Les guerres d’Italie. Quand la France rêvait de la péninsule

8 août 2026

Temps de lecture : 10 minutes

Photo : Sous l'égide du pape Paul III, la paix de Nice entre François Ier et Charles Quint met un terme à la huitième guerre d'Italie en 1538. Toile de Taddeo Zuccari, XVIe siècle.

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Les guerres d’Italie. Quand la France rêvait de la péninsule

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  • Pendant soixante-cinq ans, de 1494 à 1559, cinq rois de France se succèdent dans la même obsession : conquérir l’Italie.

  • Ils y gagnent Marignan et quelques années de gloire. Ils en reviennent avec la Renaissance.

  • Le traité de Cateau-Cambrésis leur prend tout le reste.

Pourquoi l’Italie ?

Pour comprendre les guerres d’Italie, il faut d’abord comprendre ce qu’est la péninsule à la fin du XVe siècle. Non pas un État, ni même une nation — un archipel de puissances rivales, chacune souveraine, chacune brillante, chacune dangereuse pour ses voisines. Florence sous Laurent de Médicis, Venise la Sérénissime, Milan sous les Visconti puis les Sforza, le royaume de Naples sous les Aragon, l’État pontifical sous des papes qui sont autant des princes que des pasteurs : cinq grandes puissances et une constellation de petites, maintenues dans un équilibre instable par la Paix de Lodi de 1454.

Cet équilibre, les Italiens l’ont inventé. La diplomatie moderne — ambassades permanentes, traités bilatéraux, jeux d’alliance — naît dans cette Italie du Quattrocento, précisément parce que la survie de chaque État en dépend. Mais cet équilibre est fragile. Il suffit qu’un acteur extérieur s’y introduise pour que tout s’effondre.

La France a plusieurs raisons de regarder vers le sud. Des raisons dynastiques d’abord : la maison d’Anjou, dont les Valois sont les héritiers, a longtemps régné sur Naples. La maison d’Orléans, dont Louis XII est issu, descend de Valentine Visconti et revendique Milan. Ces droits sont anciens, discutables, souvent fictifs — mais dans la culture politique de la Renaissance, la légitimité dynastique est une monnaie réelle.

L’Italie en 1494 (c) Wikipédia

Des raisons de prestige ensuite. L’Italie est le centre du monde civilisé. Ses villes sont riches, ses artistes incomparables, sa culture éblouissante. Un roi de France qui règne sur Milan ou Naples accède à une stature européenne qu’aucune conquête nordique ne lui procurerait. Charles VIII, jeune, vaniteux, nourri de lectures chevaleresques, rêve de gloire antique. Il se voit en nouveau Charlemagne, voire en croisé partant reprendre Constantinople aux Turcs après avoir fait main basse sur Naples.

Des raisons géopolitiques enfin. La France des Valois, sortie victorieuse de la guerre de Cent Ans, a reconstitué son territoire. Elle est puissante, ses finances sont saines, son armée est la première d’Europe — notamment grâce à son artillerie, révolutionnaire pour l’époque. Les guerres d’Italie sont aussi une façon de canaliser l’énergie de cette machine de guerre, d’occuper une noblesse qui sans campagnes étrangères deviendrait dangereuse.

Charles VIII ouvre le bal : Naples, 1494-1495

C’est Ludovic le More, duc de Milan, qui pousse Charles VIII à passer les Alpes. Menacé par Naples et Florence, il cherche un protecteur puissant — et croit pouvoir utiliser le roi de France comme un instrument avant de s’en débarrasser. Calcul cynique et désastreux : il ouvre la boîte de Pandore.

En août 1494, Charles VIII franchit les Alpes à la tête d’une armée de 25 000 hommes, portant avec elle une artillerie mobile que l’Italie n’a jamais vue. Les canons français tirent des boulets de fer — non plus de pierre — avec une cadence et une précision qui rendent obsolètes les forteresses médiévales. Fornoue, Mordano, Fivizzano : les places fortes tombent en quelques heures là où elles auraient tenu des mois. L’Italie est sidérée.

La descente vers Naples est presque une promenade militaire. Florence se soumet. Le pape Alexandre VI — Rodrigo Borgia — laisse passer. Rome ouvre ses portes. Naples capitule en février 1495 après quelques semaines. Charles VIII entre dans la ville en vainqueur, ceint la couronne napolitaine et se croit maître de l’Italie.

