Procope et la guerre contre les Vandales

9 septembre 2026

Temps de lecture : 15 minutes

Photo : Mosaïque de la basilique de Saint-Vital à Ravenne représentant Justinien (au centre), Bélisaire (à la gauche de Justinien), Narsès (à la droite de Justinien) et son entourage. (c) Wikipédia

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Procope et la guerre contre les Vandales

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  • Témoin direct et secrétaire du général Bélisaire, Procope de Césarée a laissé dans son Histoire de la guerre des Vandales l’un des récits militaires les plus précis de l’Antiquité tardive.

  • La reconquête de l’Afrique du Nord par Justinien (533-534) fut foudroyante : en moins d’un an, 15 000 hommes effacent un royaume vandale vieux d’un siècle, presque sans livrer bataille dans les villes.

  • Chez Procope, la ville est partout, enjeu politique, espace de trahison, théâtre de la peur, mais presque jamais le lieu du combat : renseignement, discipline et guerre psychologique y décident plus que les murailles.

Procope de Césarée : un témoin au plus près du feu

Il y a peu de témoignages militaires dans l’histoire antique qui soient aussi proches du terrain que l’Histoire de la guerre des Vandales de Procope de Césarée. Secrétaire et conseiller juridique (assessor) de Bélisaire, le plus grand général de l’empereur Justinien, Procope accompagne son maître dans presque toutes ses campagnes : Perse, Afrique, Italie. Il est présent à la prise de Carthage. Il négocie lui-même, envoyé seul à Syracuse pour y recueillir du renseignement à la veille du débarquement en Afrique. Il dîne dans les palais vandales quelques heures après que Bélisaire en a pris possession. Il voit les soldats romains ivres fouiller les grottes après Tricamara. Il écrit tout cela en grec classique, avec la précision d’un juriste et la vivacité d’un romancier.

Retrouvez La Guerre contre les Vandales, publiée aux éditions des Belles Lettres

Son œuvre est d’autant plus précieuse qu’elle couvre une guerre que l’historiographie moderne a presque oubliée. La reconquête de l’Afrique du Nord par Justinien en 533-534 est l’une des campagnes militaires les plus rapides et les plus décisives de toute l’Antiquité tardive. Une armée de 15 000 hommes traverse la Méditerranée, débarque en Tunisie actuelle, et en moins d’un an efface un royaume vandale qui régnait sur l’Afrique depuis un siècle. La cause profonde de cette rapidité, Procope la révèle progressivement dans ses deux livres : ce n’est pas une guerre de sièges urbains. C’est une guerre où la ville joue le rôle le plus important sans jamais être le théâtre des combats décisifs.

Ce paradoxe est la thèse centrale de cet article. Chez Procope, la ville est partout, comme enjeu politique, comme espace de trahison et de contre-espionnage, comme instrument de communication symbolique, comme lieu de discipline et de peur. Mais elle n’est presque jamais le lieu du combat à proprement parler. La guerre des Vandales est une guerre de terrain ouvert, de cavalerie, de surprise et de manipulation politique. Et c’est précisément ce contraste entre l’importance politique des villes et leur quasi-absence du théâtre militaire qui rend le récit de Procope si singulier dans la littérature militaire antique.

La décision de Justinien : une guerre que personne ne veut

Pour comprendre comment Bélisaire prend Carthage sans livrer bataille dans ses rues, il faut d’abord comprendre dans quel état se trouve le royaume vandale en 533 et dans quel état d’esprit se trouvent les généraux romains avant le départ.

Procope consacre les premiers chapitres du Livre I à une longue histoire des Vandales depuis leur origine germanique au-delà du Danube. Ce préambule apparemment académique sert en réalité un propos stratégique : montrer comment un peuple guerrier s’est progressivement amolli au contact de l’Afrique.

