Livres 27 mars

27 mars 2026

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Livres 27 mars

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France – Algérie, Inde – Chine : la guerre des mondes. Aperçu des livres de la semaine

Pierre Vermeren, France-Algérie. Le double aveuglement, Paris, Tallandier, 2026, 21,90 euros

L’historien spécialiste du Maghreb, Pierre Vermeren, propose une lecture incisive et volontairement à contre-courant des relations franco-algériennes contemporaines avec cet ouvrage qui s’inscrit dans un contexte mémoriel saturé, où les récits concurrents tendent à figer le débat public dans des postures irréconciliables. D’emblée, Vermeren annonce son ambition : rompre avec ce qu’il considère comme un « double aveuglement » entre Paris et Alger. D’un côté, une France prisonnière d’une culpabilité postcoloniale mal assumée ; de l’autre, un régime algérien instrumentalisant la mémoire de la guerre d’indépendance à des fins de légitimation politique interne. Cette symétrie critique constitue l’armature du livre et lui confère sa cohérence argumentative. Vermeren mobilise une vaste gamme de sources, mêlant archives, travaux historiographiques et analyses contemporaines, ce qui donne à son propos une densité certaine. Le lecteur appréciera également la clarté du style : fluide, souvent élégant, parfois incisif, de quoi rendre accessible un sujet pourtant complexe et chargé d’affects.

Cependant, cette volonté de rupture avec les « thèses dominantes » en Algérie tend parfois à produire un effet de balancier. À force de vouloir déconstruire un récit jugé hégémonique, Vermeren adopte par moments une position qui peut apparaître comme son miroir inversé. La critique du discours officiel algérien, si elle est souvent pertinente lorsqu’elle met en lumière ses usages politiques de la mémoire, gagnerait à être davantage nuancée dans ses implications sociales et culturelles. En particulier, la pluralité des voix au sein de la société algérienne reste en arrière-plan, au profit d’une lecture centrée sur les logiques étatiques.

C’est sans doute sur la question migratoire que cette tension est la plus visible. Lorsque l’auteur dénonce le « laxisme migratoire » des dirigeants français successifs, il adopte une grille d’analyse qui privilégie la responsabilité politique nationale, mais qui laisse dans l’ombre d’autres facteurs structurants : dynamiques économiques globales, héritages coloniaux, ou encore stratégies individuelles et familiales propres aux migrations. Cette approche, parfois univoque, peut donner le sentiment d’un diagnostic partiel, sinon orienté, qui simplifie une réalité pourtant multidimensionnelle.

De manière plus générale, l’ouvrage s’inscrit dans une tradition intellectuelle française critique des politiques mémorielles, mais il prend le risque de substituer à une lecture jugée « repentante » une autre forme de rigidité interprétative. Le « double aveuglement » qu’il dénonce n’est peut-être pas toujours dépassé, tant l’équilibre entre les deux rives apparaît, par moments, asymétrique dans le traitement. Ces réserves n’enlèvent rien à l’intérêt réel du livre. France–Algérie demeure une contribution stimulante au débat public, précisément parce qu’elle dérange et invite à la discussion. En refusant les consensus faciles, Vermeren oblige le lecteur à interroger ses propres présupposés, ce qui constitue sans doute la marque des ouvrages qui comptent.

Tigrane Yégavian

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Emmanuel Lincot, Chine-Inde. La guerre des mondes, Cerf, 2026, 22,90 euros

Spécialiste reconnu de l’histoire politique et culturelle de la Chine contemporaine, professeur à l’Institut catholique de Paris et directeur de recherche à l’IRIS, Emmanuel Lincot achève avec cet ouvrage sa trilogie asiatique. Après Le Très Grand Jeu : Pékin face à l’Asie centrale et L’Asie, terre de conflits, il décrit le face-à-face de deux géants : deux États-continents, deux civilisations millénaires dotées d’une puissance politique, économique, technologique et militaire considérable, dont la relation — et les chocs — dessineront en grande partie l’avenir du monde.

Ces deux colosses démographiques, qui représentent à eux seuls un tiers de l’humanité et dont les PIB combinés en parité de pouvoir d’achat atteignent un quart du PIB mondial, ne sont pas seulement des États continentaux : ils comptent parmi les rares civilisations ayant traversé les âges tout en projetant leur influence bien au-delà de leur environnement régional. Malgré des échanges culturels et religieux anciens, leur contact direct ne date que de 1950, lorsque l’Armée populaire de libération prit le contrôle du Tibet, quelques mois après son entrée triomphale à Pékin le 1er octobre 1949. L’affrontement s’affirma ensuite via le Pakistan, soutenu par Pékin au Cachemire, avant de s’étendre à l’ensemble de l’aire himalayenne, culminant lors du conflit d’octobre 1962 à l’issue duquel la Chine s’empara de vastes territoires indiens. À l’axe sino-pakistanais s’opposa durant la guerre froide l’axe soviéto-indien ; si ces alignements ont perdu une part de leur pertinence, ils n’en constituent pas moins l’arrière-plan sur lequel continuent de s’inscrire les fluctuations des rapports entre Delhi et Pékin.

