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Depuis 2016, une guerre civile ravage les régions anglophones du Cameroun. Plus de 6 000 morts, 648 000 déplacés internes, 80 000 réfugiés au Nigeria — et une invisibilité internationale presque totale.
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Le conflit plonge ses racines dans le partage colonial entre France et Grande-Bretagne : la partie anglophone, intégrée de force dans un État unitaire francophone, revendique son indépendance sous le nom d’Ambazonie depuis 2017.
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Derrière la guerre civile, un régime de 43 ans — Paul Biya, 93 ans — qui refuse toute décentralisation, et un pays confronté simultanément à l’insurrection jihadiste de Boko Haram au nord.
Elle dure depuis 2016. Elle a fait plus de six mille morts, déplacé des centaines de milliers de personnes, réduit des villages entiers en cendres et privé plus de 600 000 élèves de scolarité. Et pourtant, la guerre civile qui ravage les régions anglophones du Cameroun est une guerre dont les médias du monde entier ne parlent pas beaucoup. Une guerre oubliée, au cœur d’un pays que la communauté internationale regarde à peine.
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Les racines coloniales du conflit
Pour comprendre la crise camerounaise, il faut remonter au partage colonial. Entre la fin du XIXe siècle et la première guerre mondiale, le « Kamerun » était un protectorat allemand, avant d’être transféré à la France par la Société des Nations, ainsi que pour une plus petite partie, soit un cinquième de son territoire, à la Grande-Bretagne.
Cette division administrative va produire deux Cameroun dans un seul : un Cameroun francophone, de loin le plus grand, administré selon le modèle centralisateur français, et un Cameroun anglophone, structuré selon la tradition britannique du common law et du fédéralisme. Le Cameroun français a obtenu son indépendance en 1960 et, le 11 février de l’année suivante, un plébiscite a été organisé sous l’égide des Nations Unies au Cameroun britannique, afin de permettre aux Camerounais anglophones de choisir entre l’adhésion au Nigeria voisin ou bien à la toute nouvelle République du Cameroun francophone. La troisième option, celle de l’indépendance, fut exclue du référendum alors qu’aux dires des évêques locaux, elle était bien la plus populaire des trois.
La partie sud du Cameroun britannique choisit l’union avec le Cameroun francophone, dans le cadre d’une structure fédérale. Mais cette fédération ne tient pas longtemps. Sous la pression du gouvernement central de Yaoundé, elle est progressivement démantelée au profit d’un État unitaire qui absorbe les spécificités anglophones. La langue, le système judiciaire, l’administration, le système scolaire : tout est progressivement francisé, au détriment des deux millions d’habitants des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.
2016 : l’étincelle
La crise éclate à l’automne 2016, en apparence sur des questions professionnelles. Des avocats et des enseignants des régions anglophones descendent pacifiquement dans la rue pour protester contre l’imposition du droit civil français dans les tribunaux et des programmes scolaires francophones dans leurs écoles. Ce sont les piliers mêmes de leur tradition juridique et éducative qui sont en jeu.
Le gouvernement central a violemment réprimé ces manifestations. Et c’est ce qui a déclenché la guerre civile, avec l’entrée en scène de groupes armés séparatistes, les « Amba boys ». Ces combattants revendiquent l’indépendance d’un nouvel État qu’ils appellent l’Ambazonie, du nom de la baie d’Ambas, sur l’Atlantique. L’Ambazonie a proclamé son indépendance en 2017, jusqu’ici sans la moindre reconnaissance de la communauté internationale.
La répression gouvernementale est brutale. L’armée camerounaise incendie des villages, procède à des arrestations massives et mène des opérations qui ne distinguent pas toujours les combattants des civils. Les séparatistes répliquent par des assassinats, des enlèvements, des attaques contre les forces de sécurité et contre les écoles, qu’ils considèrent comme des instruments de l’État centralisateur.
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Les massacres
Deux massacres ont particulièrement marqué l’opinion en 2020.
Le premier à Ngarbuh, le 14 février 2020 : des soldats de l’armée camerounaise et des membres d’un groupe d’autodéfense attaquent un village. Vingt-deux civils sont tués, dont une femme enceinte et treize enfants. Le gouvernement camerounais nie dans un premier temps toute responsabilité avant d’admettre, sous pression internationale, que des soldats étaient impliqués.