« Les Vandales, depuis qu’ils ont habité la Libye, se sont accoutumés à vivre dans les délices. »

Ils ont adopté les bains, les banquets, les théâtres. Ils se vêtent d’or et de soie. Ils ont oublié les armes. La décadence militaire du vainqueur de Rome est le contexte dans lequel Bélisaire va opérer, et Procope ne manque jamais de souligner que la mollesse vandale est l’envers symétrique de l’austérité romaine.

Mais avant le départ, il faut noter que les généraux de Justinien eux-mêmes s’opposent à l’expédition. Procope le dit sans ambages : la campagne est « une entreprise qui fit trembler de peur tout l’Empire, qui ne fut approuvée de personne ». Il reprendra ces mots textuellement dans ses Édifices. Jean, préfet du prétoire, développe devant l’empereur un argumentaire militaire et logistique contre l’expédition : la distance est immense, l’approvisionnement incertain, la mer dangereuse, et les Vandales sont nombreux et belliqueux. Ce n’est que l’apparition d’un évêque d’Orient, qui relate un songe dans lequel Dieu ordonne à Justinien de partir, qui fait basculer la décision.

Cette dramaturgie de la décision, hésitation humaine surmontée par l’intervention divine, n’est pas seulement de la rhétorique apologétique. Elle dit quelque chose d’important sur la nature de la guerre que Procope s’apprête à raconter : une guerre qui échappe aux calculs ordinaires, où la surprise, la fortune et la volonté individuelle comptent autant que les rapports de force matériels.

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La marche vers Carthage : la ville comme enjeu d’information

Le débarquement s’effectue à Caput Vada, à cinq jours de marche de Carthage vers le sud. Bélisaire prend immédiatement une décision stratégique qui dit tout sur sa conception de la guerre : il refuse de prendre la mer pour attaquer directement le port de Carthage. Il préfère marcher à terre, le long de la côte, avec sa flotte qui le longe au large.

Cette décision a une dimension militaire, éviter d’être pris en mer par la flotte vandale. Mais elle a surtout une dimension politique que Procope analyse avec finesse. Bélisaire veut montrer aux populations africaines qu’il vient en libérateur, pas en pillard. Il publie des proclamations dans toutes les villes qu’il traverse : il fait la guerre aux Vandales ariens, pas aux catholiques romains d’Afrique. La religion devient ici un instrument de guerre psychologique. Les Africains, soumis depuis un siècle à un occupant arien hérétique, n’ont aucune raison de défendre leurs maîtres. Et Bélisaire le sait.

La discipline imposée à ses soldats est extraordinaire pour l’époque, et Procope y insiste. Quand les troupes campent dans les vergers et les jardins des environs, Bélisaire interdit formellement tout pillage. « Il ordonna que personne n’achetât de provisions sans en payer le prix, à moins qu’elles ne fussent offertes spontanément par les habitants. » Les soldats qui contrevenaient à cet ordre étaient punis. Un soldat est exécuté pour avoir volé du vin dans une vigne. Procope voit dans cette discipline le signe distinctif d’un général d’une trempe exceptionnelle, mais aussi une arme de guerre : en traitant bien les populations, Bélisaire s’assure leur silence sur ses mouvements, leur aide logistique, et leur neutralité bienveillante.

La tactique de renseignement est tout aussi sophistiquée. Avant le débarquement, Procope lui-même est envoyé seul à Syracuse pour recueillir des informations sur la situation vandale. Il y rencontre par hasard un de ses anciens serviteurs, établi marchand en Sicile, qui lui fournit des renseignements précis : Gélimer, le roi vandale, n’a aucune idée que l’armée romaine se trouve à Syracuse, il croit que la flotte est encore en mer Ionique. Et surtout, il a envoyé une partie de ses meilleures troupes en Sardaigne pour mater une révolte. Les Vandales sont divisés, surpris et affaiblis.

C’est sur la base de ce renseignement que Bélisaire accélère sa marche. La première bataille, Ad Decimum, à dix milles de Carthage, n’est pas une bataille de ville. C’est une rencontre de cavalerie en terrain ouvert, dans laquelle le frère de Gélimer, Ammatas, est tué. La suite militaire s’enchaîne avec une rapidité qui déconcerte Procope lui-même.

