La France, et l’économie française en particulier, se porte mal. Pourtant, on assiste impuissants à une inquiétante léthargie du corps politique, qui se vérifie constamment depuis de nombreuses années, voire décennies.
Ce qu’Olivier Babeau dénommait L’horreur politique dans un ouvrage marquant de 2017 continue de se vérifier de jour en jour. Aussi, Kevin Brookes, le directeur du think tank Génération Libre, prend à son tour la plume pour présenter ses analyses et témoigner de son expérience d’ancien collaborateur d’élus à l’Assemblée nationale et au Sénat afin d’alerter sur les tares qui gangrènent notre système et de proposer ses solutions face au marasme ambiant et ce statu quo insupportable qui continue de grever notre avenir.
Kevin Brookes, Que faire de nos élites politiques ? , Plon, avril 2026, 96 pages.
Tirer les avantages du système, légiférer au moindre fait divers, entretenir la démagogie, distribuer des avantages, exonérations, subventions ou autres privilèges pour acheter la paix sociale, entretenir l’illusion de la gratuité des services publics ou de la dépendance à l’État-providence, voilà quelques-unes de ces tares que nous connaissons bien, mais dont les Français ne sont pas toujours suffisamment conscients.
La politique a-t-elle encore un sens ? interrogeait Hannah Arendt. On peut se le demander aujourd’hui encore et pour ainsi dire plus que jamais.
Face à la spirale infernale des déficits et de la dette publique ainsi entraînés, de la bureaucratie sclérosante, et des tensions liées à l’inefficacité que cela engendre, c’est à tout cet État de connivence, pour paraphraser le titre d’un ouvrage resté célèbre de l’économiste Jean-Marc Daniel, qu’il convient de s’opposer si l’on entend retrouver une situation plus saine et restaurer nos véritables libertés. D’où le diagnostic qu’établit Kévin Brookes à travers cet essai.
Des dérives bien marquées
L’ancien collaborateur d’élus s’intéresse au désintérêt croissant d’une grande partie des Français à l’égard de la politique et aux raisons qui peuvent susciter cette défiance.
Une autre grande intellectuelle, Simone Weill, allait jusqu’à poser la question suivante : Faut-il supprimer les partis politiques ? On pourrait presque, en effet, se le demander, lorsqu’on observe nos politiques et lorsque Kévin Brookes évoque son expérience des votes en Commission des Finances à l’Assemblée nationale, le brouhaha ambiant et la confusion qui accompagnent les votes à main levée d’amendements obscurs, mus par les intérêts électoraux locaux des uns et des autres, régulièrement au détriment du contribuable, quand ce n’est pas au profit de certaines minorités actives, comme l’entrevoyait déjà Alexis de Tocqueville dans ses analyses sur le despotisme démocratique.
Toute la thèse du livre est centrée sur l’idée que la société française serait plus prospère si on réduisait le pouvoir des politiques et leur champ d’action. L’État occupe une trop grande place et les politiques ne font qu’accroître son périmètre, ainsi que les dépenses qui y sont associées, sans oublier le poids des normes et réglementations, les hauts fonctionnaires et administrations étant loin de jouer un rôle secondaire dans toute cette affaire, comme l’avait superbement montré notamment Chloé Morin dans un ouvrage évoquant le poids de la technostructure en France. Le tout sans que les Français soient vraiment gagnants ou satisfaits, y compris de ces services publics qu’on leur a toujours tant vantés.
« Pour préserver un statu quo dont elles tirent de nombreux avantages, ces élites utilisent leur monopole pour acheter la paix sociale et maintenir les citoyens dépendants de l’État-providence. À coups de subventions, d’exonérations fiscales, de distributions de privilèges, de gratuité factice des services publics, elles achètent la paix sociale, anesthésient tout esprit de résistance, et tuent dans l’œuf toute volonté de réforme. Complexité, bureaucratie, injustice, copinage et népotisme, spirale infernale de la dette publique, inefficacité économique… »
Les progrès économiques et sociaux proviennent plutôt de la société civile
« Or, les miracles technologiques dont bénéficient parfois des milliards d’êtres humains sur la planète proviennent davantage de la société civile que de décisions politiques. »
Ce ne sont, en effet, pas les politiques qui créent la prospérité, ce ne sont pas eux qui permettent d’innover dans les technologies, de dégager des gains de productivité, de rendre l’accès possible au plus grand nombre à des biens et services dont nous n’aurions pas pu bénéficier auparavant.
