2001-2021. Quel bilan pour l’armement militaire terrestre ? Pierre Santoni

26 décembre 2021

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2001-2021. Quel bilan pour l’armement militaire terrestre ? Pierre Santoni

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Entretien avec le colonel Pierre Santoni, ancien chef de corps du CENZUB-94ème RI, auteur de nombreux articles et publications sur la tactique et l’histoire militaire appliquée à la guerre moderne. Prix Thomas Gauvin 2020 pour L’ultime champ de bataille : Combattre et vaincre en ville, co-écrit avec Frédéric Chamaud. Autre ouvrage publié en 2019, Triangle Tactique : décrypter la bataille terrestre, Éditions Pierre de Taillac.

 

Les vingt dernières années ont été une période de test sur le terrain de nouveaux équipements et de nouvelles armes. Quelles sont les innovations majeures ?

Les drones : Même si les drones existent depuis longtemps et ont été largement employés (Sud-Africains dans les années 1980 en Angola, Israéliens en 1982 contre les Syriens, etc.) entre 1980 et 2001, leur développement au combat a réellement démarré depuis 2001. Ils sont désormais armés, capables de vols de long distance et de grande endurance, peuvent frapper de manière précise et adaptée. Ils occupent un large spectre tant dans le domaine stratégique, qu’opératif ou tactique, sont utilisés aussi bien par les forces spéciales que par les forces conventionnelles, pour toute sorte de missions. On peut y associer les munitions rôdeuses et autres engins de ce type.

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La précision des munitions : Elle n’a cessé de progresser. Déjà au Kosovo en 1999, l’OTAN réalise des frappes de précision à distance avec des bombes guidées et des missiles de croisière. L’immeuble du MUP (PC de la police spéciale serbe de sinistre réputation) est frappé en plein centre de Mitrovica sans que les autres immeubles ne souffrent réellement de dégâts collatéraux. Mais malgré cette débauche de munitions, les alliés n’infligent guère de pertes tactiques à la IIIe armée serbe, frappant plutôt les infrastructures et les voies de communication. L’Irak et l’Afghanistan voient par contre se développer de manière courante la délivrance de munitions de précision au profit de troupes engagées dans un combat au sol malgré la confusion de la mêlée par des aéronefs appelés à la rescousse. Les guideurs aériens avancés se multiplient et leurs moyens d’acquisition et de guidage ne cessent de progresser. Désormais, des mortiers et des canons peuvent délivrer des munitions de précision, même si cette technologie doit encore progresser. Nous ne sommes plus très loin de l’artillerie qui tire au but. Ce qui implique une véritable révolution sur le champ de bataille. Mais le coût des munitions de précision est énorme. Certaines armées (comme les Russes) ne renoncent pas à des munitions moins précises, mais plus facilement abordables et donc plus nombreuses.

 

La robotique : Elle a progressé, mais n’a pas encore atteint son stade de maturité tactique. On imagine qu’elle a encore une marge de manœuvre importante. Déjà des robots de surveillance et de logistique sont en service. Les robots de combat (sorte de chars inhabités) n’ont pas encore démontré leur flexibilité de manière probante, mais de nombreuses armées les testent déjà. Leur emploi pourrait s’apparenter historiquement à celui des chars entre 1917 et 1940. D’abord en appui au profit des autres armes, surtout l’infanterie et le génie, et en zone urbaine particulièrement. Puis plus tard, après avoir confirmé une certaine maturité technique et tactique, capables d’emploi autonome en formations dans lesquelles ils pourraient jouer le rôle principal. C’est un des chantiers les plus importants, car la faible taille des armées modernes impose une solution dans ce domaine. Les règles juridiques internationales ne sont toujours pas normées dans ce domaine crucial, signe de l’enjeu autour de ces nouveaux systèmes d’armes.

