<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Ukraine. La guerre civile gelée

30 septembre 2016

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Des marines ukrainiens vus non loin du village de Shirokino, région de Donetsk, 18 novembre 2016. Photo : SIPA 00786214_000014
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Ukraine. La guerre civile gelée

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Un État nommé Ukraine est apparu pour la première fois sur la carte en 1917. À Kiev, les nationalistes y revendiquent l’indépendance de cette partie de l’empire des tsars. Aussitôt, à l’est, à Kharkov, ceux qui voient l’avenir de l’Ukraine avec Moscou créent leur gouvernement. La coupure n’a pas disparu.

La guerre est immédiate. Battus, les nationalistes se replieront à Lviv, leur bastion de l’Ouest. Armées allemandes, bolcheviques, polonaises, et même françaises, interviendront. Une partie de l’Ukraine d’alors reste à la Pologne, l’essentiel passe à l’Union soviétique, mais en tant que simple circonscription administrative de l’union. Son enveloppe territoriale est retaillée en 1945. C’est sur cette base qu’elle devient indépendante en 1991.

Deux ou trois Ukraines

Or l’Ukraine de 1945 regroupe des territoires qui ont peu d’histoire commune et le pouvoir soviétique (1945-1991) n’envisageait pas d’y créer une identité ukrainienne. L’Ukraine soviétique était une juxtaposition de régions intégrées dans la vaste URSS et non dans une patrie ukrainienne commune. Trois foyers distincts y avaient développé depuis des siècles des identités radicalement différentes. La Galicie, à l’ouest, annexée par la Pologne dès 1387, puis par l’Autriche en 1796, a été profondément influencée par le catholicisme. L ’espace cosaque, sur le Dniepr, est farouchement orthodoxe et anti-polonais. Au-delà de Kharkov, l’Est est intégré à la Russie moscovite depuis le XVIe siècle. S’y ajoute un Sud, conquis par l’armée russe de Catherine II et peuplé seulement après, la «Nouvelle Russie ». En 1954, Khrouchtchev y adjoint une partie de la Russie, peuplée de Russes, la Crimée.

Plurielle, l’Ukraine indépendante de 1991 est aussi divisée sur le plan religieux. Tous les orthodoxes de l’empire des tsars dépendaient du patriarche de Moscou. Les nationalistes avaient donc créé une Église orthodoxe autocéphale en 1918, réfugiée au Canada en 1920, qui se réimplante difficilement depuis 1991 car le nouveau pouvoir de Kiev a créé une autre Église autocéphale. Les orthodoxes d’Ukraine se partagent donc en trois obédiences ennemies. Et il faut encore ajouter les gréco-catholiques (uniates), orthodoxes qui reconnaissent la suprématie de Rome depuis 1596, majoritaires en Galice.

Sur le plan linguistique, au recensement de 2001, 30% des habitants du pays se déclarent de langue maternelle russe. Mais si cette part varie de 1 à 7% dans les 11 provinces de l’ouest, au sud et à l’est elle dépasse 70% dans trois provinces, et se situe entre 40 et 50% dans trois autres.

L’opposition entre une Ukraine de l’Ouest et une autre du Sud et de l’Est se lit sur toutes les cartes électorales depuis 1991.

Bruxelles à la manœuvre

Ce pays fragile est devenu un enjeu international. Depuis 1994, profitant de l’effondrement de la puissance russe, Washington s’efforce de l’intégrer au camp occidental, suivant en cela les préceptes de Brzezinski selon lequel, sans l’Ukraine, la Russie ne peut plus accéder au rang de puissance. Le principe de son adhésion à l’OTAN a été adopté au sommet de juin 2008 de l’Alliance, sans calendrier précis. Mais en 2013, quand la situation se tend à Kiev, Brzezinski et Kissinger, pourtant peu suspects de complaisance envers Moscou, prescrivaient sa finlandisation. En effet, le passage de l’Ukraine à l’OTAN, avec la base russe de Sébastopol, est perçu comme une menace par la Russie. Sa force militaire restaurée, elle peut réagir comme les USA en 1962 à Cuba. Sa réaction armée en août 2008 en Ossétie était un avertissement clair en ce sens.

