Quand l’Empire attaque : le précédent vénézuélien

5 janvier 2026

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Quand l’Empire attaque : le précédent vénézuélien

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Les États-Unis ont déjà, par le passé, mené des opérations d’envergures contre des chefs d’État. Retour sur les précédents historiques et sur ce que cela dit de l’ordre du monde

Le 3 janvier 2026, les forces armées des États-Unis ont capturé et exfiltré le président vénézuélien Nicolás Maduro au terme d’une opération militaire d’envergure. Annoncée sans fard par Donald Trump, cette intervention ne constitue pas tant une rupture qu’un moment de clarification stratégique : la réaffirmation explicite de la logique impériale comme principe structurant de l’ordre international contemporain. Ce qui frappe n’est ni l’usage de la force, constante de l’histoire, ni même son ampleur, mais l’abandon assumé de toute médiation normative. La puissance ne cherche plus à se dissimuler derrière le droit : elle s’exerce à découvert, sans justification multilatérale ni fiction juridique.

Quand l’empire cesse de se dissimuler

L’opération du 3 janvier se distingue des précédentes interventions américaines par sa transparence brutale. Là où l’invasion du Panama en 1989 invoquait la protection des ressortissants américains, où la guerre d’Irak en 2003 s’abritait derrière des coalitions et des résolutions onusiennes, l’intervention au Venezuela s’assume dans un unilatéralisme intégral. Aucune référence à la Charte des Nations unies, à la légitime défense ou à la responsabilité de protéger. Le narcotrafic est érigé en casus belli, substituant le registre pénal au cadre juridico-politique international. Ce glissement révèle un basculement géopolitique : la fin effective du « moment unipolaire ». Durant trois décennies, l’hyperpuissance américaine disposait d’une marge suffisante pour habiller ses interventions du langage du droit international. L’émergence d’autres puissances rend aujourd’hui cette médiation non seulement superflue, mais coûteuse. La compétition impériale impose une logique d’efficacité stratégique incompatible avec les temporalités et les contraintes du multilatéralisme. Ce basculement confirme la distinction formulée par Raymond Aron entre « puissance » et « autorité ». L’ordre libéral d’après 1945 reposait sur la capacité américaine à transformer sa puissance matérielle en autorité normative. Cette alchimie est désormais rompue. L’imperium ne s’exerce plus par le droit, mais dans l’indifférence à son caractère contraignant.

Dans le cas vénézuélien, l’accusation de « narcoterrorisme » constitue le vecteur central de la dégradation souveraine. En niant à Nicolás Maduro son statut de chef d’État pour le réduire à celui de criminel transnational, Washington contourne le principe westphalien de souveraineté. L’arrestation ne relève plus de la guerre interétatique, mais de l’application extraterritoriale du droit pénal américain. Cette doctrine de la criminalisation comme instrument géopolitique constitue sans doute l’innovation la plus redoutable de l’opération. Elle fournit un précédent aisément transférable : la Chine pourrait qualifier les autorités taïwanaises de « criminels séparatistes », la Russie continuer d’invoquer le « nazisme » en Ukraine, la Turquie le « terrorisme » au Kurdistan. La souveraineté devient conditionnelle, révocable par le discours juridique du plus puissant.

La réactualisation westphalienne du système international

Dans World Order, Henry Kissinger rappelait qu’un ordre international stable repose sur l’articulation de deux piliers : la légitimité (l’acceptation des règles) et l’équilibre (la distribution de la puissance). L’intervention américaine au Venezuela révèle l’effondrement simultané de ces deux fondements. Sur le plan de la légitimité, les puissances non occidentales n’ont jamais pleinement intériorisé les normes de l’ordre libéral et cette opération confirme que les États-Unis les considèrent, désormais, comme de simples instruments mobilisables à la carte. Sur le plan de l’équilibre, le droit international contemporain, construit sur l’asymétrie de 1945, devient une fiction dès lors que cette asymétrie s’érode. Loin de constituer une violation de l’ordre westphalien, l’intervention en marque au contraire le retour. Westphalie n’était pas un système juridique contraignant, mais une reconnaissance pragmatique des rapports de force et des sphères de souveraineté. Nous assistons ainsi à la réactivation du paradigme westphalien après la parenthèse wilsonienne du XXᵉ siècle.