La guerre électronique (interception, brouillage, etc.) : Elle est devenue un élément essentiel de la supériorité tactique. Elle se compare désormais à la supériorité aérienne du XXe siècle. Elle ne donne pas la victoire, mais rien ne peut se faire si on ne la maîtrise pas. Sans défense adaptée, on perd toute liberté d’action. Associée aux attaques dans le cyberespace, elle descend au niveau tactique. Des soldats ukrainiens ont reçu des messages sur leurs téléphones portables, soit pour les déstabiliser, soit pour les repérer avant de les cibler par des frappes de saturation (artillerie de canons et de lance-roquettes multiples) lors des combats au Donbass. Elle a des effets à la fois matériels (brouillage des liaisons, détection des cibles, etc.) et immatériels (diffusion de fausses nouvelles, déstabilisation des chefs, des soldats, de la population, etc.).

Les armes laser semblent aussi ne pas avoir encore atteint leur maturité au niveau tactique terrestre. La débauche d’énergie nécessaire semble freiner leur développement, mais là encore, rien n’est arrêté. Des essais récents ont marqué des progrès pour pouvoir les embarquer sur des blindés légers. Ils pourraient s’avérer une réponse redoutable face aux drones, sorte de nouvelle artillerie sol-air. Enfin les ressources supposées de l’intelligence artificielle sont encore difficiles à apprécier. Vont-elles proposer au chef de guerre tactique des solutions tactiques applicables localement dans la confusion, le stress, la violence ?

La micro tactique du combattant et tous les petits équipements afférents (dispositifs d’aide au tir, de vision diurne et nocturne, radios miniaturisées, gilets de protection balistique, casques de type FS, ergonomie du combattant débarqué, etc.) : Le combattant de 2021 est presque aussi différent du combattant de 2001 que l’était le poilu de 1918 par rapport à celui de 1914. Un combattant logisticien au Mali est aujourd’hui mieux équipé qu’un parachutiste des Forces Spéciales au Kosovo en 1999. Les techniques de combat et de tir, dont le fameux Tir de Combat, très largement formalisé par des experts comme Philippe Perotti (ex-1er RPIMa) ou Alain Baeriswyl (Armée suisse), se sont désormais répandues dans toutes les unités et ont permis la supériorité en combat débarqué rapproché des unités occidentales, même en infériorité numérique. Les images des unités spéciales des taliban entrant dans Kaboul fin août 2021 montrent qu’aucun belligérant ne néglige ce segment. Les équipements de haute valeur technologique, si nécessaire soient-ils, ne sont pas suffisants et ne peuvent se substituer à des soldats maitrisant la totalité de leur domaine de compétence.

La longue période de contre-insurrection depuis 2003 a aussi vu la multiplication d’engins et d’armes trop spécifiques à ce type de combat. Les fameux MRAP (Mine Resistant Ambush Protection) ont démontré leurs qualités dans ce type de conflit, mais ne sont pas adaptés aux combats de demain en haute intensité. En zone urbaine par exemple, ils ne feraient pas le poids même face aux engins de la génération précédente (BMP 2, M 113, BTR, etc.). Le VCI chenillé protégé, comme le CV 90, que beaucoup vouaient à la disparition en 2001 s’est sans cesse modernisé et est désormais acquis par de nombreuses armées confrontées à une menace grandissante. Des modèles analogues (Lynx KF 41, Puma, Hanwha Redback, etc.)  fleurissent dans les arsenaux des armées inquiètes de la remontée en puissance des menaces interétatiques. La protection des chars de combat pour stopper (ou minimiser) l’effet des munitions antichars a également fortement progressé. Le fameux système Trophy israélien, et d’autres modèles similaires dans le monde, se développe pour redonner davantage de protection aux blindés, sans en augmenter le poids. La recherche vers des engins à la fois plus légers et pourtant mieux protégés ne cesse pas. Pour autant, ces vingt années ont vu l’échec cuisant du programme américain Future Combat System (FCS) qui devait remplacer les engins de la génération précédente (M2 M3 Bradley, M1 Abrams, etc.) par des engins soi-disant plus légers. C’est le nouveau défi de l’US Army de parvenir à s’équiper d’une nouvelle génération de matériels terrestres qui lui permettent de conserver sa supériorité au sol. On n’engage pas impunément une Task Force mécanisée américaine. Ceux qui s’y sont essayés ( en Irak particulièrement) l’ont éprouvé à leurs dépens. Mais clairement, les nouveaux compétiteurs (Russes, Chinois, Turcs, etc.) entendent bien revenir à la hauteur des Américains sur ce créneau. La série des engins lourds T 14 et 15 russes, même si elle n’est pas encore aboutie, est un signal fort envoyé dans ce domaine. Les calibres augmentent jusqu’à 57 mm pour les VCI, et demain peut-être 140 mm pour les chars.

