Dans un environnement international marqué par l’érosion de la prévisibilité et la fragilisation croissante des chaînes d’approvisionnement, les Émirats arabes unis s’imposent comme un cas qui mérite d’être examiné au-delà des stéréotypes trop souvent associés au Moyen-Orient. Malgré un territoire de taille modeste, les Émirats ont su, en l’espace de quelques décennies, jeter les bases d’un positionnement fonctionnel et crédible au sein du système économique mondial.
De la rente pétrolière à la diversification économique
Depuis une vingtaine d’années, le pays suit une trajectoire de développement résolument tournée vers la diversification de son économie, rompant progressivement avec une dépendance exclusive aux ressources naturelles. Là où nombre de pays producteurs de pétrole peinent encore à s’extraire de modèles fondés sur la rente, Abou Dhabi et Dubaï ont élaboré un modèle intégré associant transport et logistique, économie numérique, technologies de pointe et tourisme.
À cette transformation structurelle s’ajoute une évolution moins souvent mise en lumière : la montée en puissance de cadres émiratis, hommes et femmes, au sein d’institutions régionales et internationales. L’enjeu ne réside pas seulement dans la représentation, mais dans la capacité démontrée de ces professionnels à évoluer dans des environnements multinationaux, à respecter les standards de gouvernance internationale et à participer pleinement aux processus décisionnels au cœur même des institutions globales. Pour les Européens, il s’agit d’un signal qu’il convient de reconnaître — et d’accueillir.
DP World : vitrine de l’intégration émiratie au commerce mondial
Dans ce contexte, la présence des Émirats dans l’économie mondiale dépasse largement leurs frontières et se manifeste concrètement à travers leur rôle au sein du système commercial international. L’exemple le plus emblématique reste DP World, acteur majeur des infrastructures du commerce mondial. Troisième opérateur portuaire mondial, l’entreprise gère plus de 77 terminaux maritimes répartis sur six continents, tout en poursuivant des projets d’expansion en Inde, en Afrique, en Europe et au Moyen-Orient.
DP World est aujourd’hui implanté dans plus de 146 sites à travers 76 pays, ce qui en fait un acteur logistique de premier plan pour l’efficacité et la résilience des chaînes d’approvisionnement mondiales — en particulier celles qui alimentent les marchés européens.
Dans l’ère post-Covid, l’importance de ce rôle tient avant tout au modèle opérationnel lui-même : amélioration de la performance portuaire, réduction des goulets d’étranglement et renforcement de la résilience des chaînes logistiques, dans un monde où le commerce international est devenu particulièrement exposé aux chocs exogènes.
Sécurité maritime et équilibres stratégiques
A l’inverse, cette réalité met également en lumière des zones de vulnérabilité persistantes pour la sécurité du commerce mondial, au premier rang desquelles figure le détroit de Bab el-Mandeb. Les évolutions récentes au Yémen, tout comme les tensions émergentes au Somaliland, ne sauraient être appréhendées uniquement sous un angle politique ; elles doivent être replacées dans une perspective stratégique plus large. Le Yémen borde un point de passage maritime d’une sensibilité extrême, et tout vide sécuritaire dans cette zone a des répercussions directes sur la sûreté maritime, la sécurité des chaînes d’approvisionnement européennes et la stabilité du commerce mondial.
Par le passé, les Émirats arabes unis ont joué un rôle de stabilisation pragmatique — certes guidé par leurs propres intérêts — globalement proche de l’approche européenne : défense de la liberté de navigation, protection des civils et respect du droit international. Cette posture contraste avec celle d’autres acteurs qui instrumentalisent la géographie maritime en dehors de cadres normatifs partagés. Les stratégies de déni d’accès et d’interdiction de zone employées par les Houthis en 2023-2024 ont, par exemple, profondément perturbé le commerce international et contraint les États-Unis comme l’Union européenne à intervenir militairement.
Le retrait des Émirats de cet espace stratégique laisse aujourd’hui le champ libre à des acteurs qui ne partagent ni les valeurs européennes, ni leurs intérêts de long terme en matière de liberté du commerce.
Pour les dirigeants européens, la conclusion s’impose avec clarté : dans un monde façonné par des risques de plus en plus non-conventionnels, l’Europe a besoin de partenaires qui ne se contentent pas d’intérêts convergents, mais qui comprennent les logiques du système international et disposent des capacités nécessaires pour contribuer activement à sa préservation. Dans cette perspective, et au regard des intérêts français en particulier, les Émirats arabes unis continueront de constituer un acteur d’équilibre essentiel, ayant jusqu’à présent démontré leur aptitude à agir au sein des règles du système international — et non à ses dépens.










