Gérard Chaliand a théorisé le concept de « savoir par la peau ». Une façon de voyager, de connaître le monde, de percevoir les cultures. Ce savoir par la peau est l’un des fils conducteurs de sa vie et de ses écrits.
Président, Les Localistes, novembre 2025. Sur ce sujet, Hervé Juvin a notamment publié La Grande Séparation, Gallimard, « Le Débat », 2016.
Une vie se tient entre quelques mots. Je les ai choisis.
Les premiers sont attribués à Saint Augustin, l’évêque d’Hippone, le penseur de la « Cité de Dieu », un Maghrébin père de l’Église et l’un des plus grands maîtres de la foi chrétienne : « le monde est un livre, ceux qui ne voyagent pas n’en lisent qu’une seule page ».
Les seconds, donnés par Nicolas Machiavel, sont pour moi la clé de ce que l’Europe, la France, ont fait de mieux ; chercher « la verita effectiva de la cosa », ne jamais s’en tenir à ce qui est dit, pas plus par Aristote ou Saint Thomas que par CNN – ou même Conflits ! ; chercher la vérité des choses telles qu’elles sont, y aller voir, indépassable leçon de Machiavel !
Les troisièmes sont le titre du second tome des Mémoires de Gérard Chaliand, témoin engagé de tant de luttes anticoloniales et de guerres de libération, et surtout combattant de sa propre libération contre les dogmes et les petites facilités de la pensée stratégique, y compris celles de son propre camp ; « Le savoir de la Peau ».
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J’ai découvert la vertu d’exigence de Gérard Chaliand à l’occasion d’un séjour à Erbil, dans le Kurdistan irakien. Avec l’aide de « SOS Chrétiens d’Orient », j’avais décidé de passer quelque temps en Irak, à la fois pour y rencontrer les dirigeants en charge de reconstruire un pays ravagé par la guerre et l’État islamique, et pour y tourner un énième documentaire sur le thème du « bon voisinage stratégique » (plusieurs « Forums for a good strategic neighborood » se sont tenus à Bruxelles, Paris, Budapest, Hong-Kong, Delhi).
Gérard Chaliand m’avait utilement conseillé de choisir Erbil pour base de travail, plutôt que Mossoul ou Bagdad. Avec le réalisateur Christophe Boucher, après une semaine d’exploration à Mossoul et autour, nous avions passé la soirée à l’interviewer, sur sa terrasse qui dominait la ville. Et j’avais été impressionné par sa connaissance du pays, comme, peu de temps avant, à l’occasion d’un voyage au Pakistan, j’avais admiré son savoir des frontières ; Baloutchistan, Pachtunistan, Aksai Cachin… combien sont-ils à les situer, même approximativement, sur une carte ?
Gérard Chaliand, lui, avait « Le Savoir de la Peau ». Ce savoir exceptionnel qui lui valait d’enseigner les affaires du monde aux jeunes futurs dirigeants du Kurdistan irakien, avec une acuité et une verdeur que tant d’académiques français ont abandonnées, s’ils ne les ont jamais eues… J’ai appris de lui ce que je savais déjà, sans y mettre les mots. Car « Le Savoir de la Peau » est le vrai savoir, et peut-être le seul. Le savoir qui naît du contact avec le réel – pas avec les chiffres, les statistiques, les textes ; avec ce qui vit et ceux qui vivent, avec les odeurs, les saveurs, les peaux, la sueur, la peur aussi, et le désir et l’envie.
De ces mots, j’ai tiré une ligne de conduite. Ne jamais parler de pays que je ne connais pas ; sinon, citer des sources, des faits, des auteurs. Et rester prudent – nous sommes au temps où toutes les propagandes étouffent le réel ! Voir, sentir, toucher, goûter ; même pour quelques jours seulement, même sans quitter une capitale.