Enfin d’autres matériels n’ont cessé de progresser, tout en étant plus petits, plus faciles à mettre en œuvre et plus performants que leurs homologues du XXe siècle. Les postes radio, les radars de détection terrestres, les moyens optiques, les systèmes et porteurs logistiques sont réellement plus efficaces. Mais le corollaire est l’augmentation exponentielle des coûts qui pèsent sur les budgets de défense et rendent difficile l’acquisition de suffisamment de moyens pour mener une bataille cohérente dans la durée.

Les techniques de sauvetage au combat ont également progressé et les petits matériels qui les accompagnent (pansements spéciaux, trousse de secours) sont désormais distribués à tous les combattants. C’est un des aspects essentiels de la formation et de la préparation opérationnelle.

Les moyens de simulation (qui ne sont pas des armements au sens propre, mais concourent à la supériorité tactique en préparant les combattants) sont devenus incontournables dans l’instruction et l’entrainement des combattants. Les centres, comme le CENZUB-94e RI de Sissonne qui a démarré en 2005, sont désormais des références et nul n’envisage de se déployer sans avoir été préparé au sein de ces unités. Les simulateurs de tir direct sont incroyablement proches des armes réelles. Des simulateurs de tirs indirects sont également possibles sous différentes formes.

 

Ces nouveaux matériels sont-ils en train de modifier la manière de faire la guerre pour les armées qui en sont dotées ?

Cette question est l’une des plus difficiles qu’il soit. La guerre entre Arméniens et Azéris au Haut-Karabagh en 2020 a souligné le rôle des frappes à distance avec les drones et les munitions rôdeuses. Faut-il pour autant en faire un modèle du genre ? Face à un adversaire disposant d’une composante guerre électronique pouvant brouiller le guidage de ces engins, auraient-ils été si spectaculaires ? La majorité des exercices de l’OTAN, de l’armée russe (ZAPAD), de l’armée chinoise (débarquement sur une île proche…) continue de s’articuler autour de forces blindées-mécanisées certes modernes, mais globalement organisées comme durant la guerre froide. L’emploi de grandes formations aéroportées semble même revenir dans le spectre des possibles. Évolution ou Révolution ? On ne peut pas s’avancer trop en la matière. La géolocalisation fiable et sécurisée des porteurs terrestres (chars, VCI, etc.) et la transmission de données tactiques pourraient cependant conduire à une dilatation plus importante encore des dispositifs terrestres. On va quelque part relire la campagne d’Italie de 1795-1796 de Bonaparte pour rejouer la concentration-dispersion qui le rendit mondialement célèbre. Qui osera employer un peloton de chars ou une section mécanisée très loin dans la profondeur du dispositif ennemi en lui assurant des appuis sous forme de munitions de précision employables à longue distance ? Est-on prêt à une sorte de FSisation (si on peut s’autoriser ce néologisme) des forces conventionnelles ? Mais là encore, il y a beaucoup de choses toujours nimbées dans le brouillard. La guerre, surtout au niveau tactique, se prête mal à l’expérience de laboratoire. C’est souvent sur le terrain, et parfois trop tard, qu’on découvre de nouvelles tactiques et techniques de combat. La technologie ne s’éprouve pas avant le combat réel. Les combattants engagés au feu font souvent remonter leur propre expérience pour l’imposer aux états-majors.

Ce qui modifie la façon de faire la guerre , c’est aussi la volonté de limiter les pertes, non seulement au sein de ses propres troupes, mais aussi dans l’environnement immédiat. Or dans une guerre engageant l’intérêt vital, les choses peuvent évoluer très vite. Il ne faut pas s’arrêter à des circonstances locales même sur une période de vingt ans. La guerre de 1914 n’a rien à voir avec les conflits coloniaux, même avec celle de 1870. « La guerre est un caméléon », jamais la formule de Clausewitz n’a été aussi pertinente.

 

L’arme fondamentale du soldat d’infanterie reste le fusil. Les fusils d’assaut ont-ils changé de visage au cours des deux dernières décennies ?