Mais la coalition se forme immédiatement. Le pape, Venise, Milan — qui regrette déjà son initiative —, l’Espagne de Ferdinand d’Aragon et l’Empire de Maximilien Ier signent la Ligue de Venise en mars 1495. Charles VIII se retrouve piégé au bout de la péninsule avec une armée affaiblie par la maladie — la syphilis ravage ses troupes, première apparition massive de ce mal nouveau en Europe — et des lignes de communication coupées.

À Fornoue, sur le Taro, le 6 juillet 1495, il force le passage à travers l’armée vénitienne. Les Français présentent la bataille comme une victoire — ils ont percé et continuent leur route. Mais ils abandonnent leurs bagages, leur artillerie, leurs malades. Naples est perdue quelques mois plus tard. Charles VIII rentre en France sans rien, sauf la révélation qu’il a faite à toute l’Europe : l’Italie est conquérable.

L’Italie de la fin du XVe siècle n’est pas une nation — c’est un archipel de puissances rivales. Il suffit qu’un acteur extérieur s’y introduise pour que l’équilibre s’effondre. Charles VIII ouvre la porte ; il faudra soixante-cinq ans pour la refermer.

Louis XII : Milan conquise, Milan perdue

Louis XII monte sur le trône en 1498. Duc d’Orléans avant d’être roi, il revendique Milan par Valentine Visconti — sa grand-mère. Dès 1499, il passe à l’action avec une méthode plus sûre que son prédécesseur : il s’assure d’abord les alliances nécessaires. Venise reçoit la promesse de Crémone et de la Ghiara d’Adda. Le pape Alexandre VI obtient des avantages pour son fils César Borgia. L’Espagne est neutralisée par le traité de Grenade.

En août 1499, l’armée française entre dans Milan. Ludovic le More, abandonné de tous, fuit. Il tente de reprendre le duché en 1500 avec des mercenaires suisses, y parvient brièvement, mais est trahi et livré aux Français. Il mourra prisonnier au château de Loches dix ans plus tard. Milan est française — et le restera, avec des interruptions, jusqu’en 1521.

Louis XII ne s’arrête pas là. En 1500, il s’allie avec l’Espagne pour partager le royaume de Naples — traité de Grenade. Les deux puissances conquièrent ensemble le royaume de Naples en quelques mois. Mais l’alliance tourne court : les deux partenaires se disputent le partage, et Gonzalve de Cordoue — le « Grand Capitaine » espagnol, l’un des plus grands commandants militaires de l’époque — bat les Français à Cérignola (1503) puis sur le Garigliano (1503). Naples reste espagnole pour deux siècles.

La Ligue de Cambrai (1508) réunit contre Venise la France, le pape Jules II, l’Espagne et l’Empire. Venise est écrasée à Agnadel (1509). Mais Jules II, inquiet de la puissance française, retourne sa veste et forme la Sainte Ligue (1511) contre la France. La bataille de Ravenne (avril 1512) est une victoire française — brillante, conduite par le jeune Gaston de Foix qui meurt dans la charge finale à 23 ans. Victoire sans lendemain : les Suisses envahissent le Milanais, Milan est perdue, Louis XII rentre en France vaincu.

François Ier et Marignan : l’apogée

L’avènement de François Ier en janvier 1515 marque un tournant. Jeune, ambitieux, cultivé, physiquement impressionnant, il incarne la Renaissance française dans toute sa splendeur. Son premier acte est de préparer la reconquête de Milan. La campagne de 1515 est un chef-d’œuvre logistique : il fait passer son armée par des cols alpins inattendus, surprend les défenseurs, et se retrouve dans la plaine lombarde avant que ses adversaires aient pu organiser la résistance.

La bataille de Marignan, les 13 et 14 septembre 1515, est l’une des plus grandes batailles de la Renaissance. Pendant deux jours, dans la plaine à une vingtaine de kilomètres de Milan, l’armée française affronte 22 000 Suisses — les meilleurs mercenaires du monde. La première journée est indécise. À l’aube du second jour, les Vénitiens arrivent en renfort. Les Suisses, épuisés, se retirent vaincus.

