Essayiste passionnée par le XIXe siècle, Clélia Renucci signe chez Albin Michel Le Chef-d’œuvre maudit, un récit haletant retraçant l’épopée centenaire de la statue de Balzac par Rodin. Entre scandales, guerres et anonymes héroïques, elle nous plonge dans les coulisses d’une œuvre qui a failli disparaître plusieurs fois et qui continue de livrer ses secrets.
Clélia Renucci, Le Chef-d’œuvre maudit, Albin Michel, 2026, 20,90 €
Propos recueillis par Yannick Camp
Il y a des entretiens particuliers, savoureux, des entretiens qui ont leur part d’histoire, de surprises et de facéties. Originaire de Balagne par sa mère, Clélia Renucci est une essayiste des plus renommées. Chez Albin-Michel, elle vient de faire paraître Le chef-d’œuvre maudit, où elle s’interroge sur la célèbre statue de Rodin dédiée à Balzac.
Au regard de votre parcours, l’écriture est une passion qui est née dès votre plus tendre enfance ?
Oui, j’avais très envie d’écrire, c’est certain. J’aimais beaucoup parler des auteurs, je m’étais lancée dans des essais. Mon premier livre publié fut d’abord sous la forme d’un essai. J’avais abordé le thème des « Cougars » dans la littérature (rires). Je m’étais bien amusée.
Il y en a quelques-unes…
Exactement, dont Madame de Rénal qui demeure la plus belle ! Ensuite, c’est grâce à mon éditrice qui m’a suggéré d’écrire un roman. Je ne crois pas que j’aurais osé sans elle. C’est vraiment grâce à elle que je me suis lancée dans le roman historique, car j’ai toujours besoin d’effectuer des recherches, c’est ce qui m’amuse. J’essaie de rendre le récit romanesque, de faire des scènes, de suivre les personnages comme dans une fiction.
Et pour ce dernier ouvrage, « Le Chef-d’œuvre maudit »…
Je commence avec une phrase de Rodin : « Je me fous de Monet, je me fous de tout le monde ! Je ne m’occupe que de moi. » J’ai trouvé que c’était tellement fort. Malgré son amitié avec Monet, Rodin, dans un moment d’énervement, s’emporte contre un galeriste. Quant à l’idée du livre, elle part de la statue située à 300 mètres des éditions Albin Michel et de mon amour pour Balzac. Quand j’ai vu que Rodin avait eu énormément de mal à sculpter ce Balzac, qu’il avait eu, lui aussi, envie de se plonger dans toute l’œuvre de La Comédie humaine pour comprendre le personnage. Rodin, à cette époque, a 60 ans ; il n’est pas encore le Rodin internationalement connu. Il n’a que des scandales à son actif, on le connaît, mais on le méprise un peu.
« J’ai l’impression que, sans Rodin et sans cette statue de Balzac, il n’y a pas de Giacometti. »
Un siècle ?
Oui, tout cela pour une statue dont l’histoire court quasiment de 1850 à 1950. C’est une statue qui va révolutionner à la fois la vie de Rodin, qui deviendra l’artiste à la renommée mondiale, mais aussi en faisant du réalisme un véritable art à part entière. J’ai l’impression que, sans Rodin et sans cette statue de Balzac, il n’y a pas de Giacometti. Tout cela m’a fasciné avec cette proximité, un peu prétentieuse, entre Rodin et moi ; j’avais l’impression que l’on souffrait tous les deux à propos du même sujet.
Balzac, en soi, est tellement dense et incomparable. On a l’impression que son écriture visuelle fait qu’il est l’inventeur du cinéma avant les Frères Lumière…
C’est très juste. Avec Balzac, au début de ses livres, on part généralement d’un plan large de paysages pour arriver dans la maison ; on est effectivement au cinéma. Il a une caméra qui suit les personnages, c’est sublime. Alors, quand j’ai vu en plus que la statue avait été commandée à Rodin par Zola, j’étais certaine d’avoir un sujet passionnant à mettre en scène.
