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Graham Allison est l’inventeur d’un concept que tout le monde cite pour expliquer la rivalité sino-américaine et que presque personne n’a lu dans le détail. Le « piège de Thucydide » est devenu une formule magique qui prédit la guerre, alors qu’Allison consacre son livre à expliquer comment l’éviter.
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Loin d’être un fatalisme guerrier, Vers la guerre (2017) est un plaidoyer pour la diplomatie, une mise en garde contre les dynamiques de crise et une réfutation de l’inévitabilité du conflit.
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Retour au texte, pour mesurer l’ampleur du contresens.
Ce que tout le monde dit
L’expression est désormais incontournable dans les cercles géopolitiques, les colonnes de commentateurs et les discours d’experts. Depuis 2017, le « piège de Thucydide » s’est imposé comme la grille de lecture dominante de la rivalité sino-américaine. Le résumé qui circule partout est simple : quand une puissance montante défie une puissance établie, la guerre est inévitable. La Chine montante défie les États-Unis établis. Donc la guerre est inévitable.
Cette lecture a été reprise par des politiques, des éditorialistes, des stratèges militaires. Elle est brandie tantôt pour justifier la fermeté face à Pékin, tantôt pour appeler à la capitulation préventive. Dans les deux cas, Graham Allison n’est pas convoqué pour sa pensée mais pour une formule.
Ce contresens a une source précise : la formule elle-même. « Le piège de Thucydide » sonne comme une loi d’airain. Elle suggère une mécanique inéluctable, un engrenage dont on ne sort pas. C’est exactement le contraire de ce qu’Allison a voulu écrire.
Ce qu’Allison a réellement écrit
La première phrase de la conclusion de Vers la guerre (Destined for War, 2017) mérite d’être citée intégralement, parce qu’elle réfute à elle seule la lecture dominante : « La guerre entre les États-Unis et la Chine n’est pas inévitable. Je crois que les dirigeants des deux pays peuvent éviter ce piège, mais seulement s’ils comprennent à quel point le danger est grave. »
Ce n’est pas une prédiction ; c’est un avertissement. Graham Allison ne dit pas que la guerre aura lieu, il dit qu’elle est possible, qu’elle a été la règle dans l’histoire, et que la comprendre est la condition pour l’éviter.
Thucydide mal lu
Le concept lui-même mérite d’être examiné de près, parce que l’usage qu’on en fait trahit souvent une lecture superficielle de Thucydide lui-même.
Allison s’appuie sur la formule célèbre de l’historien grec dans La Guerre du Péloponnèse : « Ce qui rendit la guerre inévitable, c’est la croissance de la puissance d’Athènes et la peur que cela inspira à Sparte. » Il en tire le concept de « piège » : quand une puissance montante défie une puissance établie, la peur, la méfiance et les dynamiques de prestige créent une pression structurelle vers la guerre que les acteurs individuels peinent à contrôler.
Mais Allison ne dit pas que Thucydide a découvert une loi universelle : il dit que Thucydide a identifié une dynamique récurrente, ce qui est très différent. Une dynamique peut être contrariée. Une loi ne le peut pas.
Et surtout, il note ce que ses commentateurs omettent systématiquement : Thucydide lui-même ne croyait pas que la guerre entre Athènes et Sparte était inévitable. Il pensait qu’elle aurait pu être évitée, et que c’est la série de mauvaises décisions prises par des dirigeants enfermés dans leurs peurs et leurs calculs de prestige qui l’avait rendue réelle. La Guerre du Péloponnèse est moins un traité de fatalisme qu’une leçon sur les erreurs humaines.
Les seize cas et les quatre exceptions
L’argument central du livre repose sur une étude historique systématique. Graham Allison et son équipe de Harvard ont recensé seize cas de rivalité entre puissance montante et puissance établie depuis le XVe siècle. Dans douze de ces seize cas, la rivalité a débouché sur la guerre. C’est ce chiffre, 75 %, que tout le monde cite.
Ce qu’on ne cite presque jamais, ce sont les quatre exceptions. Selon Allison, il y a eu quatre cas où la rivalité entre puissance montante et puissance établie n’a pas débouché sur la guerre. Et il consacre une part importante de son livre à les analyser : pourquoi ces quatre cas ont-ils échappé au piège ? Qu’est-ce qui a permis de gérer la transition sans conflit armé ?
Les réponses qu’il donne sont précises. La montée en puissance de la Grande-Bretagne face à la Hollande au XVIIe siècle s’est résolue sans guerre majeure parce que les deux puissances partageaient suffisamment de valeurs communes pour trouver un arrangement. L’émergence des États-Unis comme puissance mondiale dominante face à la Grande-Bretagne à la fin du XIXe siècle s’est faite sans guerre parce que Londres a su reconnaître la nouvelle réalité et s’y adapter avec une remarquable lucidité stratégique.
