Des tribunes aux tranchées : quand les ultras deviennent des soldats

9 juillet 2026

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Photo : TUMBAKOVIC (c) Sipa 00337408_000011

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Des tribunes aux tranchées : quand les ultras deviennent des soldats

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  • Communautés masculines soudées, disciplinées et rompues à l’affrontement collectif, les groupes ultras peuvent, dans certaines crises, se muer en vivier de recrutement militaire d’une efficacité remarquable.

  • Deux exemples séparés par plus de vingt ans l’illustrent : les Delije de l’Étoile rouge de Belgrade et une partie des ultras ukrainiens qui formeront le noyau du régiment Azov.

  • Des idéologies radicalement différentes, mais des mécanismes sociologiques d’une étonnante similitude : réseaux préexistants, chefs reconnus, esprit de corps et imaginaire héroïque réorientés vers la guerre.

Il existe peu de phénomènes sociaux capables de transformer en quelques semaines des milliers de jeunes hommes en combattants organisés. Les partis politiques y parviennent parfois. Les syndicats aussi. Les clubs de football, en revanche, disposent parfois de cette capacité. Dans certaines circonstances historiques exceptionnelles, les groupes ultras se sont révélés constituer un vivier de recrutement militaire d’une efficacité remarquable.

Deux exemples, séparés par plus de vingt ans, illustrent ce phénomène : les supporters de l’Étoile rouge de Belgrade lors de l’éclatement de la Yougoslavie et une partie des ultras ukrainiens qui formeront le noyau du régiment Azov après 2014. Les contextes politiques sont radicalement différents, tout comme les idéologies des groupes concernés. Pourtant, les mécanismes sociologiques présentent d’étonnantes similitudes.

Les groupes ultras constituent en effet bien davantage que de simples associations de supporters. Ils forment des communautés structurées, reposant sur une forte discipline interne, une hiérarchie reconnue, une culture du courage physique, de la confrontation et de la loyauté au groupe. Les déplacements collectifs, les affrontements avec les groupes rivaux, les codes vestimentaires, les chants et les rites d’appartenance produisent une véritable identité combattante, certes encore limitée au terrain du football, mais déjà largement militarisée dans ses représentations. Lorsque survient une crise nationale, ces réseaux peuvent être mobilisés presque instantanément.

les Tigres d’Arkan

Le premier exemple apparaît avec l’effondrement de la Yougoslavie. À la fin des années 1980, les Delije, les ultras du Red Star Belgrade, constituent déjà l’un des groupes de supporters les plus organisés d’Europe. Le nom Delije (делије), que l’on peut traduire par « les braves », dérive du mot ottoman deli, passé dans la langue serbe. En turc ottoman, deli signifiait littéralement « fou », mais désignait surtout des guerriers d’une témérité exceptionnelle, des cavaliers irréguliers réputés pour leur courage et leur mépris du danger. Comme les célèbres başıbozuk (« têtes brûlées »), ces combattants appartenaient aux troupes irrégulières de l’Empire ottoman, même s’ils formaient des corps distincts. Dans les Balkans, le terme a progressivement perdu sa connotation de folie pour devenir synonyme d’homme brave et courageux. En adoptant ce nom, les supporters de l’Étoile rouge revendiquent une identité qui dépasse largement le cadre du football, celle d’une confrérie virile de combattants, unie par la loyauté et le courage.

Leur chef officieux est alors Željko Ražnatović, plus connu sous le surnom d’« Arkan ». Ce pseudonyme, dont l’origine exacte demeure incertaine, remonte à sa jeunesse de délinquant et l’accompagne dès les années 1970, lorsqu’il évolue dans les milieux du grand banditisme en Europe occidentale. Avec des braquages et évasions spectaculaires, Arkan acquiert rapidement une réputation qui dépasse les frontières de la Yougoslavie au point de figurer parmi les criminels les plus recherchés du continent. Au fil des années, il entretient également des liens étroits avec les services de sécurité yougoslaves, puis serbes, qui voient en lui un intermédiaire utile dans certaines opérations clandestines.