Le second à Kumba, le 24 octobre 2020 : un commando armé fait irruption dans une école et ouvre le feu sur des élèves. Six enfants sont tués, une douzaine blessés. La responsabilité n’est revendiquée par aucune faction, les deux camps se renvoyant la balle.
Ces tristement célèbres massacres illustrent la logique de terreur qui s’est installée dans les deux régions anglophones, où la population civile est prise en étau entre les exactions des forces gouvernementales et la violence des groupes séparatistes.
Le bilan humain
Dans la partie anglophone du Cameroun, l’économie est à l’arrêt. Plus de 6 000 Camerounais ont trouvé la mort dans le conflit, des centaines de milliers ont fui et 80 000 d’entre eux ont trouvé refuge au Nigeria voisin. Ces sept à huit dernières années, les écoles ont fonctionné de manière précaire, quand elles ne sont pas restées fermées. Selon l’International Crisis Group, l’instruction de plus de 600 000 élèves a été compromise par le conflit.
La lutte, qui a ses racines dans les origines coloniales anglaises et françaises du Cameroun, a conduit au déplacement interne de 648 000 personnes. À ce bilan s’ajoutent environ 2 000 prisonniers politiques et l’afflux de réfugiés en provenance de la turbulente République centrafricaine voisine, qui aggrave encore une situation humanitaire déjà critique.
Paul Biya : 43 ans de pouvoir
Derrière la crise anglophone se profile la figure du président Paul Biya. Âgé de 93 ans, il est au pouvoir depuis 43 ans. Il a été reconduit dans ses fonctions lors des élections de l’année dernière, marquées par des violences et des allégations de fraude. Son régime, l’un des plus longs du monde, gouverne par la concentration du pouvoir à Yaoundé et le refus de toute décentralisation substantielle. C’est sous sa présidence que les concessions accordées aux anglophones lors de la réunification ont été progressivement vidées de leur substance.
Biya est rarement présent au Cameroun, passant de longues périodes en Europe. Sa gestion de la crise anglophone a oscillé entre la répression militaire et l’offre de dialogues que les séparatistes ont systématiquement refusés ou boycottés, considérant que tout cadre de négociation organisé par Yaoundé était biaisé par avance.
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Une double menace sécuritaire
La crise anglophone n’est pas la seule menace que le Cameroun doit affronter. D’autres régions du pays sont également la cible de raids armés, comme les régions plus au nord, entre le Nigeria et le Tchad, où le terrorisme jihadiste fait rage, et où des guérilleros de Boko Haram et de l’État islamique de la Province d’Afrique occidentale (ISWAP) attaquent fréquemment des villages et des écoles, perpétrant des massacres et des enlèvements.
Le pays est donc confronté à deux crises sécuritaires simultanées, de nature radicalement différente : au nord, une insurrection jihadiste transnationale qui déborde du Nigeria et du Tchad ; au sud-ouest, une guerre civile séparatiste d’origine politique et culturelle. Ces deux conflits n’ont pas de lien organique entre eux, mais ils se cumulent pour épuiser les ressources militaires, administratives et humanitaires d’un État déjà fragile.
Ce qui caractérise peut-être le plus la guerre en Ambazonie, c’est son invisibilité internationale. Contrairement aux conflits au Sahel ou à la guerre en RDC, elle ne suscite pas de résolutions du Conseil de sécurité, pas d’opérations de maintien de la paix, pas d’attention médiatique soutenue.
Une guerre sans issue visible
Neuf ans après le déclenchement du conflit, aucune perspective de règlement n’est en vue. Les groupes séparatistes sont fragmentés en une dizaine de factions qui se combattent parfois entre elles autant qu’elles affrontent l’armée gouvernementale. Yaoundé refuse tout dialogue sur la base d’une quelconque autonomie ou fédéralisation, considérant que toute concession constitutionnelle ouvrirait une boîte de Pandore dans un pays qui compte plus de 250 groupes ethniques et langues différents.








