Au moment où les États-Unis, par la voix de l’administration Trump, envisage la possibilité d’une prise de contrôle du Groenland, territoire sous souveraineté danoise, ce même pays a passé commande de plusieurs aéronefs F 35 Lightning II, dont le caractère opérationnel repose sur des dispositifs qui resteront en tout état de cause sous contrôle des États-Unis.
S’il est un titre qui résume bien la situation présentée dans le sujet, c’est bien celui qui a été choisi par l’auteur pour traiter de cette histoire qui relève à la fois de l’aéronautique militaire mais également, et peut-être surtout, d’une construction géopolitique.
Au-delà d’un avion, qui est en réalité une plate-forme multi rôles, le F 35, décliné en plusieurs versions, est présenté comme une solution globale permettant de couvrir les besoins des différentes armées des alliés des États-Unis jusqu’à l’horizon 2050 et même plus. Encore une fois, les programmes militaires majeurs s’inscrivent nécessairement dans la longue durée. Pour ce qui concerne le F 35 le programme a été officiellement lancé en 1993 et après un choix entre Boeing et Lockheed Martin, c’est le dernier acteur qui a été choisi. Le premier F 35 A de série est sorti des chaînes en décembre 2008. Pour en revenir au Danemark, dans une situation tout de même très particulière, par rapport aux États-Unis, la décision danoise d’achat de cet appareil a été prise en juin 2016. Ce pays est censé acquérir au terme du processus 48 unités.
Décoller pour le Groenland ?
La situation peut évoluer très rapidement, et l’on s’étonne forcément de certaines prises de position danoises, comme celle du ministre de la défense qui déclarait en mars 2025 : « Il est totalement irréaliste de penser que nous pourrions cesser de coopérer avec les États-Unis et d’acheter leurs équipements militaires. Il est problématique d’entendre une nouvelle administration américaine dire des choses avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord, mais mettre fin à plus de 75 ans de coopération est, à mon avis, totalement erroné. »
Le sujet du Danemark, qui, a l’heure où nous écrivons ces lignes, n’a pas dénoncé le contrat d’acquisition de ces F 35 est caractéristique de la situation de dépendance stratégique, industrielle et technologique dans laquelle se retrouvent les différents pays qui ont choisi cette technologie. Au passage on comprend mieux pourquoi un pays comme l’Inde, très sourcilleux sur son indépendance, a plutôt fait le choix du Rafale et de la solution qu’il peut représenter. Cela augure d’ailleurs d’importantes commandes auprès des industries Dassault.
Car le F 35, quelle que soit la version d’ailleurs, n’est pas simplement un appareil de combat. Il a vocation à être un système d’armes intégré, un capteur de renseignements, en liaison permanente avec des dispositifs logiciels qui accompagnent ses capacités opérationnelles. Lorsque l’on fait l’acquisition d’un escadron de F 35, cela est assorti d’un contrat de maintenance et de mise à jour logicielle avec un abonnement obligatoire, ce qui permettra d’assurer le maintien en condition opérationnelle du système. Le F 35 connaît d’ailleurs des évolutions permanentes, comme d’autres appareils d’ailleurs, mais le système des blocks est particulièrement contraignant. Les blocks désignent des dispositifs qui se rajoutent, d’une génération à l’autre, et qui contiennent toutes les informations, nécessairement évolutives en fonction de l’utilisation, nécessaire à la maintenance de l’appareil. Celle-ci est d’ailleurs prédictive et les commandes de pièces détachées, qui restent sous contrôle du vendeur, sont automatisées.
Enfin, de façon régulière, une bibliothèque des menaces, avec un abonnement obligatoire évidemment, est mise à jour, pour que l’avion puisse disposer des informations nécessaires aux différentes missions qu’il devra accomplir. En d’autres termes, si l’on se basait sur un scénario difficilement envisageable, et pourtant possible, les F 35 danois qui auraient à assurer des missions au Groenland, auraient probablement du mal à rejoindre le théâtre d’opérations.
Le système qui a été mis en place par les États-Unis est tout de même basé sur un ensemble de coopérations avec des industriels étrangers. Le Royaume-Uni avec BAE system, l’Italie avec Léonardo, les Pays-Bas avec Fokker, la Belgique avec Solvay, sont parties prenantes du programme. Une entreprise danoise comme Terma réalise des composants de dérive et le dispositif de POD du canon.