Le passage des tribunes au champ de bataille est d’une rapidité remarquable, mais il ne doit rien au hasard. Depuis sa fondation en 1945, le Red Star Belgrade occupe une place singulière dans la société serbe. Club le plus populaire de Yougoslavie, il attire des supporters venus de tout le territoire serbe et devient progressivement l’un des principaux vecteurs de l’identité nationale serbe à l’intérieur de la fédération yougoslave. Dans les années 1980, alors que la crise économique s’aggrave et que les tensions entre les républiques fédérées s’exacerbent, les tribunes du stade de l’Étoile rouge de Belgrade — appelé « Marakana » par les supporters — deviennent l’un des principaux lieux d’expression du nationalisme serbe.

Il ne s’agit pas de créer une unité à partir de rien, mais de militariser une organisation qui possède déjà la plupart des attributs d’une force combattante.

Les Delije, officiellement constitués en 1989 par la fusion de plusieurs groupes ultras, rassemblent principalement de jeunes hommes issus des quartiers populaires de Belgrade, mais aussi des villes industrielles et des campagnes serbes. Ils développent une organisation quasi militaire : hiérarchie clairement identifiée, chefs de groupe, discipline interne, entraînement aux affrontements avec les supporters adverses, culte de la virilité, solidarité absolue et forte valorisation du sacrifice pour le groupe. Les déplacements à travers la Yougoslavie, les combats de rue avec les hooligans croates ou bosniaques et les confrontations régulières avec la police forgent une véritable culture de la violence collective. Le match entre le GNK Dinamo Zagreb et l’Étoile rouge, au stade Maksimir en mai 1990, est souvent présenté comme le moment où la violence politique a commencé à remplacer la violence sportive. Les affrontements entre supporters annoncent déjà la guerre civile qui éclatera quelques mois plus tard.

Lorsque le pouvoir communiste se désagrège et que les tensions nationales dégénèrent en conflit armé, ces réseaux sont déjà en place. Les hommes se connaissent depuis des années, obéissent aux mêmes chefs et partagent un imaginaire fondé sur la défense de la nation serbe. Pour Arkan, il ne s’agit donc pas de créer une unité à partir de rien, mais de militariser une organisation qui possède déjà la plupart des attributs d’une force combattante. Les mécanismes de recrutement, la discipline, la cohésion et l’esprit de corps existent déjà ; il ne manque finalement que les armes et une mission.

En 1991, dans le chaos de la fin de la guerre froide, Arkan met à profit cette double expérience dans les mondes de la délinquance et des « services ». Autour des Delije, dont il est devenu l’une des figures les plus influentes, il recrute plusieurs centaines de volontaires qu’il transforme en une force paramilitaire appelée la Garde volontaire serbe, rapidement connue sous le nom de « Tigres d’Arkan ». L’unité se distingue par sa mobilité et sa brutalité. Engagée en Croatie puis en Bosnie, elle participe à plusieurs opérations militaires, mais est également mise en cause pour de nombreuses exactions contre les populations civiles, qui feront d’elle l’un des symboles les plus redoutés des guerres yougoslaves.

Des ultras ukrainiens au régiment Azov

L’Ukraine offre un second exemple, très différent dans son contexte politique, mais comparable dans sa dynamique sociale. Avant 2014, les groupes ultras ukrainiens forment un univers fragmenté, très masculin, souvent violent, structuré autour de rivalités locales anciennes : Dynamo Kyiv, Shakhtar Donetsk, Metalist Kharkiv, Dnipro, Karpaty Lviv, Chornomorets Odessa ou encore Zorya Louhansk. Comme ailleurs en Europe orientale, ces groupes mêlent culture du stade, affrontements de rue, discipline interne, codes vestimentaires, hiérarchie informelle et fort sentiment d’appartenance territoriale.

Les événements de Maïdan modifient profondément cet univers. Dès l’hiver 2013-2014, des ultras participent aux manifestations de Kiev et, surtout, aux groupes d’autodéfense chargés de protéger la place contre la police antiémeute Berkut et les milices pro-gouvernementales. Ils ne sont pas les seuls acteurs de Maïdan, loin de là, mais ils y apportent une compétence spécifique : l’habitude de l’affrontement physique, la capacité à tenir une ligne, à se coordonner rapidement et à agir collectivement sous pression au sein d’une foule. Dans ce contexte, la violence de stade se politise et cesse d’être seulement une rivalité entre clubs pour devenir une ressource mobilisable dans une crise nationale.