Ils ont certes progressé en particulier dans le domaine de la visée. Les aides à la visée (viseurs holographiques, lunettes, aimpoint, pointeurs divers, télémètres, etc.) se sont multipliées. Mais globalement, la majorité des armes sont celles, ou issues de celles, entrées en service dans les années 80. Il est cependant désormais très rare de voir un soldat occidental ou russe avec un fusil lisse. Mais là aussi, on sent que des marges de manœuvre sont encore possibles. L’adoption généralisée de réducteurs de son pourrait changer beaucoup de choses dans le combat des petites unités mené par le sergent, le chef de groupe. Durant ces vingt années, la majorité des armées de l’OTAN sont restées attachées aux calibres hérités de la guerre froide (5,56 x 45 et 7,62 x 51 ), mais tout bouge très vite aussi. Les Américains expérimentent un nouveau calibre 6,8 x 43 pour éventuellement remplacer leurs M4 et M249 en 5,56. A suivre donc. Ce sont peut-être les fusils de sniping qui ont le plus évolué, mais cette évolution était déjà en germe avant 2001.

 Snipers et Designated Marksman  se sont multipliés, devenant des fonctions incontournables prisées par tous les belligérants. En même temps, l’AK 47 (7,62 x 39) a encore de beaux jours devant elle, vu son prix, sa rusticité, sa fiabilité et sa facilité de mise en œuvre et bien sûr sa disponibilité. Plus que les armes, ce sont les techniques et les micro-tactiques qui ont progressé. Tirer individuellement, c’est quand même assez simple. Tirer en groupe, fournir une performance tactique collective dans un environnement chaotique, au milieu des populations, c’est infiniment compliqué et stressant. On est à la fois très loin du lieutenant Genevoix commandant le tir de peloton durant la bataille de la Marne, comme il le raconte si bien dans l’inoubliable Ceux de 14, par les tactiques mises en œuvre et en même temps, très proche en termes de restitution collective sous le feu de savoir-faire individuels répétés au calme de l’entraînement.

Le fusil et son environnement immédiat (lance-grenade auxiliaire, pistolet automatique en Back-Up, fusil-mitrailleur de type Minimi comme arme collective, aide à la visée, grenades à main, étourdissantes, aveuglantes, fumigènes, gilet de protection balistique, protections auditives et oculaires, trousse de secours, éventuellement masque à gaz,  etc.) restent le minimum minimorum de tout soldat engagé en zone de combat. Imagine-t-on aujourd’hui un soldat partir en mission sans gilet balistique ? La capacité de production ou d’approvisionnement sécurisé de toutes ces composantes (munitions de petit calibre, matériels individuels de protection, etc.) revêt donc un caractère stratégique.

 

Pendant la première décennie du XXIe siècle, les thèmes de la robotique, de l’infrarouge et du « soldat augmenté » paraissaient constituer l’avenir immédiat des forces armées professionnelles. Cela a-t-il été le cas ?

L’infrarouge n’était qu’une technique parmi d’autres. Aujourd’hui, on parlera plutôt de moyens de vision nocturne sans forcément préciser s’il s’agit d’infrarouge, d’intensification de lumière, de caméra thermique, etc. En ce sens , oui, les dispositifs de vision ont acquis une place très importante dans le combat.

La robotique, nous l’avons dit plus haut, n’a pas encore atteint un haut degré d’excellence tactique, mais son potentiel semble immense sous réserve qu’elle ne soit pas soumise à une supériorité électronique ennemie telle qu’elle ne puisse être mise en œuvre à distance.

Le « soldat augmenté » a-t-il été exclusivement défini comme une augmentation des performances naturelles de l’être humain ? Comme l’écrit Michel Goya, le chevalier du Moyen-Age, avec des éperons sur son cheval, sa selle particulière, son dispositif de maintien de la lance sous l’aisselle et son armure, est déjà en soi un soldat augmenté. Avec son gilet balistique, son poste radio individuel avec équipements de tête, son GPS, son éventuel système de géolocalisation, son camel back, sa musette ergonomique, son patch d’identification IR, thermique ou photo luminescent, sa lampe à éclat strobelight,  ses gants de combat protecteurs, ses coudières et genouillères, ses lunettes de protection, etc. ; le soldat moderne est déjà en soi un soldat augmenté par rapport au Casque bleu de Sarajevo ou de Bihac en 1994. Ce dernier était plus proche d’un combattant de 1944 avec quelques moyens supplémentaires quand même…