Être là, marcher, circuler, côtoyer, entendre et voir, donne déjà un peu de ce « savoir de la peau » qui en dit plus que les écrans. Allez voir où ça se passe, allez y vivre, y sentir, et aller aussi là où il ne se passe rien, pour lire les signes, écouter les bruits, et deviner ce qui se joue. Casanova disait d’expérience qu’un homme de goût, en deux jours dans une ville, trouve un ami, une jolie femme, ou les deux. Je dirais qu’en deux jours, qui sait marcher, pousser des portes, poser des questions, se taire pour mieux entendre et voir, qui sait aussi se perdre, a déjà les couleurs, les goûts, les saveurs et le ton du réel.
Tout ce que les livres donnent si peu, ou si rarement. Et jamais les rapports dits « de situation », jamais les « bureaux », et moins encore l’Intelligence artificielle – tant d’artifices et si peu d’intelligence !
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L’auteur de la monumentale Anthologie de la Stratégie l’a maintes fois écrit ; le Savoir de la Peau est ce qui manque le plus. C’est là son apport indiscutable, incontournable, l’appel à ce savoir transdisciplinaire, à cette approche sortie de toutes les conventions, de toutes les séries, à cette intelligence interculturelle que la peur partagée, la faim, la soif et la fatigue vécues ensemble, l’envie, le désir et le plaisir tout autant, donnent à ceux qui savent les limites du « regard éloigné » auquel conviait Claude Lévi-Strauss, de la « mise à distance de l’objet d’analyse » qui prévaut dans tant de services dits d’intelligence, et qui ne sont que de conformité. Je rapproche à cet égard Gérard Chaliand de cet autre passeur de frontières et de conventions qu’est Alain Le Pichon, cofondateur avec Umberto Eco de Transcultura, ami de Leopold Sedar Senghor, et dont le projet d’anthropologie réciproque qui le conduisit à inviter des chercheurs maliens ou sénégalais à faire l’ethnologie de villages français l’a aussi conduit au bannissement d’une Université française rancie dans ses préjugés et corsetée dans sa méthodologie…
L’un et l’autre méritent le titre de « maîtres de la croisée des chemins », ces maîtres de la tradition peuhls qui protègent leur peuple des « mangeurs d’âme », revêtus du tablier de cuir qui leur assure la protection des dieux ! L’un et l’autre ont assisté lucide, mais impuissant au naufrage de la France en Afrique. L’un et l’autre ont dénoncé une idéologie du Bien, moralisatrice et manipulatrice, qui a privé la France de ce qu’elle avait de mieux, de ce qu’ils lui donnaient de mieux ; l’intelligence du monde qui commence avec l’acceptation de vérités multiples, hors de tout monothéisme des valeurs, et donne les clés de ce trésor égaré ; l’expérience sans jugement.
Faut-il lui attribuer le naufrage de la France en Afrique à la facilité de juger sans comprendre, de juger sans savoir ? L’impuissance lamentable de la diplomatie européenne à mettre fin à la guerre en Ukraine, en établissant la légitimité de certaines des revendications des deux parties, et en basant sur elles une paix durable, a-t-elle d’autres raisons ? Les échecs répétés du renseignement français, excellent pour déjouer les attentats terroristes en France, si peu efficace au Mali, au Niger, à Madagascar, au Sénégal ou au Burkina Fasso, a-t-il de plus sérieuses raisons que la perte de ce « Savoir de la Peau » qui a donné sa lucidité et sa pertinence au travail de Gértard Chaliand ?
Les préjugés imposés par l’idéologie de l’individualisme radical au pouvoir aujourd’hui n’y sont pas pour rien. « Tous les hommes sont les mêmes » ; « reconnaître une différence, c’est déjà discriminer » ; le rouleau compresseur de l’antiracisme, un antiracisme dévoyé, a pour effet de nous rendre aveugles à la diversité des sociétés humaines, et aux enjeux qu’elle représente, comme aux réalités de l’apprivoisement mutuel avec la nature qu’elle exprime.
La découverte que les Turkana, peuple de la sécheresse et du désert, ont développé une gêne qui rend leurs reins et leur système sanguin résistant à la déshydratation n’est qu’un exemple récent de plus ; les hommes ne sont pas les mêmes, c’est tant mieux, et c’est notre chance de survie ! Ses multiples séjours en Afrique, en Asie, avaient donné à Gérard Chaliand ce savoir que j’avais découvert pour ma part à Madagascar ; le savoir des origines.