La prise de Carthage : une ville qui s’ouvre d’elle-même

La prise de Carthage est l’épisode central de la campagne et le plus révélateur de la singularité de cette guerre. Gélimer, battu à Ad Decimum, fuit vers l’intérieur des terres. Les portes de Carthage sont ouvertes avant même que Bélisaire n’arrive.

Procope est présent et il décrit la scène avec une précision topographique remarquable. Bélisaire fait entrer sa cavalerie par la grande porte, tandis que la flotte entre dans le port. Les habitants de Carthage regardent depuis les rues et les toits, stupéfaits. Aucun combat n’a lieu dans la ville.

« Le soir, Bélisaire entra dans le palais de Gélimer et soupa en la place du roi, sur ses meubles, avec ses officiers et les magistrats de la ville. »

Cette image, le général romain attablé dans le palais vandale, assis sur les meubles du roi en fuite, avant même d’avoir livré une véritable bataille, résume à elle seule la nature de cette guerre. La ville n’est pas conquise par l’assaut. Elle est héritée, récupérée, reçue en cadeau par la défaillance psychologique et militaire des Vandales.

Mais Procope révèle un détail qui complique ce tableau idyllique. En entrant dans Carthage, la flotte a été accueillie par des marchands et des habitants qui avaient allumé des lumières dans les rues pour guider les navires, signe visible de leur ralliement au camp romain. Dans les tavernes, les habitants commençaient déjà à festoyer en l’honneur de la victoire romaine. C’est une ville qui s’est rendue non pas à une armée, mais à une promesse, celle d’un retour à l’Empire, à la foi catholique, à la prospérité du commerce méditerranéen.

« Il n’arriva aucun désordre en ville ce soir-là », écrit Procope avec une satisfaction visible. Ce calme, arraché à la situation explosive d’une prise de ville, est présenté comme l’un des grands mérites de Bélisaire, celui d’avoir su transformer une prise d’armes en réconciliation politique.

Carthage assiégée : la guerre dans la ville

Mais la paix n’a que quelques semaines.

Gélimer rassemble ses forces, rappelle les troupes de Sardaigne, et revient camper devant Carthage. C’est alors que la ville devient l’enjeu d’une guerre d’un genre très différent. Non plus une guerre de terrain ouvert, mais une guerre de siège, de trahison, de surveillance et de contre-espionnage. Et c’est dans ces chapitres que Procope atteint ses sommets comme historien militaire.

Gélimer commence par couper l’aqueduc de Carthage. « Ils coupèrent l’aqueduc, ouvrage d’une structure admirable », note Procope, sensible à la beauté de l’infrastructure détruite. C’est une guerre sur les ressources, pas sur les murailles. Gélimer n’attaque pas les remparts, il asphyxie la ville. Il campe autour d’elle, coupe les routes, empêche les ravitaillements. « Ils ne pillaient ni ne ravageaient les campagnes ; ils les ménageaient et les conservaient au contraire comme leur patrimoine. » Cette maîtrise de soi, ne pas détruire ce qu’on espère posséder bientôt, révèle une intelligence tactique que Procope reconnaît à son ennemi.

Mais Gélimer joue aussi sur un autre tableau : la trahison intérieure. Il a des intelligences dans la ville. Des citoyens carthaginois lui ont promis de retourner leurs armes au moment opportun. Des soldats ariens de l’armée de Bélisaire, recrutés parmi les Massagètes, peuple steppique peu attaché à l’Empire, ont reçu de l’or vandale pour se retourner au moment du combat.

Bélisaire est informé de ces manœuvres par des transfuges. Sa réaction est celle d’un homme qui comprend que la ville est d’abord un espace politique, et que c’est sur le plan politique que la bataille se gagne ou se perd.