Lors des événements de Kiev en 20132014, certains, inspirés par le rôle très visible des ONG américaines lors de la révolution orange de 2005, ont vu la main de Washington. Mais à ce jour, aucun élément n’est venu étayer cette hypothèse. L’implication de l’Union européenne a en revanche été très visible. En 2008, l’Union avait proposé un partenariat exclusif à tous les pays de l’ex-URSS situés entre elle et la Russie. Dans le cas de l’Ukraine, principal objectif du projet avec ses 45 millions d’habitants, liée par des accords de libre-échange avec la Russie, le président de la Commission européenne avait bien martelé ce point: «L’Ukraine doit choisir.» Sûre de son « smart power», car en mesure de déverser sur l’Ukraine la manne des fonds prélevés sur ses contribuables, elle était certaine de triompher. Elle fut ulcérée par le refus de Kiev en décembre 2014.

Ce n’est toutefois pas elle qui a suscité le violent bras de fer qui se déclencha alors entre ceux qu’on désigne un peu vite comme des «pro-russes» et des «pro-européens», le tableau est plus nuancé; beaucoup des activistes de la place Maidan se réclament d’une idéologie ultra-nationaliste qui a peu à voir avec Bruxelles. Dans le conflit, cette dernière s’institue toutefois comme «arbitre», elle multiplie avec bonne conscience les interventions, laissant même ses représentants participer à des manifestations de rue à Kiev contre le gouvernement légitime. Nul ne semble percevoir alors que dans un match, l’entraîneur d’une des deux équipes ne peut pas être en même temps l’arbitre de la partie. C’est le Kremlin et l’opinion russe qui sont alors ulcérés.

Vers la guerre civile

Trois ministres des Affaires étrangères occidentaux obtinrent en février 2015 un accord entre gouvernement légal et insurgés, la Russie étant tenue à l’écart: un gouvernement de coalition jusqu’à des élections anticipées. L’histoire dira s’ils ont été complices ou dépassés, mais dans la nuit, sous la pression des ultras, le président Ianoukovitch légalement élu est destitué. Ce coup de force, met au pouvoir les partisans de l’entrée dans l’OTAN.

Or, la Russie voulait elle aussi attirer l’Ukraine comme pièce maîtresse de la zone de libre-échange qu’elle était en train de constituer. Partageant la même religion, la même langue avec la majorité des habitants du tiers industrialisé de l’Ukraine, la Russie ne peut se voir exclue d’un espace dans lequel s’inscrit toute son histoire depuis qu’il existe dans le monde un État appelé «Rous». Ceci n’avait pas été perçu à Bruxelles, pas plus que le fait que le Kremlin était assuré d’un soutien quasi unanime de la popu
lation russe dans cette affaire. Le président Ianoukovitch cherchait quant à lui à jouer sur les deux tableaux, espérant négocier avec les deux parties. L’intransigeance de Bruxelles qui exigeait un accord exclusif, excluant tout compromis, ne pouvait que conforter les ultras et faire dégénérer la mésentente historique entre deux Ukraines en guerre civile. Pour l’Ouest, un ralliement à Moscou était inacceptable. Mais pour l’Est, la prise de pouvoir par les partisans de l’OTAN l’est tout autant.

Photo : RevueConflits

Les maladresses et les provocations du nouveau pouvoir ukrainien allaient entraîner l’intervention russe en Crimée et l’agitation dans le Donbass. Le conflit a fait, estime-t-on, 9000 morts et plus de 20000 blessés avec des épisodes particulièrement brutaux comme l’incendie de la maison des syndicats à Odessa où une quarantaine de pro-russes ont trouvé la mort, un nombre de réfugiés qui atteint selon les sources 1 ou 2 millions de personnes, majoritairement en Russie, ce qui démontre qui sont les principales victimes du conflit. L’économie du pays est ruinée, les réformes promises par Kiev ne sont pas engagées, la Constitution n’a pas (encore ?) été modifiée en un sens fédéral comme le gouvernement ukrainien s’y était engagé pour rendre possible la réunification du pays. Et on voit mal Moscou renoncer à la Crimée récupérée à cette occasion. Une guerre civile gelée en quelque sorte, pour l’instant.

À propos de l’auteur
Pascal Marchand

Pascal Marchand

Agrégé et docteur en géographie, professeur à l’université de Lyon II, Pascal Marchand est auteur de Géopolitique de la Russie, PUF, 2014.
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