À lire aussi : « L’armée ukrainienne — Une histoire militaire et immédiate 1991-2025 » — Entretien avec Adrien Fontanellaz

Ce phénomène dépasse d’ailleurs largement le seul monde des ultras. Les guerres ont souvent pour effet de transformer des compétences jusque-là marginales, voire réprouvées, en atouts militaires. Les qualités qui font un bon hooligan — aptitude au combat collectif, discipline de groupe, connaissance des affrontements de rue — trouvent soudain une utilité sur le champ de bataille. Il en va de même pour certains membres du grand banditisme : savoir échapper aux forces de l’ordre, se procurer des armes, organiser des réseaux clandestins, franchir des frontières discrètement, falsifier des documents ou vivre dans la clandestinité, autant de savoir-faire qui, en temps de paix, relèvent de la criminalité et deviennent, en temps de guerre, des compétences recherchées par des mouvements armés ou des services de renseignement.

Un tournant symbolique intervient en février 2014, lorsque plusieurs groupes ultras annoncent une trêve entre supporters. Des ennemis habituels, comme Kiev, Kharkiv, Donetsk, Dnipro, Lviv ou Odessa, suspendent leurs querelles au nom de la défense de l’Ukraine. Cette « paix des tribunes » ne supprime pas les différences idéologiques ni les rivalités anciennes, mais elle permet à un milieu jusque-là divisé de se reconfigurer autour de l’objectif commun de la défense nationale, puis de l’intégrité territoriale du pays après l’annexion de la Crimée et le déclenchement de la guerre dans le Donbass.

Le cas de Kharkiv est particulièrement important. Dans cette grande ville russophone de l’Est, les ultras du Metalist Kharkiv, notamment le groupe Sekt 82, jouent un rôle visible lors des tensions du printemps 2014. Alors que des militants pro-russes tentent de prendre le contrôle de bâtiments publics, ces ultras participent à des groupes d’autodéfense pro-ukrainiens. C’est aussi à Kharkiv que se popularise le célèbre chant insultant visant Vladimir Poutine, rapidement devenu l’un des slogans de guerre ukrainiens (« Poutine khouïlo… la-la-la-la-la », soit littéralement : « Poutine est un connard… la-la-la-la-la »).

Lorsque l’État ukrainien, affaibli par la chute de Viktor Ianoukovitch, se révèle incapable de répondre rapidement à l’insurrection armée dans le Donbass, ces réseaux ultras deviennent un vivier naturel pour les premiers bataillons de volontaires. Plusieurs centaines de supporters rejoignent alors des formations créées dans l’urgence, aux côtés de militants nationalistes, d’anciens militaires, de membres de groupes d’autodéfense de Maïdan et de volontaires sans expérience politique particulière.

Parmi ces formations figure le bataillon Azov, officiellement constitué au printemps 2014 autour de Marioupol. Son premier commandant est Andriy Biletsky, ancien dirigeant du mouvement nationaliste Patriot of Ukraine. Le noyau initial d’Azov rassemble des militants nationalistes radicaux, mais aussi des ultras, notamment issus de Kharkiv et d’autres villes. Les hommes de Sekt 82, passés par les affrontements de Kharkiv, forment l’un des milieux dont sortira une partie de cette galaxie combattante. Azov est ensuite intégré au ministère de l’Intérieur puis à la Garde nationale ukrainienne, ce qui marque son passage progressif du volontariat paramilitaire à une structure militaire officielle.

Cette évolution ne signifie pas que tous les ultras ukrainiens deviennent azoviens, ni même que tous partagent la même idéologie. Le phénomène est plus large et plus complexe. Certains rejoignent Azov, d’autres Dnipro-1, Donbas, Aidar ou diverses unités de l’armée régulière. Mais le mécanisme est comparable à celui observé en Serbie : des groupes ultras offrant des réseaux humains déjà constitués, des chefs reconnus, un esprit de corps, une expérience de la violence collective et un imaginaire héroïque prêt à être réorienté vers la guerre.

Les tribunes avaient produit des communautés masculines soudées. Maïdan leur donne une cause politique. La guerre du Donbass leur donne un front.

La transformation est donc moins une conversion soudaine qu’un déplacement de fonction. Les tribunes avaient produit des communautés masculines soudées, entraînées à l’affrontement et structurées par la loyauté au groupe. Maïdan leur donne une cause politique. La guerre du Donbass leur donne un front. Azov et les autres bataillons de volontaires leur donnent enfin une forme militaire.

