Alors que les grandes foires internationales voient leurs ventes ralentir, un autre marché de l’art s’affirme : celui des foires régionales, portées par des collectionneurs de proximité et un rapport plus direct à l’œuvre. À travers l’exemple d’Art Karlsruhe, cet article analyse l’émergence d’un modèle fondé sur l’accessibilité, la diversité esthétique et l’ancrage local, qui pourrait redessiner l’équilibre entre art globalisé et création enracinée.
Nous assistons à un renversement des tendances : le très haut marché faiblit, l’art non financier prospère. Cela s’observe en fréquentant les deux sortes de foires d’art actuelles : D’une part les foires labélisées « internationales » (2/3 de galeries venant de tous les pays et 1/3 de galeries du pays d’accueil), pratiquant des prix très élevés, d’essence financière connaissent depuis deux ans une baisse des ventes de 12%. D’autre part, les foires labélisées « régionales » (2/3 de galeries régionales et nationales, 1/3 de galeries venant d’autres pays), aux prix divers, et abordables, dont les œuvres répondent à l’attente d’un public d’amateurs, fondés sur l’affinité personnelle et des critères de valeur compréhensibles qui connaissent une explosion des ventes, comme celles qui ont lieu par Internet.
La foire régionale d’Art Karlsruhe est un exemple instructif de la prospérité et de la créativité en ce domaine. Elle nait en 2003 avec le millénaire et la révolution numérique provoquée par l’open source donnée aux images et à l’avènement des réseaux sociaux. Elle est enracinée au carrefour de l’Europe de l’Ouest, dans le Bade Wurtemberg, industrieux et créatif dans le domaine de la technologie. Ewald Karl Schrade, galeriste passionné en est le créateur. Son but : mettre en valeur la diversité, des courants existants de l’art ayant gardé une dimension esthétique, sans exclure le courant conceptualisant pour autant, rendant ainsi perceptible la continuité de l’histoire de l’art et ses éternelles métamorphoses.[1] Cela a lieu au moment même où l’art financier conceptuel monopolise toute la visibilité mass-médiatique et bénéficie de la légitimation exclusive des institutions nationales et internationales.
Art Karlsruhe accueille 50 000 visiteurs en 2026 autour de 180 galeries majoritairement allemandes mais aussi de 18 pays. Elle n’est pas la seule en Allemagne, chaque capitale régionale en a une, car public et collectionneurs sont là. Art Cologne crée en 1967 est la plus importante et la plus ancienne. Elle est « Foire régionale » avec, en 2025, ses 45 000 visiteurs, ses 167 galeries de 25 pays dont les deux tiers sont allemandes.
En 2024, Christian Jarmuschek, galeriste berlinois, a pris le relai de la direction d’Art Karlsruhe[2]. Il s’affronte à la nouvelle révolution numérique, celle de l’IA en open source qui a le pouvoir d’aider le local à rayonner sur le global. Avec beaucoup de créativité, il met au centre de son choix l’attente d’un public dont il observe l’évolution des préférences. De l’examen annuel des achats, il note actuellement une recherche d’harmonie, une résonnance avec la nature, un appétit de matérialité, d’incarnation, d’esthétique, de fait main. Son ambition est de permettre à l’amateur de rencontrer l’œuvre et de devenir collectionneur. Il veille pour cela à ce que tous les niveaux de pouvoir d’achat soient satisfaits. L’œuvre la plus chère exposée cette année est de 890 000 euros. C’est un tableau d’Ernst Ludwig Kirchner (1880 – 1938), peintre allemand historique, expressionniste, fondateur du courant Die Brücke. Les œuvres les moins onéreuses occupent un espace particulier, le Paper Square où gravures, dessins, aquarelles, sont à la portée des primo collectionneurs.
Il s’attache à présenter une scène artistique aussi complète que possible. Il dédie pour cela un espace important à la longue « modernité ». On y voit courants et métamorphoses, de l’avant-guerre de 14 à nos jours, qu’ils soient esthétiques ou conceptuels. Toutes les générations, d’artistes vivants ou non sont accueillies. Malgré le « story telling » dominant de ces dernières décennies, ils appartiennent tous à l’histoire de l’art. Un label les signale : One artiste show, crée pour encourager des galeries à prendre le risque que représente l’exposition personnelle. Elles sont ainsi particulièrement mises en lumière. Un prix de 40 000 euros est dévolu au plus grand talent porté par la meilleure galerie, ce qui crée suspens et évènement.