La mécanique du piège
Allison identifie avec précision les ressorts psychologiques et politiques qui transforment une rivalité structurelle en guerre. Ils méritent d’être exposés, parce que c’est là que réside l’apport analytique réel du livre, bien au-delà du slogan.
Le premier ressort est la peur. La puissance établie n’a pas peur de la puissance montante parce qu’elle la juge agressive, elle a peur parce qu’elle se sent décliner. Cette peur du déclin produit des réactions défensives disproportionnées, une tendance à interpréter chaque geste de l’adversaire comme une provocation, et une logique de confrontation préventive qui peut déclencher précisément ce qu’elle cherche à éviter.
Le second ressort est l’orgueil. La puissance montante ne veut pas seulement la sécurité et la prospérité, elle veut la reconnaissance. Elle veut que le monde, et en particulier la puissance établie, reconnaisse qu’elle a changé de rang. Cette demande de reconnaissance, que Allison emprunte à Hegel et à Fukuyama, est souvent ignorée ou mal gérée par la puissance établie, qui y voit une provocation plutôt qu’une aspiration légitime.
Le troisième ressort est la dynamique de crise. Une fois que la peur et l’orgueil sont à l’œuvre, les crises, même mineures, même accidentelles, peuvent prendre une ampleur disproportionnée. Allison consacre un chapitre remarquable aux mécanismes par lesquels la Première Guerre mondiale a éclaté : une série de décisions prises dans l’urgence, sous la pression des délais militaires et des calculs de prestige, par des dirigeants qui ne voulaient pas la guerre mais qui, à chaque étape, ont choisi l’escalade plutôt que la désescalade. « Les pères fondateurs de la Première Guerre mondiale, écrit Allison, étaient des somnambules, des hommes compétents, très informés, qui ne voyaient pas que leurs actions allaient provoquer le désastre. »
Ce qu’Allison dit de la Chine
Sur la Chine elle-même, le livre est beaucoup plus nuancé que son usage ne le laisse entendre. Allison ne présente pas la Chine comme une puissance agressive animée par une volonté de domination mondiale. Il la présente comme une puissance qui cherche à retrouver la position qu’elle occupait dans son espace régional avant le « siècle des humiliations », de 1839 à 1949. Cette ambition est, à ses yeux, légitime et compréhensible. Le problème n’est pas la Chine : c’est la collision entre cette ambition légitime et les engagements américains dans la région Asie-Pacifique.
Il note avec une ironie grinçante que les États-Unis appliquent au Pacifique exactement la doctrine Monroe qu’ils ont imposée dans leur propre hémisphère au XIXe siècle : une zone d’influence exclusive, hors de portée des grandes puissances extérieures. Quand la Chine revendique quelque chose d’analogue en mer de Chine méridionale, Washington s’en indigne. « Imaginez comment les États-Unis réagiraient si la Chine établissait des alliances militaires au Mexique et au Canada. »
Ce que le piège n’explique pas
Allison est suffisamment honnête pour identifier les limites de son propre concept. Le piège de Thucydide ne s’applique pas mécaniquement à toutes les rivalités de puissance. La dissuasion nucléaire change radicalement le calcul stratégique : une guerre directe entre deux puissances nucléaires a une probabilité de destruction mutuelle assurée qui n’existait pas dans le monde grec. L’interdépendance économique sino-américaine, deux économies dont les chaînes de valeur sont profondément imbriquées, crée des coûts à la guerre qui n’avaient pas d’équivalent historique.
Et surtout, les capacités de communication et de gestion de crise entre grandes puissances ont considérablement progressé depuis 1914. Les lignes directes, les mécanismes de désescalade, la diplomatie militaire : autant d’outils qui n’existaient pas quand l’Europe a glissé dans la guerre par somnambulisme.
Un plaidoyer pour la diplomatie
La partie la plus importante du livre est sa dernière partie, qui propose douze leçons tirées des cas historiques pour éviter le piège. Ce sont douze recommandations concrètes de politique étrangère, qui font du livre non pas un traité de fatalisme mais un manuel de gestion de crise entre grandes puissances.
La plus frappante est peut-être la plus simple : ne jamais humilier l’adversaire inutilement. Les humiliations créent des rancœurs qui durent des décennies et alimentent les demandes de revanche.
Le grand malentendu
Un livre qui analyse les conditions historiques de la guerre est devenu la preuve que la guerre est inévitable. Un auteur qui consacre sa conclusion à plaider pour la diplomatie est cité comme le prophète de l’affrontement. Un concept construit pour alerter les dirigeants est devenu un fatalisme commode qui dispense d’agir.
C’est le destin des grandes formules : elles finissent par vivre indépendamment des livres qui les ont engendrées. Le piège de Thucydide est tombé dans son propre piège : celui du slogan qui écrase la pensée qu’il était censé transmettre.
Allison, lui, continue de répéter que la guerre entre les États-Unis et la Chine n’est pas inévitable. Mais personne ne l’entend, parce que tout le monde est trop occupé à citer son titre.