Mais il ne court pas plus vite, doit aussi dormir et manger. Alors « augmenté » ? Cela reste à démontrer. Mais plus efficace, c’est sûr. Cela évite bien des problèmes à des soldats issus d’une société plus urbaine, plus confortable, plus attentive au bien-être individuel. Il serait indécent que les soldats engagés en zone hostile ne puissent bénéficier de ces améliorations qui les rendent plus performants et contribuent à préserver leur potentiel. Et ce d’autant plus qu’ils sont généralement moins nombreux que leurs ennemis au contact.

 

Selon vous, qu’est-ce qui n’a pas beaucoup progressé en vingt ans depuis 2001 ?

La dissimulation des unités tactiques et le camouflage des soldats et des blindés  n’ont pas progressé suffisamment. Et pour cause, les technologies d’aide à la vision, les drones, les moyens d’écoute et de localisation, le développement des unités de renseignement ont atteint un tel niveau que la défense face à ces menaces de détection n’a pas progressé aussi vite. C’est pourquoi nombre de factions ont préféré le terrorisme ou la guérilla urbaine afin de se dérober, au milieu des populations ou à l’abri des bâtiments, aux détections des armées modernes. Celui qui saura retrouver le moyen de se dissimuler physiquement (et aussi de dissimuler ses intentions) va retrouver du même coup une mobilité tactique très largement diminuée. Cette aptitude à la dissimulation et à la surprise semble devenue l’apanage des seules forces spéciales ou de quelques sections spécialisées comme les tireurs d’élite. Agissant le plus souvent en contre-insurrection dans un relatif confort opératif, avec une supériorité aérienne et technologique écrasante, les unités tactiques modernes semblent avoir perdu le souci du camouflage. Les techniques de dissimulation (camouflage, peinture spéciale des engins, écrans de brouillage thermique, leurres, etc.) doivent donc faire l’objet d’une attention renouvelée. C’est absolument nécessaire si on veut retrouver une capacité de manœuvre au niveau tactique, celui de la section, de la compagnie ou escadron, du bataillon et même de la brigade.

N’oublions pas que n’importe quelle personne munie d’un téléphone portable transmet une image instantanée à l’autre bout de la terre en quelques secondes. Un smartphone est donc plus efficace que la quasi-totalité des moyens de transmission d’images utilisées en 1999 lors de l’entrée au Kosovo des troupes de l’OTAN. Il faut se camoufler, mais aussi leurrer les moyens de détection, les tromper, inonder l’ennemi de fausses images, se fondre au milieu de la foule, des villes, et d’autres milieux et donner à voir autre chose que ce que l’on veut cacher. Les technologies de la réalité augmentée, la supériorité informationnelle dans l’espace cyber, le leurre, la ruse de guerre (et non la perfidie qui est un crime de guerre),  etc., doivent être utilisées dès le niveau tactique.

La protection contre les engins explosifs improvisés, malgré l’investissement consenti par les Américains, n’a pas non plus permis de contrecarrer cette tactique, même si les engins spécifiques (type MRAP) sont nettement plus efficaces.

 

À partir de ces vingt années depuis 2001, comment envisagez-vous le combat terrestre au niveau tactique dans les années à venir ?

Celui qui a la réponse à cette question sera quelqu’un de très convoité ! Sans tomber dans la science-fiction ou le tirage des cartes, on peut cependant poser quelques éléments. Rien n’interdit l’imagination puisque nous l’avons dit, la bataille est un phénomène qui ne peut s’expérimenter totalement avant le jour J. Le coût des munitions, la difficulté à former et surtout à renouveler rapidement les effectifs de soldats entraînés, une certaine désaffection pour l’état militaire, l’individualisme, les communautarismes de toutes sortes et la méfiance vis-à-vis de toute forme d’autorité semble exclure, du moins à court terme, les grandes batailles comme Koursk ou la Normandie. Même les États non démocratiques ne pourront longtemps mobiliser des masses de soldats prêts à se sacrifier pour leur cause. Mais à chaque fois que l’on a prévu une guerre courte et rapidement décisive, on s’est lourdement trompé. Essayons quand même…