Un autre label : Re.discover est donné aux galeries qui permettent de découvrir des courants artistiques qui ont connu notoriété et oubli. Ainsi, cette année le courant holographique né pendant les années 60 est mis à l’honneur. Cela concerne aussi l’œuvre au long cours d’un artiste vivant, ayant vécu cette épreuve. La foire, contribue ainsi à la mise en lumière et documentation de l’art. L’État fédéral, la région, leurs musées apprécient cette contribution à la protection du patrimoine artistique récent. Ils viennent compléter leurs collections par des achats. L’ultime génération a aussi son espace très visible : l’Academic square, consacré aux œuvres des élèves en fin d’études des trois écoles d’art de la région, sélectionnées par leurs maîtres. Enfin, un grand espace est dédié aux œuvres conceptuelles : le Contemporary Art square. Il rassemble installations, protocoles, créativité numérique, œuvres liées à l’IA, etc.
Art Karlsruhe face aux foires régionales françaises
La foire qui pourrait être comparée à Art Karlsruhe par sa taille, modèle et public est Art Paris, crée en 1999 pour combler un grand vide en exposant tous les courants d’art ignorés et condamnés par les institutions en France. Elle a réussi à durer dans le temps malgré une presse boudeuse à son égard, la qualifiant avec condescendance de « provinciale » en raison de ses choix non sur les critères du Ministère qui de fait ne soutient que les foires internationales, c’est à dire la FIAC puis Paris Bâle. Cette attitude radicale de la presse a cependant changé après 2022 en accordant plus de bienveillance et d’attention à Art Paris qui annonce en 2025 : 170 galeries, de 25 pays et 70 000 visiteurs en respectant le modèle régional, des 2/3 de galeries françaises. Face à elle, en 2025, la Foire internationale Paris Bâle, née en 2023, annonce : 203 galeries, 40 pays et 73 000 entrées. Ces deux foires l’une régionale et l’autre internationale partagent désormais le même lieu le prestigieux : le Grand Palais. La comparaison est devenue possible, une concurrence est née.
Puis vient la foire régionale française la plus importante : St-Art Strasbourg, crée en 1997 voisine géographiquement d’Art Karlsruhe. Elle rassemble 60 exposants français et internationaux et attire 12 572 visiteurs.
Le rayonnement du local provoqué par la révolution de l’IA, en associant le lointain et le proche, rend visible une création artistique diverse. Cela explique la multiplication actuelle de petites foires en France.
La première a vu le jour en 2014 à Mulhouse. La société art3f qui les organise, crée un nouveau modèle de foire, un échelon supplémentaire du marché, précèdent celui de la grande foire régionale peu développé en France. Ces foires urbaines qui réunissent une trentaine de galeries ont essaimé rapidement, et couvrent aujourd’hui 23 villes disséminées dans 7pays, dont la plupart connaissent leur première édition en 2025 et 2026. Leur formule : proposer de l’art abordable, abolir les frontières entre professionnels et amateurs, accueillir des galeries, mais aussi des associations, des auto-expositions d’artistes.
Ces initiatives répondent à la nécessité de reconstruire en France, un marché de l’art complet.
Depuis 1983, l’État a imposé aux 23 régions, de financer 23 FRACS, dont l’orientation et le contenu artistique était un art officiel choisi de fait par le Ministère de la culture. Celui-ci a accueilli exclusivement des œuvres conceptuelles, d’artistes cooptés par des fonctionnaires aux choix curieusement alignés sur l’art financiarisé à New York. La collection d’état comme unique référence légitime a remplacé en France la référence des amateurs jugée « non pertinente ». Cette politique centralisée a monopolisé, pendant quatre décennies, toute la visibilité mass médiatique, ruinant silencieusement, les galeries non alignées, méprisant les aspirations du public et les intérêts culturels régionaux. Elle a créé une concurrence déloyale, a détruit le marché de l’offre et la demande et fait la promotion du marché financier mondial de l’art dont les artistes français, officiels ou non, sont absents. Tel est le bilan.
Le modèle Art Karlsruhe de Foire régionale est à méditer. Le chaînon manquant de la grande foire régionale-internationale, est à développer en France.
[1] Cet article complète celui qui évoque Art Karlsruhe en 2024 : https://www.revueconflits.com/la-foire-de-karlsruhe-2003-2024-modele-accompli-de-la-foire-enracinee-rayonnante/
[2] Foire annuelle qui se tient tous les ans en février. En 2026, du 5 au 8 février.