La première « frontière liquide » génératrice d’un dilemme sécuritaire pour l’Inde est la LoC (Line of Control), frontière hautement militarisée avec le Pakistan au Cachemire, de plus en plus liée à la menace chinoise depuis le développement du corridor économique sino-pakistanais (CPEC). Quelque 700 000 soldats et paramilitaires y sont déployés, faisant de la LoC l’une des frontières les plus militarisées au monde. Le renforcement de la coopération militaire entre Pékin et Islamabad — illustré par l’opération Sindoor, qui donna lieu à un bref affrontement aérien entre l’Inde et le Pakistan du 7 au 10 mai — suscite une inquiétude croissante à Delhi. La seconde « frontière liquide » est la LAC (Line of Actual Control), séparant l’Inde de la Chine, entrecoupée par le Népal à l’ouest et le Bhoutan à l’est, et résumée par la formule « no war, no peace ». L’absence de volonté chinoise de régler ce contentieux a durablement figé les relations entre les deux voisins.

Dans ces conditions, quel avenir pour la doctrine Primakov ? À la tête du ministère des Affaires étrangères russe au début des années 1990, Evgueni Primakov avait conceptualisé la relation triangulaire Russie-Inde-Chine (RIC), destinée à contrecarrer l’influence américaine en Asie. Quelles qu’aient été ses intentions, force est de constater que les côtés de ce triangle sont structurellement déséquilibrés. Si l’Inde s’est rapprochée des Occidentaux en rejoignant notamment le Quad en 2007 et en renforçant ses liens avec l’Australie et le Japon, elle ne peut que s’interroger sur la fiabilité de l’engagement américain en cas d’affrontement majeur avec la Chine. Elle est longtemps demeurée le premier importateur d’armement russe (58 % de ses achats entre 2014 et 2018), a passé commande de douze réacteurs nucléaires sur vingt ans, et est devenue un acheteur significatif de pétrole Urals (37 % de ses approvisionnements) — dont Donald Trump vient d’autoriser les achats pour un mois. Quant à la Chine, son gigantesque projet des Routes de la Soie — dont le volet maritime, dit « collier de perles », vise à réduire sa dépendance au détroit de Malacca par lequel transite 80 % du trafic pétrolier mondial — poursuit un objectif stratégique clair : fixer l’Inde sur sa frontière terrestre pour l’empêcher de se doter d’une marine de haute mer digne de ce nom.

Bien que réunis au sein des BRICS et de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), où règne davantage une unité de façade, les deux colosses n’en livrent pas moins une compétition permanente : recherche d’alliances, manœuvres de contournement, conquête de leviers d’influence. Pékin cherche à encercler Delhi en cultivant des relations privilégiées avec la plupart de ses voisins — Népal, Bangladesh, Myanmar. Cette confrontation se déploie d’abord en Asie centrale, longtemps arrière-cour de la Russie, qui a réorienté ses échanges vers la Chine, devenue son premier partenaire commercial. L’Ouzbékistan, géant démographique de la région, en est la clef de voûte : c’est là qu’a été créé en 2004 le premier institut Confucius à l’étranger. Aucun État centrasiatique — pas plus qu’aucun pays du Moyen-Orient — n’a sanctionné Pékin pour ses exactions contre les Ouïghours. Au Moyen-Orient, d’où la Chine tire près de la moitié de ses approvisionnements en hydrocarbures et en matières stratégiques (urée, hélium, etc.), elle s’efforce depuis une décennie de s’imposer comme acteur incontournable, comme l’a illustré la fragile réconciliation entre l’Iran et l’Arabie saoudite qu’elle a facilitée en avril 2023. Cette compétition croissante entre Washington et Pékin profite à l’Inde, dont la présence humaine dans la région est autrement plus importante : dans les seuls Émirats arabes unis, sur neuf millions d’habitants, 3,5 millions sont indiens. Face aux Routes de la Soie, Delhi a opposé une série de corridors alternatifs, dont le corridor Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC), susceptible de réduire de 30 % les coûts et de 40 % les délais de transport entre les ports européens et les pays concernés. Parallèlement, les efforts de Pékin pour étendre son influence dans le voisinage immédiat de l’Inde — Sri Lanka, Bangladesh, Maldives, Népal — contrarient directement la stratégie du « neighbourhood first » de Narendra Modi.