La ville comme scène de jugement : l’exécution de Laurus

La première action de Bélisaire, après avoir appris les trahisons en cours, est une leçon de psychologie politique et militaire que Procope raconte avec un soin particulier. Il fait arrêter un citoyen nommé Laurus, convaincu de trahison par le témoignage de son propre secrétaire. Et il le fait pendre non pas discrètement, mais ostensiblement, sur une colline visible depuis la ville.

« Cet exemple porta l’épouvante dans tous les cœurs, et y étouffa tous les germes de trahison. »

Cette phrase de Procope, en apparence simple, est en réalité le condensé d’une théorie complète de l’usage politique de la violence urbaine. L’exécution de Laurus n’est pas une punition ; c’est une communication. Elle est mise en scène pour être vue. La colline est choisie pour sa visibilité. Le corps suspendu parle à tous les habitants, à tous les soldats, à tous ceux qui pourraient être tentés de négocier avec l’ennemi. Le message est limpide : la trahison a un prix, et ce prix est visible depuis vos fenêtres.

C’est l’usage de la ville comme théâtre de la peur contrôlée, une pratique qui traversera toute l’histoire militaire, des condottieres italiens aux généraux napoléoniens, jusqu’aux contre-insurrections contemporaines. Bélisaire comprend instinctivement que tenir une ville n’est pas une question de pierres et de murailles, mais de volontés humaines, et que les volontés humaines se travaillent par la démonstration publique.

La diplomatie de table : gagner les Massagètes sans les combattre

La seconde action de Bélisaire, aussi révélatrice que la première mais d’une tout autre nature, concerne les soldats massagètes qui ont promis à Gélimer de se retourner au moment du combat. Bélisaire les convoque non pas pour les punir, mais pour les inviter à sa table.

Il les reçoit avec générosité. Il les couvre de présents. Le vocabulaire de Procope est celui de la séduction plus que de la contrainte. Et ils avouent eux-mêmes avoir promis à Gélimer de le trahir. Puis ils expliquent leurs craintes : ils redoutaient de ne pas être autorisés à rentrer dans leur pays après la guerre, de vieillir et de mourir en Afrique, privés de leur part dans le butin. « Alors Bélisaire leur engagea sa parole que, la guerre finie, il les renverrait aussitôt dans leur pays avec tout leur butin ; et, à leur tour, ils jurèrent qu’ils le serviraient avec zèle et fidélité. »

Cette scène se passe dans une ville assiégée, à quelques centaines de mètres de l’armée vandale qui coupe les routes. Et son résultat est de transformer des traîtres potentiels en alliés jurés. C’est une bataille psychologique par la négociation. Et Procope y voit l’une des qualités maîtresses de Bélisaire : comprendre les motivations profondes des hommes, y répondre avec précision, et transformer la menace en loyauté.

La ville n’est pas assiégée par les Vandales depuis l’extérieur, elle est traversée par des lignes de fidélité et de trahison qui n’ont rien à voir avec les murs. C’est ce tissu humain que Bélisaire travaille méthodiquement, scène après scène, pendant les semaines qui précèdent la bataille décisive.

Tricamara : la vraie bataille, loin des villes

La bataille de Tricamara, qui met fin à la puissance vandale, se déroule à 140 stades de Carthage, soit environ 25 kilomètres. C’est une rencontre de terrain ouvert, entre deux armées qui s’affrontent en rase campagne, à proximité d’un camp non fortifié où Gélimer a rassemblé femmes, enfants et bagages.

La nuit précédant la bataille, un phénomène étrange se produit dans le camp romain : les fers des lances s’illuminent d’une flamme mystérieuse. Les soldats, qui ne comprennent pas ce qu’ils voient, passent la nuit dans l’inquiétude. Plus tard, note Procope, quand le même phénomène se reproduira en Italie, les Romains y verront un présage de victoire, instruits par l’expérience africaine. Cette digression révèle la méthode de Procope : il ne raconte pas seulement la bataille, il construit une mémoire militaire, tirée des expériences successives.

