel la liberté de circulation entre le continent africain et la France vidait les pays d’émigration de leur main d’œuvre qualifiée, tout en augmentant le Produit Intérieur Brut mondial. Calculé par la Banque mondiale, le PIB mondial est la somme de tous les PIB nationaux convertis en dollars, « Le PIB mondial ne fait état que de la création de valeur dans le monde et ne montre en aucun cas les progrès de développement des pays ni le bien-être de leurs habitants (…) surtout, il ne retrace pas les inégalités de richesse entre les pays. » (Source : www.lafinancepourtous.com).

La perspective proposée par Flore Gubert s’appuie sur la thèse de l’universitaire Samir Nair développée dans son Rapport de bilan et d’orientation sur la politique de codéveloppement liée aux flux migratoires (décembre 1997) lorsqu’il était conseiller auprès de Jean-Pierre Chevènement ministre de l’Intérieur, selon laquelle l’immigration est un vecteur de développement à travers la solidarité (financière) active avec leurs pays d’origine. Il apparaît pourtant difficile de défendre que les montants transférés par les migrants en solidarité avec leurs familles permettent l’amélioration significative et durable des conditions de vie et de la prospérité économique dans leurs pays d’origine. En 2015, les transferts de fonds des migrants vers le Mali représentaient presque 10% du Produit Intérieur Brut du pays. Peut-on considérer que cette contribution développe la richesse nationale malienne quand elle ne se traduit par aucun progrès économique ou social ? Il semble qu’en accroissant le PIB des pays de départ, cette rente migratoire rapidement consommée par les familles des migrants construise une dépendance nouvelle à l’étranger et renforce les inégalités Nord/Sud sans créer les conditions du décollage économique qui permettrait de s’en passer.

Faire des transferts de fonds des migrants le canal privilégié de la politique de codéveloppement pose plusieurs problèmes. D’abord les montants transférés créent une illusion de richesse dans les pays de départ, tout en entretenant leur situation de sous-développement. Puis, elle maintient les migrants dans un entre-deux communautaire qui les détourne de l’épargne et d’une meilleure intégration dans la société française. Enfin elle ne participe en aucune manière à assurer l’avenir des Africains dans leurs pays respectifs et participe à les déposséder dangereusement de leurs forces de travail : le rapport L’Afrique de l’Ouest comme espace migratoire et espace de protection du Haut-Commissariat des Nations Unies aux Réfugiés (HCR) évaluait en 2008 la population malienne émigrée à 9% de la population totale du Mali, chiffre qui devrait sans doute être révisé à la hausse dix ans plus tard.

Loup Viallet
Auteur du blogue questionsafricaines.wordpress.com

Crédit photo : United Nation Photo via Flickr (cc). Écoliers en classe à Gao (Mali).