C’est ce XIXe foisonnant, bouillonnant d’idées, de culture qui ressort de votre ouvrage ?
Oui, on est dans ces milieux littéraires et artistiques extraordinaires, mais nous sommes aussi en pleine période de l’Affaire Dreyfus et cette statue a une dimension incroyablement politique, y compris jusqu’à la fin. Au moment où, enfin les autorités municipales acceptent d’installer la statue dans Paris, la Seconde Guerre mondiale fait son irruption.
Au fil de mes recherches, j’ai découvert comment cette œuvre est devenue un chef-d’œuvre, et surtout grâce à qui. Rodin, sans ses amis, les Clemenceau et Zola qui le soutenaient, et sans cette Judith Cladel, qui a fait une monographie de Rodin et n’a jamais lâché le dossier — c’est elle qui a réussi à installer la statue dans Paris deux mois avant le début du conflit en septembre 1939. Il s’agira ensuite de cacher la statue avant l’occupation, car les Allemands réquisitionnent le bronze pour fabriquer des obus.
Et elle réserve encore sa part de surprises ?
Aujourd’hui encore, en la voyant, on comprend pourquoi cette statue a choqué, elle est très étrange. Rodin n’a pas cherché la beauté. Quand il la présente pour la première fois en public, il place, à ses côtés, Le Baiser, qui est sa statue la plus parfaite, la plus belle, la plus réaliste. On dirait qu’il voulait dire au monde qu’il savait faire du classique et du sublime, mais qu’il voulait aussi proposer quelque chose d’autre qui révolutionnerait l’art. Rodin excelle dans la communication.
On pense au tailleur qui part de la matière brute pour parvenir à une œuvre d’art ?
Pour Rodin, c’est un petit peu différent, il est davantage modeleur que sculpteur. Il ne travaille que la terre, l’argile et il retouche infiniment. Dans le livre, on rentre dans l’atelier de Rodin et donc dans son intimité, car il y passe d’un Balzac assez classique, assis, dans sa célèbre robe de chambre à un Balzac avec un énorme ventre comme enceint de La Comédie humaine. Pour trouver l’âme de Balzac, il lui a été nécessaire de le représenter nu et je trouve que c’était une idée géniale.
« De la même manière que Rodin ne se satisfait pas d’un Balzac classique, il veut lui donner du mouvement et une âme. »
Quelle a été la frontière entre la part de romanesque et la réalité ?
Mon objectif n’est pas de faire un essai sur l’histoire de l’art ou une énième biographie de Rodin, mais de trouver les zones d’ombres. Je parle, par exemple, de Camille Claudel, mais je me suis davantage intéressée à l’épouse de Rodin, Rose, qui est avec lui depuis l’âge de 20 ans. J’ai eu très envie de donner une place importante à Rose ainsi qu’à Maria, la sœur de Rodin, qui est morte quand il avait 18 ans. Il a failli arrêter la sculpture à cette époque, en voulant devenir moine. Je pense que le roman donne au livre un mouvement et du souffle.
Il y a une dimension insulaire à ce roman. Beaucoup de gestes, de personnages hantés par le tragique…
Ce livre s’appelle Le chef-d’œuvre maudit, car tous les sculpteurs qui sont choisis pour faire ce Balzac décèdent. Le pauvre Chapu puis Rodin qui meurt avant de le voir installé dans Paris. J’avais l’impression qu’il me maudissait en même temps, c’était très impressionnant. Je suis persuadée que Rodin a pensé de la même façon et c’est pourquoi il y a beaucoup d’identification dans ce roman. Dans sa vie, Rodin est passé par des phases de dépression intenses, entre Camille Claudel qui ne voulait plus le voir, cette statue qui lui donnait tant de mal et cette reconnaissance qu’il ne parvenait pas à obtenir — il a quand même raté trois fois les Beaux-Arts. C’est un destin incroyable.