François Ier fait armer chevalier sur le champ de bataille par Bayard — « le chevalier sans peur et sans reproche » — geste symbolique d’une puissance rare. Le maréchal de Trivulce, qui a participé à trente-deux batailles, dit de Marignan que les autres étaient des jeux d’enfants. La Paix perpétuelle avec les cantons suisses, signée en 1516, est l’un des résultats durables de la victoire : alliance qui dure encore aujourd’hui sous la forme de la Garde suisse pontificale.

« De toutes choses, il ne m’est demeuré que l’honneur et la vie qui est sauve. » François Ier à sa mère Louise de Savoie, après la défaite de Pavie (1525). Le roi de France, fait prisonnier, signe le traité de Madrid — qu’il répudie aussitôt libéré.

Les grandes alliances et les grandes trahisons

Les guerres d’Italie sont un extraordinaire laboratoire de la diplomatie européenne, où les alliances se font et se défont avec une rapidité vertigineuse. La papauté joue un rôle central et ambivalent. Jules II — « le pape guerrier » — est tantôt allié des Français, tantôt leur ennemi juré. Il se bat lui-même en armure, dirige les sièges, commande les troupes. Léon X navigue entre François Ier et Charles Quint selon ses intérêts du moment. Clément VII signe une alliance avec François Ier — et c’est le désastre : le Sac de Rome de 1527 par les troupes impériales, en grande partie des lansquenets protestants, est l’une des catastrophes les plus terribles de l’histoire italienne.

Venise est le partenaire le plus pragmatique. La Sérénissime n’a pas d’idéologie — elle a des intérêts. Elle combat la France à Agnadel, puis s’allie avec elle contre l’Empire, puis négocie secrètement avec Charles Quint. Sa diplomatie est un modèle d’efficacité réaliste que Machiavel observe et analyse.

La Suisse est le grand mercenaire de l’époque. Ses cantons fournissent des soldats aux deux camps — parfois simultanément. Après Marignan, la Confédération sort du grand jeu italien et se cantonne dans la neutralité armée qui devient sa marque de fabrique. L’Angleterre joue un rôle de perturbateur : Henri VIII participe à la Sainte Ligue contre la France (1511), envahit le nord de la France (1513), puis alterne entre alliance avec François Ier et alliance avec Charles Quint selon les caprices de sa politique matrimoniale.

Charles Quint : l’adversaire final

À partir de 1519, les guerres d’Italie changent de nature. Charles Quint hérite de l’Empire — il est déjà roi d’Espagne, de Naples, des Pays-Bas, maître de l’Amérique naissante. Face à lui, François Ier comprend que l’enjeu n’est plus seulement Milan : c’est l’hégémonie européenne.

Les deux souverains se combattent pendant trente ans, entrecoupés de trêves et de traités jamais respectés. La bataille de Bicoque (1522) chasse les Français de Milan. La bataille de Pavie (1525) est la catastrophe : François Ier est fait prisonnier. Humiliation suprême — le roi de France, encerclé, combat à pied après que son cheval a été tué sous lui, et se rend. Emprisonné à Madrid, il signe le traité de Madrid qui abandonne ses prétentions sur l’Italie. Libéré, il le répudie immédiatement. La guerre reprend. François Ier n’hésite pas à s’allier avec les Ottomans de Soliman le Magnifique contre Charles Quint — scandale dans l’Europe chrétienne, pragmatisme absolu dans la logique de puissance.

La fin : Cateau-Cambrésis, 1559

Henri II poursuit la guerre contre les Habsbourg après la mort de François Ier (1547). Il reprend Metz, Toul et Verdun — trois évêchés lorrains — en 1552, avancée durable vers l’est. Mais en Italie, rien ne change fondamentalement.

Le traité de Cateau-Cambrésis, signé en avril 1559, clôt soixante-cinq ans de guerres. La France renonce à toutes ses prétentions sur l’Italie — Milan, Naples, la Sicile, la Sardaigne restent espagnoles. Elle conserve Calais, Metz, Toul et Verdun. C’est un bilan sévère : un demi-siècle de guerres ruineuses pour ne garder que des territoires nordiques. L’Italie, elle, entre dans deux siècles de domination espagnole. Les guerres d’Italie ont épuisé les États de la péninsule, fragmenté leurs forces, brisé leur autonomie. La brillante Italie de la Renaissance devient une Italie sous tutelle.