Le récit de la bataille elle-même est rapide. La cavalerie romaine charge plusieurs fois, les Vandales résistent, puis le frère de Gélimer, Tzazon, revenu de Sardaigne avec les meilleures troupes, est tué au combat. « Les Vandales, quand ils virent leur chef mort, se débandèrent et se mirent en fuite. » Ce n’est pas un effondrement progressif, c’est un effondrement soudain, déclenché par la mort d’un seul homme. La mort de Tzazon, frère et bras droit du roi, anéantit la volonté de combattre des Vandales en quelques minutes.

L’ivresse de la victoire : la désintégration de la discipline

Ce qui suit la défaite vandale est l’un des passages les plus saisissants de Procope.

Les soldats romains, voyant les Vandales fuir et abandonner leur camp, cessent de combattre pour se livrer au pillage. Et Procope décrit cette désintégration avec une précision clinique qui révèle l’œil du témoin direct.

« Les soldats, hommes grossiers et en proie à toutes les passions humaines, se voyant possesseurs de si grandes richesses et d’esclaves d’une beauté si remarquable, ne pouvaient ni modérer ni rassasier leurs désirs ; enivrés de leur bonheur, ils ne songeaient qu’à enlever tout ce qui se trouvait devant eux, et à retourner à Carthage. Dispersés de toutes parts, seuls, ou au plus deux ou trois ensemble, ils s’enfonçaient dans les bois, dans les rochers, fouillaient les grottes et les cavernes, dans l’espoir d’y trouver quelque chose à prendre. »

Puis vient la phrase la plus brutale du texte, par sa lucidité stratégique :

« Pour moi, je suis convaincu que si les Vandales nous eussent attaqués dans ce moment, aucun de nos soldats n’en eût réchappé. »

Procope, secrétaire de Bélisaire, ne cache pas que l’armée victorieuse était à ce moment totalement vulnérable. C’est un aveu remarquable, qui dit aussi comment Bélisaire conçoit la guerre : non comme une séquence d’actes héroïques, mais comme une gestion permanente du chaos, y compris du chaos que la victoire génère.

Gélimer lui-même avait observé ce désordre et il n’en a pas profité. Procope s’interroge sur cette passivité. Peut-être Gélimer était-il trop abattu par la mort de Tzazon pour réagir. Peut-être ses hommes, voyant leurs femmes et enfants aux mains des Romains, avaient-ils perdu toute capacité de résistance organisée. La psychologie du vaincu est aussi un facteur stratégique que Procope prend au sérieux.

L’accident qui tue Jean l’Arménien

Dans la poursuite de Gélimer qui suit Tricamara, Procope rapporte un incident qui illustre un autre aspect de sa vision de la guerre : l’importance du hasard et de l’accident dans le destin des campagnes.

Bélisaire envoie Jean l’Arménien, l’un de ses meilleurs officiers, poursuivre Gélimer avec une cavalerie légère. Dans l’escorte de Jean se trouve un homme nommé Uliaris, « homme très brave, doué d’une force de corps et d’âme remarquable, mais peu réglé dans ses mœurs, fort adonné au vin et à la raillerie ».

Le matin du sixième jour de poursuite, Uliaris est déjà ivre. Il voit un oiseau se poser sur un arbre, tend son arc, tire et perce de sa flèche le cou de Jean l’Arménien. Jean meurt de sa blessure peu après. Procope note qu’il fut « extrêmement regretté par l’empereur Justinien, par Bélisaire son général, par tous les Romains, et même par les Carthaginois ».

Cette mort accidentelle, causée par un soldat ivre à l’aube, est racontée par Procope avec le même soin que les grandes batailles. Elle dit quelque chose d’essentiel sur sa vision de la guerre : les destins des campagnes tiennent parfois à un accident absurde, à une flèche perdue, à un homme ivre au mauvais moment. Jean l’Arménien aurait peut-être capturé Gélimer dès ce sixième jour, mais il est mort d’une flèche tirée par son propre camp.