Au-delà des discours convenus sur la paix, la coopération Sud-Sud, le multilatéralisme et l’ordre mondial multipolaire, les deux géants asiatiques se livrent donc à une compétition devenue implacable. La Russie, qui partage avec eux un même tropisme autoritaire, joue depuis des décennies un rôle d’arbitre fragile — rôle que son affaiblissement progressif pourrait remettre en cause, incitant Indiens et Chinois à se percevoir plus ouvertement comme des rivaux. La succession de surprises stratégiques récentes — dont certaines impliquant directement la région — confirme que l’Indo-Pacifique s’impose comme le théâtre principal d’une guerre hybride et d’usure entre les deux puissances. Cette rivalité nourrit en retour, dans les deux pays, un nationalisme fondé sur la fusion de l’État, du peuple et de l’armée sous des dirigeants autoritaires — un modèle qui, bon gré mal gré, semble appelé à essaimer.

Eugène Berg

Maurice Chappaz, Verdure de la nuit et autres poèmes, Poésie/Gallimard, 8,40 euros.

Une géographie de l’âme

Il est l’un poètes dont l’œuvre constitue, à elle seule, un acte politique — non par les slogans qu’elle brandit, mais par la manière dont elle s’enracine dans une terre et la restitue au monde avec une intensité qui confine au manifeste. Maurice Chappaz (1916-2009) est de ceux-là. Ce Valaisan de souche, longtemps ignoré des grandes capitales littéraires françaises, trouve enfin dans la collection Poésie/Gallimard la diffusion qu’il mérite depuis des décennies. Le Suisse romand Chappaz est, au sens fort du terme, un poète de territoire. Le Valais qu’il chante — ses glaciers qui reculent, ses vignes accrochées aux versants comme des sentences, ses villages que le tourisme de masse et la modernité technique défigurent — n’est pas un décor romantique ni une carte postale alpine. C’est un espace disputé, menacé, traversé de tensions entre l’ancien monde paysan et la civilisation de l’asphalte et du béton. Dès lors, lire Chappaz, c’est prendre la mesure d’un combat, celui d’un homme qui refuse que sa terre soit abstraite, neutralisée, réduite à une fonctionnalité économique.

Verdure de la nuit réunit des poèmes qui couvrent plusieurs décennies de création, permettant au lecteur de suivre l’évolution d’une langue qui ne cesse de se densifier. Les premiers textes sont déjà habités par cette lumière particulière du Rhône supérieur, cette clarté crue et froide qui descend des cols. Mais au fil des pages, quelque chose se durcit, s’assombrit, comme si le poète prenait acte de la lente dépossession qui s’opère sous ses yeux. Les paysans disparaissent, les alpages se ferment, les traditions s’érodent. Chappaz ne versant jamais dans la nostalgie stérile, il transforme ce deuil en énergie verbale, en colère retenue qui donne à ses vers leur tension singulière. La langue de Chappaz est organique, charnelle, parfois rude comme le granit. Elle emprunte aux patois, aux noms de lieux, aux gestes du travail agricole, pour constituer ce que l’on pourrait appeler une résistance lexicale : nommer, c’est conserver ; dire le nom valaisan des choses, c’est refuser leur dissolution dans l’universel sans visage. En cela, Chappaz rejoint, sans jamais en avoir fait la théorie, les réflexions contemporaines sur l’enracinement, la souveraineté culturelle, la dignité des peuples de montagne face aux logiques centralisatrices et globalisantes.

Époux de la nouvelliste Corinna Bille, ami de Gustave Roud et de René-Guy Cadou, Chappaz appartient à cette constellation de poètes régionaux — terme qu’il faut entendre en son sens le plus noble — qui ont compris que l’universel ne se gagne qu’en creusant profondément le particulier. Il y a du Péguy dans ce rapport à la terre natale comme lieu théologique autant que géographique. Il y a aussi une forme d’écologie politique avant la lettre : ce poète ne défendait pas la nature comme abstraction, mais comme sol concret, comme héritage transmis et promesse faite aux générations à venir. Ce recueil nous invite à comprendre que la poésie est aussi une géopolitique du quotidien.  Chaque poème est une frontière tenue, un morceau de monde arraché à l’oubli. Dans un siècle où les identités locales reprennent force et voix face aux effacements uniformisateurs, la voix de Maurice Chappaz résonne avec une actualité saisissante.

Tigrane Yégavian

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