Le traité de Cateau-Cambrésis (1559) entérine l’échec français en Italie. Mais il révèle aussi la véritable géographie de la puissance européenne : l’axe Habsbourg, de Madrid à Vienne en passant par Milan et Naples, sera l’adversaire structurel de la France pendant deux siècles.

L’héritage artistique : la Renaissance en France

Les guerres d’Italie ont échoué politiquement. Elles ont triomphé culturellement. Les Français qui descendent en Italie découvrent un monde de beauté et d’intelligence qu’ils n’avaient pas imaginé. Les palais, les fresques, la sculpture, l’architecture, le raffinement des cours italiennes : tout cela frappe des esprits formés par une culture gothique encore médiévale. Ils ramènent des artistes, des objets, des livres, des idées.

Sous l’égide du pape Paul III, la paix de Nice entre François Ier et Charles Quint met un terme à la huitième guerre d’Italie en 1538. Toile de Taddeo Zuccari, XVIe siècle.

Léonard de Vinci arrive en France en 1516, à l’invitation de François Ier, et passe ses trois dernières années au Clos Lucé. Il apporte avec lui ses carnets, ses machines, ses peintures — dont la Joconde, qui ne quittera plus la France. Le Primatice, Rosso Fiorentino, Benvenuto Cellini travaillent pour François Ier à Fontainebleau. Le château de Fontainebleau devient le premier grand chantier de la Renaissance française, avec ses fresques, ses stucs, ses galeries inspirées de l’Italie.

L’architecture française se transforme. Le château de Chambord, commencé en 1519, mêle le plan médiéval à un escalier à double révolution attribué à l’influence léonardesque. Azay-le-Rideau, Chenonceau, Blois : la Loire devient le berceau d’une Renaissance française qui adapte les modèles italiens au goût national. La langue française elle-même est enrichie : des centaines de mots italiens entrent dans le français, notamment dans les domaines de l’art, de la musique, de la cuisine, de la banque.

L’héritage politique

Sur le plan politique, les guerres d’Italie accélèrent plusieurs mutations profondes. En France, elles contribuent à la centralisation monarchique. Pour financer des guerres aussi longues et coûteuses, les rois renforcent la fiscalité, développent l’administration royale, empiètent sur les libertés féodales. La France sort des guerres d’Italie avec une monarchie plus absolue qu’elle n’y était entrée.

Elles révèlent aussi la montée en puissance de Charles Quint et la menace d’encerclement que fait peser l’Empire sur la France. Cette angoisse géopolitique — être pris en tenaille entre les Habsbourg d’Espagne au sud et les Habsbourg d’Autriche à l’est — structure la politique étrangère française pour deux siècles. Richelieu, Mazarin, Louis XIV combattent tous contre les Habsbourg dans la continuation logique de ce que François Ier a commencé.

En Italie, le bilan est plus sombre. La péninsule sort des guerres d’Italie traumatisée, appauvrie, politiquement affaiblie. Le Sac de Rome de 1527 est un choc civilisationnel — la ville éternelle pillée, ses habitants massacrés, ses palais brûlés, ses archives détruites. Pour beaucoup d’historiens, c’est le vrai moment où la Renaissance italienne s’achève, remplacée par une époque de doute et de repli.

Machiavel observe tout cela avec une lucidité désespérée. Le Prince, écrit en 1513 juste après la reconquête médicéenne de Florence, est en un sens le livre des guerres d’Italie : une méditation sur pourquoi les princes italiens ont échoué à défendre leur indépendance, et ce qu’il faudrait faire pour que cela ne se reproduise pas. La réponse de Machiavel — la politique réaliste, sans illusions morales — est l’un des héritages intellectuels les plus durables de cette période.

Les guerres d’Italie ont été une tragédie pour la péninsule et un investissement sans retour pour la France. Mais elles ont produit, par un paradoxe de l’histoire, l’une des plus grandes transmissions culturelles de l’Europe moderne. La France a perdu Milan. Elle a gagné la Renaissance.

Pour aller plus loin : Jean-Marie Le Gall, Les guerres d’Italie, Gallimard, 2017. Ivan Cloulas, François Ier, Fayard, 1987. Lauro Martines, April Blood : Florence and the Plot Against the Medici, Oxford University Press, 2003.

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À propos de l’auteur
Mathilde Legris

Mathilde Legris

Journaliste. Terroirs, histoires, voyages.