Doctrine Monroe 3.0 : de l’exclusion à la prérogative impériale

L’opération s’inscrit dans la trajectoire longue de la politique hémisphérique américaine. La doctrine Monroe de 1823 visait l’exclusion des puissances européennes ; sa version du XXᵉ siècle légitimait l’intervention au nom de la stabilité et de la lutte contre le communisme. La version contemporaine, que l’on pourrait qualifier de Monroe 3.0, institue une souveraineté impériale assumée : l’hémisphère occidental devient un espace de prérogative où Washington intervient unilatéralement selon des critères définis souverainement.

Ainsi, l’opération vénézuélienne institue une grammaire d’action appelée à se diffuser. Trois principes structurants s’en dégagent : la criminalisation comme instrument de dégradation souverain, l’opération décapitante comme alternative à l’occupation territoriale et l’unilatéralisme assumé comme norme révisée de l’action internationale. En renonçant à toute justification multilatérale, Washington entérine un principe fondamental : la puissance ne se légitime plus par le droit, mais par l’efficacité. La dévaluation des institutions multilatérales ouvre la voie à une prolifération d’interventions fondées sur des logiques impériales concurrentes.

Le chaos productif : administrer le désordre

L’analyse de Giuliano da Empoli sur les « ingénieurs du chaos » trouve ici une traduction géopolitique. L’objectif américain n’est pas la stabilisation du Venezuela, projet illusoire s’il en est, mais l’administration de son instabilité. Un État hostile et stable constitue une menace plus grande qu’un État affaibli et fragmenté. Cette stratégie du désordre administré s’inscrit dans une économie de la puissance post-irakienne : éviter l’occupation, contrôler les points nodaux, fragmenter les centres de pouvoir, externaliser la gestion régionale. Le Venezuela devient une zone grise, ni pacifiée, ni abandonnée, maintenue dans un état de faiblesse fonctionnelle. L’empire ne pacifie plus, il administre le désordre.

L’Europe et la condition post-impériale

Face à cette situation, la sidération européenne révèle un malentendu ontologique sur la nature du politique international. Construite sur l’obsolescence supposée de la guerre, la primauté du droit et l’universalité des normes libérales, l’Europe se découvre désarmée conceptuellement et stratégiquement. Ses options sont toutes insatisfaisantes : alignement tacite, condamnation morale ou médiation sans prise. Comme le résumait Gérard Araud, « les Américains raisonnent en termes de puissance, les Européens en termes de normes ». Ce n’est pas un débat, mais un décalage civilisationnel. En renonçant à la puissance, l’Europe s’est assignée à la périphérie. Or, dans un monde impérial, l’absence de puissance n’est pas neutralité, mais subordination.

Le moment machiavélien

L’intervention du 3 janvier s’inscrit dans l’émergence d’un ordre multipolaire impérial caractérisé par la fragmentation normative, la territorialisation des sphères d’influence, la prolifération de zones grises et la remilitarisation de la compétition stratégique. Cet ordre n’est pas nécessairement plus violent que le précédent ; il est simplement plus cohérent avec sa logique : la violence ne se dissimule plus derrière un discours humanitaire, elle s’assume comme instrument politique.

Cette opération révèle que l’ordre international repose moins sur des principes abstraits que sur la virtù (la capacité d’action) et la fortuna (la configuration des forces). La compétition impériale intègre désormais des vecteurs technologiques, financiers et informationnels, mais obéit toujours à la même logique fondamentale : l’accumulation et la projection de puissance.

L’Europe se trouve ainsi confrontée à un choix existentiel : accepter la périphérie ou reconstituer les attributs de la puissance. La rhétorique normative ne constitue pas une troisième voie, mais un mécanisme d’évitement. L’âge impérial n’est pas celui de la barbarie, mais celui de la lucidité.

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Loÿs de Pampelonne

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