Dans un récit à la fois personnel, sociologique et historique, Alexandre Devecchio revient sur cette banlieue où il a vécu, objet de nombreux fantasmes et incompréhensions. Pour réfléchir à l’itinéraire politique et social de la France au cours des 40 dernières années.
Est-il encore utile de présenter Alexandre Devecchio, rédacteur en chef des prestigieuses pages Débats du Figaro? Peut-être, tant le personnage ici dévoilé est aux antipodes de nos croyances.
Le journaliste devenu auteur propose ici un livre singulier ; comment devient-on éditorialiste quand on a grandi à Epinay-sur-Seine ? L’ouvrage navigue en permanence entre les frontières de l’autobiographie et de la sociologie et si l’on pourrait dire que la chose a déjà été tentée, ce serait faire l’impasse sur la profonde sincérité du propos. La littérature n’est réelle que quand elle « tinte » et a quelque chose à nous dire. Ce livre en est la preuve.
La banlieue vécue
Commençons par le commencement, l’indicible et plurielle banlieue. On sent l’auteur frôlé par l’ombre de ces bidonvilles qu’il n’a jamais connus mais qu’il pressent. Derrière aujourd’hui on discerne le fantôme de ceux qui furent jadis et l’on devine le rugueux dénuement de ces « ritals » qui croupissaient entre deux bouts de tôle. Quand soudain, au travers des pages, se profilent les silhouettes de Jean-Jacques Rousseau et de Denis Diderot flânant en bord de Seine. Comme si pour s’orienter parmi les fungus bétonnés que sont les immeubles hâtivement bâtis à grands renforts de parpaings et autres contreplaqués, il était nécessaire de se rappeler qu’il y eut un avant. Que cette France mutilée des périphériques fut, jadis, quelque chose d’ « autre » et qu’elle n’a pas toujours été suspendue au seuil d’une modernité retardée. Elle fut, elle aussi, pleinement France. Une et indivisible. Et honte à tous ceux qui ne le ressentent pas jusqu’aux bout de leurs fibres.
Alexandre Devecchio se montre attentif aux « pavillons en meulière ou en ciment ». Précision qui ne semblera anodine qu’à ceux qui méconnaissent la banlieue, tant ce seul détail signale la fracture entre deux banlieues « blanches » qui s’opposent : l’embourgeoisée… et l’autre, celle qui mange les crackers à même le paquet et achète son vin en cubi. La périphérie est un kaléidoscope, toujours changeante, vaguement troublante.
L’ouvrage nous mène à travers la Gaule des giratoires et des centres commerciaux conçus en des temps où le consumérisme réclamait encore ses temples. Désormais ces derniers restent debout et privés de sens, dents mal dévitalisées, entre deux rocades d’autoroutes. Les Trente Glorieuses eurent une fin et la banlieue entra dans sa grande mutation.
Les chiffres sont là, implacables, disant la France qui mute… Nous ne sommes pas ici dans l’idée seule mais nous effleurons les terribles bords du fleuve Concret. Sous le ciel blafard, une autre réalité est en construction. Les statistiques avant d’être des chiffres dissimulent des hommes de chair et de sang. Des nouveaux arrivés pour une nouvelle réalité. Comme le dit si bien l’auteur, la banlieue autrefois rouge communiste se teinte du vert de l’islam. Le foulard des grands-mères italiennes est désormais remplacé par le hijab et, au fond, peut importe ce que l’on en pense, puisque le fait est là.
D’ailleurs Alexandre Devecchio prend le temps de décrire ses parents, des gens de bien qui refusèrent longtemps de voter à droite et encore moins à l’extrême droite. Les habitants des faubourgs étaient initialement gens de gauche et il a fallu des décennies de déception pour qu’ils osent, timidement, changer la couleur de leur bulletin de vote. C’est la rose l’emmerdant, c’est la rose…
Parents qui, d’ailleurs, préférèrent envoyer leurs rejetons dans le privé par crainte que quelque chose se passe mal dans le public. De nos jours, ce sont les descendants ou petits-descendants d’immigrés qui mettent parfois leurs enfants dans le privé, aucune mère n’aimant à savoir sa progéniture environnée de violence ! Tant pis si – entretemps – les lycées en dehors du périphérique sont devenus des établissements à dominante musulmane. Le dire n’est ni une insulte, ni un gros mot, c’est poser une vérité. Le monde est ou n’est pas ; ne mentons jamais avec cela.
Or Alexandre Devecchio n’édulcore rien et nous explique de manière lucide le lent pourrissement des banlieues. La crispation survenue après les attentats du 11 Septembre 2001 y est notamment merveilleusement explicitée : « l’effondrement des tours jumelles avait été vécu par une partie d’entre eux comme une victoire, non seulement contre l’Amérique mais aussi contre l’Occident et donc la France ». Le petit blanc se sent perdu, un peu confus, face à cet environnement qui montre des signes nouveaux de déliquescence. Il y a forcément maldonne, ce que l’on perçoit ne pourrait – ne saurait – être la vérité. Comment comprendre que le vivre ensemble se disloque d’un côté plus que de l’autre ? Alors que la main est toujours tendue et qu’on a le sentiment de partager bien plus avec ses voisins qu’avec ses lointains cousins, les bobos des centres villes. Désormais c’est le « blanc » qui est devenu un habitant « à part ». Les grands ensembles ne discutent plus avec les petits pavillons. Ça se toise, ça se jalouse et la rancœur s’installe. Nous ne sommes plus un mais deux. Nous avons cessé de vivre côte à côte.
Plus un mais deux
Comble de misère, les banlieusards sont – en plus – les orphelins sacrifiés des trente Glorieuses. Ils ont renié une partie de leur patrimoine afin de mieux s’acclimater aux rêves qu’on leur tendait et ont accepté d’échanger un bout de leur forêt contre l’ouverture d’un supermarché. C’est merveilleux, ce monde qui vient à vous. Mais quand le pouvoir d’achat s’en va, les allées du centre commercial ne servent plus de rien et la forêt, elle, n’a pas repoussé.
Lire Nous vivions côte à côte, équivaut à parcourir un album de Raymond Depardon. Comme dans les clichés du célèbre photographe, la banlieue et ses habitants ne sauraient se réduire à la fade image qu’on leur renvoie. Alexandre Devecchio en est tout à la fois la preuve et l’exception : il est celui qui en vient mais qui a su s’en distancier. Toute une frange interlope, tout un peuple des marges attend encore, de fait, leur libération. Des Français imparfaits, mais des Français avant tout. Du moins ceci était vrai jusqu’à une certaine époque.
Et au lecteur curieux de comprendre aussi bien un parcours qu’une époque, une seule lecture à conseiller : Nous vivions côte à côte. C’est l’occasion de découvrir un Devecchio aussi inattendu que profondément humain !