La capitulation de Gélimer : la fin d’une guerre sans siège

La fin du royaume vandale ne se joue pas dans une ville, elle se joue sur le mont Pappua, dans les montagnes berbères au nord de la Numidie, où Gélimer s’est réfugié avec ses derniers partisans. Bélisaire envoie un officier, Pharas le Hérule, bloquer les accès. Gélimer est cerné, affamé, réduit à la misère, mais pas assiégé dans une ville. Il est perdu dans les montagnes.

La lettre de Pharas à Gélimer, que Procope reproduit intégralement, est un chef-d’œuvre de rhétorique militaire et de psychologie. Pharas lui écrit avec une franchise presque affectueuse, le traitant en pair :

« Je ne vous cache pas que votre obstination m’a fait pitié, et que votre disgrâce m’a fait répandre des larmes. »

Il lui propose de se rendre à Justinien, avec la promesse d’être traité avec honneur. La reddition de Gélimer n’est pas forcée par le feu et le fer, elle est négociée.

Et quand Gélimer se rend enfin, la scène que Procope décrit est étrange et mémorable. Gélimer, en voyant Bélisaire, éclate de rire, un rire qui stupéfie les Romains. Procope explique : certains pensaient que Gélimer était devenu fou. D’autres estimaient qu’il riait devant l’absurdité de la condition humaine, lui qui avait été roi un jour se voyant désormais captif, et constatait combien la fortune des hommes est inconstante. Ce rire de Gélimer, inexplicable, inconvenant, profond, est l’une des images les plus saisissantes de l’œuvre de Procope. Et Procope, avec sa sensibilité habituelle aux moments humains singuliers, a pris soin de le consigner.

Ce que la guerre des Vandales dit de la guerre antique tardive

La lecture de Procope sur la guerre des Vandales permet de dégager plusieurs leçons sur la nature de la guerre à l’époque de Justinien, leçons qui contredisent souvent les représentations habituelles de la guerre antique.

Première leçon : la ville n’est pas un mur, c’est une population. Ni Carthage ni aucune autre ville africaine n’est prise d’assaut. Elles tombent parce que leurs habitants choisissent de ne pas résister, ou même d’accueillir l’envahisseur. La prise de Carthage par Bélisaire est moins la conséquence d’une victoire militaire que d’un travail de communication politique : proclamations en faveur des catholiques, discipline imposée aux soldats, promesses de respecter les biens et les personnes. Le général qui prend une ville sans l’assiéger est plus efficace que celui qui la prend par la force.

Deuxième leçon : l’information et la surprise sont les vraies armes décisives. Bélisaire gagne la campagne parce qu’il sait ce que Gélimer ne sait pas : qu’il se trouve à Syracuse, que les Vandales ont envoyé leurs meilleures troupes en Sardaigne, que la population africaine est prête à changer de maître. Procope, envoyé seul à Syracuse pour recueillir ce renseignement, joue un rôle stratégique. La campagne d’Afrique est une démonstration précoce de ce que les théoriciens modernes appellent la « supériorité informationnelle ».

Troisième leçon : la discipline est une arme. La décision de Bélisaire de ne pas laisser piller les campagnes est au cœur de sa victoire. Elle lui vaut la neutralité bienveillante des populations, l’accès aux ressources locales, et l’impossibilité pour les Vandales de présenter les Romains comme des barbares pires qu’eux. À l’inverse, l’indiscipline des soldats après Tricamara révèle la fragilité de toute armée au moment de la victoire, le moment où le vaincu peut encore renverser la situation si le vainqueur ne garde pas la tête froide.

Quatrième leçon : la guerre psychologique précède et détermine la guerre physique. L’exécution de Laurus sur la colline de Carthage, le festin avec les Massagètes, les proclamations religieuses, la lettre de Pharas à Gélimer, tout cela est de la guerre avant d’être de la diplomatie. Bélisaire traite la volonté de combattre des deux camps, ses propres soldats et les ennemis, comme le terrain principal de la bataille.