Par ailleurs le F 35 génère des besoins d’accueil spécifique sur les différentes bases où il est déployé, ce qui aura forcément des retombées technologiques en termes d’équipement. Dans la pratique Lockheed Martin entretient tout un réseau de relations spécifiques avec des fournisseurs, y compris avec la Turquie avant qu’elle ne soit exclue du programme, tout en gardant la main sur la partie cyber électronique du système. Ce mécanisme de dépendance croisée n’est pas forcément exempt de limites. La construction d’un exemplaire de cet appareil nécessite plus de 400 kg de terres rares, des matières premières sur lesquels la Chine exerce toujours un monopole de fait.
Par ailleurs, les mesures développées par l’administration Trump, en matière de droits de douane, peuvent constituer des points de friction pour la livraison de certains composants, même s’il y a de fortes chances que des dispositifs dérogatoires aient été mis en place.
L’argumentaire défendu par l’auteur, à propos de ce programme, mérite très largement l’intérêt. Le F 35 a été conçu « à l’apogée de la mondialisation ». Ce qui vient d’être présenté à propos de la production des composants le démontre aisément. La conception de l’appareil repose sur un ensemble d’interdépendances, des interdépendances qui sont aujourd’hui remises en cause par l’émergence des puissances impériales et par l’affirmation de l’unilatéralisme de l’administration du locataire actuel de la Maison-Blanche. Pour l’instant, en dehors de l’Espagne, les décisions d’abandon du programme F 35 pas encore été prises, car des logiques industrielles de long terme prennent le pas sur les considérations politiques de court terme.
Enfin, car il faut nécessairement parler, la question du coût se pose. Le volume total en termes d’unités produites pendant la période d’utilisation jusqu’en 2035 serait de 2500 appareils, à décollage conventionnel, en version marine, et en atterrissage vertical, pour les États-Unis. Pour les Européens, il y en aurait 500, comme pour le reste du monde, en comptant Israël qui dispose de 75 unités d’un modèle spécifique, comme pays pouvant accéder partiellement aux lignes de code du système cyber électronique, le F 35 I, qui a d’ailleurs été utilisé en mission de combat en 2025, lors de la guerre des 12 jours contre l’Iran.
Le coût unitaire doit être évidemment abordé, car il est forcément lié aux économies d’échelle réalisées par la production de 3500 unités. Pour autant le prix unitaire ne signifie pas forcément grand-chose. Il dépend du nombre d’unités produites, et l’auteur présente un tableau dans lequel chaque unité du premier lot coûté 220 millions de dollars en 2007 pour tomber autour de 75 millions à partir de 2020.
Se posera la question ensuite du prix des mises à jour, qui a été estimé par exemple pour le block de troisième génération à 25 millions d’euros par appareil. Se rajoute également le prix des mises à jour pour le logiciel de maintenance prédictive ALIS/ODIN. Au final, en tenant compte de tous les coûts associés, carburant, maintenance, le coût d’utilisation serait sans doute de 50 000 $ de l’heure. À titre de comparaison le Gripen suédois coûte 7500 $ de l’heure d’utilisation, 20 000 $ pour le Rafale.
Malgré ses limites, le F 35 a fait tomber les Européens dans un piège politico – budgétaire qui ne touche pas simplement les forces aériennes mais également les besoins des marines et des armées de terre. Les surcoûts engendrés par l’acquisition du F 35 auront nécessairement des conséquences sur les arbitrages budgétaires au sein des forces armées.
Au-delà des questions de financement, la question de l’autonomie stratégique se pose avec une acuité particulière. Les questions militaires relèvent de la souveraineté des nations, mais avec ce système intégré de dépendance croisée, avec un leadership américain en termes de contrôle des emplois, et donc des missions, les pays européens sont littéralement piégés, à l’exception, il faut quand même le dire de la France. Largement critiqué lors de son lancement, le programme Rafale, et les évolutions vers la cinquième génération, montre aujourd’hui toute sa pertinence. Reste à ce que cela se traduise de façon significative sur les carnets de commandes des industriels européens et français.











