Diego Garcia, l’île arrachée à ses habitants

2 juillet 2026

Temps de lecture : 4 minutes

Photo : Diego Garcia. Le contrôle des îles, un enjeu maritime et politique.

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Diego Garcia, l’île arrachée à ses habitants

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Deuxième épisode de notre série d’été « Les îles qui changent le monde ». La géographie commande : une île peut valoir une alliance, une guerre, un empire.

Au cœur de l’océan Indien, Diego Garcia abrite l’une des bases militaires américaines les plus stratégiques de la planète — au prix de l’expulsion de toute sa population.

Un traité signé en 2025 vient de rendre l’archipel à Maurice, sans pour autant régler le sort des Chagossiens ni la question de la souveraineté.

Sur les cartes, ce n’est qu’un mince anneau de corail en forme de fer à cheval, perdu à mi-chemin entre l’Afrique et l’Indonésie. Mais Diego Garcia, la plus grande des îles de l’archipel des Chagos, est l’un des points d’appui les plus précieux de la puissance américaine. De cette base, les bombardiers stratégiques et les sous-marins des États-Unis rayonnent sur tout l’océan Indien, du golfe Persique aux détroits asiatiques. C’est de Diego Garcia qu’ont décollé les avions qui ont bombardé l’Irak et l’Afghanistan. Une position d’une valeur inestimable — obtenue au prix d’un crime que Londres a longtemps cherché à faire oublier.

Une population effacée

L’histoire de Diego Garcia est d’abord celle d’une dépossession. Dans les années 1960, alors que le Royaume-Uni s’apprête à accorder son indépendance à l’île Maurice, il en détache discrètement l’archipel des Chagos pour créer, en 1965, une nouvelle entité coloniale : le Territoire britannique de l’océan Indien. Le but est limpide : conserver une emprise stratégique et la louer à l’allié américain, qui cherche alors une base au cœur de l’océan Indien.

Restait un obstacle : les habitants. Entre 1968 et 1973, Londres a tout simplement déporté l’ensemble de la population chagossienne — un à deux milliers de personnes installées là depuis des générations — vers Maurice et les Seychelles, à des milliers de kilomètres. On a abattu leurs animaux domestiques, on les a entassés sur des bateaux, on les a abandonnés sur des quais étrangers, sans ressources ni perspective de retour. Le territoire a été vidé de ses habitants pour qu’aucune revendication humaine ne vienne troubler la quiétude de la base. Pendant un demi-siècle, les Chagossiens ont mené un combat juridique acharné pour obtenir le droit de rentrer chez eux. En vain.

Le territoire a été vidé de ses habitants pour qu’aucune revendication humaine ne vienne troubler la quiétude de la base.

Le verrou de l’océan Indien

Pourquoi tant d’acharnement à conserver ce confetti corallien ? Parce que sa position est unique. Diego Garcia se trouve au centre de gravité de l’océan Indien, à distance frappante du Moyen-Orient, de l’Afrique de l’Est, de l’Asie du Sud et des grandes routes maritimes qui relient les hydrocarbures du Golfe aux économies asiatiques. La base permet le pré-positionnement d’équipements et de munitions, autorisant un déploiement rapide pour toute opération — militaire, humanitaire ou de secours — sur un quart de la planète.

Aucune autre installation occidentale n’offre une telle portée dans cette région. Dans la rivalité qui oppose désormais l’Occident à la Chine, et tandis que Pékin tisse son « collier de perles » de ports et de points d’appui de Djibouti au Pakistan, Diego Garcia demeure l’atout maître de Washington dans l’océan Indien. C’est précisément cette valeur stratégique qui a longtemps servi à justifier l’injustifiable : le maintien de l’expulsion des Chagossiens au nom des impératifs de la sécurité occidentale.

Le traité de 2025 : une décolonisation en trompe-l’œil

La donne a changé en 2025. Sous la pression croissante du droit international — la Cour internationale de justice avait estimé dès 2019 que le détachement des Chagos avait été illégal —, le Royaume-Uni a fini par céder. Le 22 mai 2025, Londres et Port-Louis ont signé un traité par lequel le Royaume-Uni reconnaît la pleine souveraineté de Maurice sur l’archipel des Chagos.

Mais la décolonisation est en trompe-l’œil. Car si la souveraineté change de mains sur le papier, la base, elle, ne bouge pas. Le traité prévoit que le Royaume-Uni loue en retour Diego Garcia pour une durée initiale de 99 ans, moyennant un versement à Maurice d’environ 101 millions de livres par an — soit quelque 3,4 milliards de livres sur la durée du bail. Mieux : Maurice s’engage à ne pas autoriser d’autre puissance à utiliser les îles autour de Diego Garcia sans l’accord de Londres. Autrement dit, on transfère le titre de propriété tout en verrouillant l’usage. La base américano-britannique est non seulement préservée, mais sécurisée juridiquement pour un siècle.

Quant aux Chagossiens, le traité autorise leur réinstallation sur les autres îles de l’archipel — mais pas sur Diego Garcia, précisément celle dont ils furent chassés et où battait le cœur de leur communauté. La justice rendue reste donc partielle : on leur ouvre les marges, on leur ferme le centre.

Une affaire loin d’être close

L’accord, loin d’éteindre les controverses, en a allumé de nouvelles. À Londres, l’opposition conservatrice a dénoncé une capitulation : pourquoi payer des milliards pour louer un territoire que l’on possédait gratuitement ? Donald Trump lui-même a jugé que le Premier ministre britannique commettait « une grosse erreur » en cédant la souveraineté de l’archipel. La ratification a pris du retard, retardée à la Chambre des lords par un amendement contestant la légalité même de l’opération. Et début 2026, Maurice menaçait à son tour de poursuivre le Royaume-Uni, jugeant l’application du traité insatisfaisante.

Diego Garcia offre ainsi un condensé des contradictions du monde contemporain. Une grande démocratie y a effacé un peuple entier au nom de la stratégie, puis a rendu la souveraineté sans rendre la terre, et la « décolonisation » s’y conclut par un bail de 99 ans qui ne change rien à l’usage militaire. C’est toute l’ambiguïté de la géographie stratégique : un lieu si précieux qu’aucun droit, aucune morale, aucune décision de cour internationale ne semble pouvoir l’arracher à la logique de la puissance. Les Chagossiens, eux, regardent toujours leur île de loin — preuve vivante que, sur l’échiquier des nations, les petits sont parfois les pions que l’on sacrifie en premier.

Prochain épisode : Socotra, l’île convoitée de l’océan Indien.

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