L’engagement conventionnel promet d’être à la fois assez bref, mais très violent, avant, éventuellement, de se transformer en conflit de basse intensité, « sous le seuil » selon l’expression consacrée. Celui qui aura saisi des gages territoriaux sera alors en position de force et pourra facilement alimenter un narratif informationnel maitrisé. Donc, celui qui saura passer le plus rapidement d’un dispositif de temps de paix à un dispositif de temps de guerre bénéficiera d’un avantage considérable, quel que soit par ailleurs le rapport de forces global.

« La victoire appartient aux gros bataillons ». Cette maxime de Napoléon doit être adaptée.

Trop gros, ces bataillons seront lents à manœuvrer, rapidement détectés et neutralisés par des frappes indirectes de précision. Et pourtant un drone ou un avion ne peut pas planter un drapeau comme le disait l’ancien patron de la FINUL, le général Alain Pellégrini. Pour être vainqueur, in fine, il faut toujours « coucher sur le champ de bataille » sans exagérer les références à l’Empereur !

Plus petits, ils pourraient plus aisément échapper à la détection, se déplacer rapidement, se regrouper ou au contraire se disperser en fonction de l’ennemi, de la mission et du tempo opérationnels. La géolocalisation et une transmission de données fiable et sécurisée pourraient permettre ce véritable plug and play, cette « équipe d’équipes » pour reprendre l’expression du général Mac Chrystal. Leur reconfiguration serait plus facile ainsi que leur recomplètement logistique. Mais surtout leur utilité tactique sera optimisée, car ils seront facilement employables et rentables, évitant les longues phases de transition. Enfin, la taille revue et la protection améliorée des postes de commandement (véritables usines depuis vingt ans, peu mobiles et vulnérables) doit permettre une véritable permanence, même en cas de dégâts, après une première frappe.

Pour être direct, il vaudrait mieux trois bataillons de 300 combattants interarmes, bien entraînés et disposant d’appuis permanents guidés à longue distance (c’est-à-dire des missiles ou des roquettes guidés tirés depuis le sol, invulnérables au brouillage et peu dépendants de la météo ou de la DCA ennemie) qu’un régiment de 1000 hommes manœuvrant comme en 1975 avec une artillerie tirant à 30 kilomètres, aux munitions très pondéreuses et appuyées par une aviation tactique dont la présence n’est pas assurée du fait du déni d’accès.

Mais comment maintenir la permanence du feu avec des munitions au coût exponentiel ? De quelle manière, les mortiers embarqués peuvent-ils compenser ce déficit de canons ?  Ne faut-il pas également revoir l’échelon d’engagement tactique ? Le niveau de la brigade est-il toujours pertinent ? Encore faut-il s’entendre sur ce qu’est une brigade. Qu’y a-t-il de commun, au sein même de l’OTAN, entre des brigades de 8000 hommes avec plusieurs groupements tactiques de 1000 hommes et plus ;  et des brigades de 2500 hommes avec trois bataillons de manœuvres de 650 hommes ?

En dehors des zones urbanisées, ne faut-il pas activer ou réactiver des zones sanctuaires ?  (anciennes bases bétonnées de la Guerre froide, couloirs et dépôts suburbains difficiles à percer, zones montagneuses difficiles d’accès, zones faiblement peuplées, etc.).

Enfin, le combat dans la profondeur, habituelle référence magique des tacticiens, mérite d’être étudié avec attention. Projeter des unités blindées et mécanisées dans la profondeur opérative à des centaines de kilomètres pour y semer le chaos et le désordre, personne ne l’a réellement fait sauf à détenir une supériorité manifeste de moyens. (Armée Rouge en 1944, US Army en Irak en 2003 …). Il y aurait pourtant des pistes du fait des nouvelles technologies. On aurait là alors une vraie innovation tactique rompant avec les vingt années qui viennent de s’écouler.

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À propos de l’auteur
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Pierre Santoni, colonel de l'armée de terre, auteur de Triangle tactique : Décrypter la bataille terrestre. (Pierre de Taillac, 2019).
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