Eux sont plutôt centrés sur le court terme. Comme le montraient les travaux de l’école du public choice, sur l’horizon de leur propre élection ou réélection. Guère sur des projets de société véritablement construits et cohérents, inscrits dans la durée et le réel souci de l’avenir.
« La volatilité des positionnements politiques et l’absence de vision de long terme de nos élites en témoignent. Leurs opinions semblent varier au gré des sondages, des tendances sur les réseaux sociaux, de l’indignation du jour. Certains représentants renient aisément hier ce qu’ils proclamaient la veille. J’ai également pu constater, en les fréquentant, la méfiance qu’ils portent envers ceux qui ont une certaine cohérence doctrinale et la transformation des programmes en éléments de langage. En comparant les discours et les tribunes des acteurs politiques des années 1970 à ceux d’aujourd’hui, on est frappé par le rétrécissement du propos, par la réduction du champ lexical, mais aussi par l’absence de culture politique et philosophique. »
Constat renforcé par l’observation par l’auteur de l’usage généralisé des réseaux sociaux au Palais Bourbon, l’émotionnel laissant de moins en moins de place au rationnel.
Une professionnalisation de la politique qui renforce la bureaucratie
La professionnalisation de la politique est aussi un problème en ce qu’elle va de pair avec la bureaucratisation de l’État. Elle aboutit à la formation d’une sorte de caste, qui ne vit que de la politique, en faisant une carrière, la réélection devenant de fait l’enjeu essentiel, qui détermine les décisions, au détriment de ce qui est réellement juste ou efficace. Ce qui favorise les groupes d’intérêt au détriment des idées.
Un système qui laisse songeur quant à la perversion de notre fonctionnement démocratique lorsqu’on sait que 25 millions de personnes ont un revenu dépendant de l’État en France.
Une véritable distribution de privilèges et l’entretien d’une clientèle qui se fait au détriment des libertés, amplifiant le mécanisme de la servitude volontaire telle que l’avait définie Etienne de la Boétie.
Sans oublier les formes de copinage et de recasage des élus ou ministres ayant perdu leur mandat.
Les corporatismes sont partout, empêchant toute véritable réforme et nuisant à la prospérité du plus grand nombre, la plupart du temps au nom de cette fiction appelée « intérêt général ».
Kevin Brookes dénonce également un système : celui de l’autodésignation des élites, aussi bien politiques qu’administratives, très formatées, académiques, et pleines d’arrogance, mais aussi qui ont pour point commun de partager une vision très étatiste, qu’ils soient de gauche ou de droite. En particulier la fameuse énarchie dont on parle depuis si longtemps.
Sans oublier les collusions avec les journalistes économiques ou commentateurs de la vie politique, qui fréquentent les mêmes lieux, se côtoient, dînent ensemble, y compris avec les dirigeants des grands groupes, eux-mêmes issus, pour une grande partie d’entre eux, des mêmes grands corps de l’État et des mêmes grandes écoles.
Revoir d’urgence notre système
La difficulté est que tout ce système, toute cette spirale interventionniste, est facteur d’inefficacité. L’immédiat, ce qui se voit, en référence à Frédéric Bastiat, comme l’établit l’auteur, est privilégié sur les effets à plus long terme et toutes les conséquences négatives induites de ces décisions, ce qui ne se voit pas.
« Le problème, au fond, n’est pas l’État lui-même, mais plutôt son omnipotence et son champ d’action qui ne connaît pas assez de limites. Ainsi, la tendance à vouloir tout faire à la place des acteurs de terrain, combiné à une culture politique et administrative court-termiste préférant le contrôle à la responsabilité, engendre une élite ambitionnant de tout réglementer, y compris nous. »
Alors, en définitive, devons-nous nous en remettre systématiquement à l’État-nounou dont nous parlait Mathieu Laine dans un ouvrage de 2006 resté célèbre, ou n’avons-nous pas intérêt à entrer dans l’ère du post-politique dont ce même auteur évoquait trois ans plus tard les prémisses, quitte – sinon à se passer totalement des politiques – du moins à déconcentrer et décentraliser les prises de décisions, comme le suggère ici Kevin Brookes, ou encore à l’instar des Suisses et de ce que propose Raphaël Doan dans un autre ouvrage présenté ici même récemment, recourir davantage au référendum ? La réflexion est ouverte. Mais il y a urgence d’agir si nous ne voulons pas continuer d’obérer notre avenir…