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La formation des ultras

Ces deux exemples montrent que les groupes ultras possèdent plusieurs caractéristiques recherchées lors d’une mobilisation militaire rapide. Ils offrent d’abord un réseau social déjà constitué. Contrairement à une mobilisation individuelle, chaque volontaire rejoint une unité où il connaît déjà ses camarades. Ils disposent ensuite d’une culture de la discipline. Les leaders sont identifiés, les ordres sont acceptés, la solidarité du groupe est forte.

Ils valorisent également des qualités utiles au combat, notamment l’endurance physique, le goût du risque et de la bagarre, le courage collectif, la fidélité aux camarades ainsi qu’une capacité à agir dans des situations de forte tension. Enfin, ils reposent sur une identité commune particulièrement puissante. Cette identité, initialement construite autour d’un club, peut être réorientée vers une cause nationale lorsque les circonstances s’y prêtent.

Il serait toutefois erroné d’en conclure que les groupes ultras constituent naturellement des organisations militaires en devenir. Leur militarisation apparaît essentiellement lorsque plusieurs facteurs se combinent, à commencer par l’effondrement de l’autorité de l’État, une menace existentielle perçue, une forte mobilisation nationaliste et l’apparition d’un besoin urgent de combattants. Dans ces circonstances exceptionnelles, les tribunes peuvent devenir un réservoir de volontaires immédiatement opérationnels.

L’histoire récente montre ainsi que le football n’est pas seulement un spectacle ou un loisir populaire. Parce qu’il produit des communautés fortement structurées et des identités collectives très puissantes, il peut, dans certaines crises extrêmes, fournir les cadres humains des premières formations combattantes. Des gradins aux tranchées, la distance peut alors se révéler beaucoup plus courte qu’on ne l’imagine.

La fin tragique d’Arkan

Impossible de terminer sans dire un mot sur le devenir d’Arkan… Sans grande surprise, Željko Ražnatović connaît une fin aussi violente que sa carrière. Après les guerres de Croatie et de Bosnie, il demeure l’une des figures les plus puissantes de la pègre serbe tout en conservant une influence politique et économique considérable sous le régime de Slobodan Milošević. Il prend ensuite la présidence du FK Obilić, modeste club de Belgrade qui connaît alors une ascension spectaculaire jusqu’au titre de champion de Yougoslavie en 1998. Cette réussite reste toutefois entourée d’une controverse durable. De nombreux journalistes et joueurs ont affirmé que les arbitres et les équipes adverses étaient soumis à un climat d’intimidation entretenu par les anciens membres des Tigres d’Arkan, sans que ces allégations aient jamais été définitivement établies par la justice. Les préoccupations sont néanmoins suffisamment sérieuses pour que l’UEFA envisage d’exclure le FK Obilić des compétitions européennes. Afin d’écarter ce risque, Arkan cède officiellement la présidence du club à son épouse, Svetlana Ražnatović, dite « Ceca », l’une des chanteuses les plus populaires des Balkans. Le couple devient alors l’un des symboles de la Serbie des années 1990, incarnant le mélange singulier de nationalisme, de célébrité, de football, de pouvoir, d’argent et de crime organisé qui caractérise cette période.

Sur le plan judiciaire, Arkan est inculpé en 1999 par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie pour crimes contre l’humanité et violations des lois de la guerre, notamment pour des crimes commis en Croatie et en Bosnie-Herzégovine. Il ne sera toutefois jamais jugé.

Le 15 janvier 2000, quelques mois après la guerre du Kosovo et quelques mois avant la chute de Milošević, il est assassiné dans le hall de l’InterContinental Belgrade. Un ancien policier, Dobrosav Gavrić, lui tire plusieurs balles à bout portant. Deux de ses proches sont également tués.

Les circonstances exactes de cet assassinat restent débattues. La thèse officielle y voit un règlement de comptes lié au crime organisé. D’autres hypothèses évoquent une opération destinée à faire taire un homme qui détenait de nombreuses informations compromettantes sur les liens entre le pouvoir serbe, les services de sécurité, les milices paramilitaires et le grand banditisme. Aucune de ces hypothèses alternatives n’a toutefois été établie de manière définitive.

La disparition d’Arkan symbolise en quelque sorte la fin d’une époque, celle où, dans la Serbie des années 1990, se mêlaient étroitement nationalisme, guerre, criminalité organisée, football et appareils de sécurité de l’État.

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À propos de l’auteur
Gil Mihaely

Gil Mihaely

Journaliste. Docteur en histoire