Cinquième leçon : le hasard est un acteur stratégique. La mort de Jean l’Arménien par une flèche ivre, la rencontre fortuite de Procope avec son ancien serviteur à Syracuse, le retour tardif de Tzazon de Sardaigne, tout cela montre que Procope ne croit pas à une téléologie militaire. La guerre n’obéit pas à des lois fixes. Elle est traversée d’accidents que le génie du général doit anticiper ou dont il doit savoir profiter.

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Procope comme historien militaire : une modernité paradoxale

Ce qui rend l’Histoire de la guerre des Vandales particulièrement précieuse pour l’histoire militaire n’est pas seulement la qualité des informations qu’elle contient. C’est la façon dont Procope conçoit son objet.

Il ne fait pas l’histoire des batailles au sens où Thucydide décrit les formations de phalanges à Mantinée et où Polybe analyse les tactiques de Scipion à Zama. Procope décrit la guerre comme un phénomène total, qui implique la logistique, la psychologie, le renseignement, la politique intérieure des villes, les motivations individuelles des soldats, les accidents du terrain et du temps. Il y a chez lui une proto-théorie de la guerre.

Sa façon de mettre en scène les harangues des généraux, Bélisaire avant Tricamara, Gélimer à ses soldats, Pharas dans sa lettre, révèle une conscience de ce que la parole fait à la guerre. Les discours ne sont pas des ornements rhétoriques. Ils sont des actes militaires qui modifient la volonté de combattre. Bélisaire harangue ses soldats non pas pour les informer du plan de bataille, mais pour transformer leur état psychologique, pour convertir la peur en ardeur, et l’ardeur en discipline.

Procope sait aussi ce que les historiens modernes ont mis des siècles à formaliser : que la victoire militaire ne suffit pas à consolider une conquête. Le Livre II s’achève sur des pages consacrées à la sédition des soldats romains en Afrique, quelques années après la victoire sur les Vandales. Des soldats qui avaient épousé des femmes vandales, qui avaient goûté à la prospérité africaine, qui refusaient de partir. La guerre des Vandales, gagnée en moins d’un an par Bélisaire, prendra des décennies à s’installer dans la paix, et, encore, une paix fragile et conflictuelle.

« Les Vandales, depuis qu’ils ont habité la Libye, se sont accoutumés à vivre dans les délices », écrivait Procope pour expliquer leur défaite militaire. L’ironie qu’il ne formule pas, mais que son lecteur perçoit, c’est que les soldats romains qui les ont vaincus sont en train de suivre exactement le même chemin.

La guerre des Vandales et l’actualité de Procope

Lire Procope aujourd’hui, après des décennies de guerres asymétriques, de contre-insurrections urbaines, de campagnes où le terrain humain compte autant que le terrain physique, c’est éprouver une étrange familiarité. La guerre de Bélisaire en Afrique n’est pas une guerre de destruction massive, c’est une guerre de bascule politique, où il s’agit moins de tuer l’ennemi que de lui enlever sa légitimité, ses alliés, sa volonté de combattre.

La décision de ne pas piller les campagnes est une décision contre-insurrectionnelle. Le travail avec les chefs massagètes est une opération d’influence. L’exécution visible de Laurus sur la colline est une opération de communication.

Et la rapidité de l’effondrement vandale, un peuple de guerriers germains, vainqueurs de Rome un siècle plus tôt, qui s’évapore en quelques mois, dit quelque chose d’essentiel sur la fragilité des dominations fondées sur la seule force militaire, quand elles ont perdu le soutien politique des populations qu’elles contrôlent. Gélimer n’a pas été vaincu à Tricamara. Il a été vaincu à Carthage, quand les habitants ont allumé leurs lampes pour guider la flotte romaine dans le port.

Procope l’a vu de ses propres yeux. Et il l’a écrit avec la précision d’un juriste et la sensibilité d’un homme qui sait que ce qu’il a vu ne se reverra peut-être jamais.

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À propos de l’auteur
Martin Capistran

Martin Capistran

Avocat, docteur en droit.