Dans la « grande île », nul besoin de poser la question chez nous interdite ; « d’où venez-vous ? » Chacun, chacune sait reconnaître un Sakhalave d’un Antandjoy, un Merne d’un Vezo, un Bara d’un Cairanne, ces Indo-Malgaches qui tiennent le commerce – et de se réjouir d’un savoir qui structure les relations, d’autant que chacun de la vingtaine de groupes ethniques qui composent la population de Madagascar est « ziv » avec un autre – destiné à l’amitié, aux échanges, aux unions avec lui.
Le gai savoir des origines, Gérard Chaliand l’avait acquis au Vietnam aussi bien qu’en Birmanie, au Sri Lanka ou en Érythrée, autant de pays, autant de guerres aussi, où celui qui ne sait pas reconnaître au premier regard qui est qui et qui vient d’où, a peu de chances de comprendre, ou de survivre. Et nous avions souri ensemble quand je lui avais raconté ma confusion lorsque, à l’occasion d’une rencontre à Majunga, j’avais demandé à l’hôtesse charmante d’où elle venait – chacun des Malgaches savait qu’elle était Vezo, de ces pêcheurs nomades qui vivent tout au long du canal du Mozambique, de Majunga à Tuléar ; comment ce Français de passage pouvait-il être aveugle à ce point ?
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Qui sait encore se réjouir de la diversité des peuples, des séparations qui la sauvent, et saluer l’étranger, sans lequel il n’est pas de Cité ? L’idéologie de la globalisation, du Bien et la haine de la différence nous aveuglent – et nous conduisent à la guerre. Nous sommes aveugles à la diversité humaine – ou plutôt, on nous a aveuglés. C’est que la globalisation appelle l’uniformisation. C’est que la bonne marche des affaires exige l’écrasement de toutes les différences, et l’avènement de ce monstre ; le consommateur unique dans un monde uniformisé. Gérard Chaliand évoquait avec gourmandise la diversité des goûts et des saveurs, des mœurs et des coutumes, des peaux et des caresses ; est-il encore permis d’en parler ? Est-il encore permis de savourer d’autres manières d’être homme, d’être femme, que ces manières imposées par le moralisme étouffant du protestantisme anglo-américaine, dont la prétention s’applique a détruire la civilisation européenne ou ce qu’il en reste ?
D’Erbil à Erevan, et de Hanoï à Nantes, Gérard Chaliand n’a cessé de s’émerveiller de la diversité de ce monde jamais à bout de surprendre, de dérouter, d’étonner. A 88 ans, écouter Gérard Chaliand, sur la terrasse du grand Café qui domine la place centrale d’Erbil, évoquer le passage d’Alexandre le Grand le long des remparts, les combats des Kurdes, et l’Iran, héritier de l’Empire perse, « inamovible, indestructible, impérissable »…
Heureux de conserver l’intérêt de jeunes amis qui venaient chercher auprès de lui le savoir que les livres, les réseaux et les bureaux ne donnent pas, Gérard Chaliand a maintes fois témoigné de son inquiétude devant ce qui est pour moi la plus sérieuse défaillance de nos politiques ; le renoncement au monde. Faute de la comprendre, à défaut de l’aimer, nous y renonçons. Car, au bout de tant de villes et de ports, de brousse et de jungles, une réalité s’impose ; le monde s’éloigne de nous, de nos bavardages sans fin sur nos « valeurs », de nos ratiocinations sur « le Bien » dont nous avons le monopole.
Et, tout doucement, faute du « savoir de la peau », nous sommes ceux qui ne savons plus ce qu’est le monde, ce qu’est un monde, ce monde où nous vivons.
Le monde n’est pas ce qu’il nous est dit qu’il est ; il devient urgent de le redécouvrir. Le savoir de la peau doit redevenir notre viatique, le péage qui nous ouvrira grandes les portes du monde comme il est, avec les peuples comme ils sont, à nous, comme nous sommes. Gérard Chaliand a payé pour préserver, toujours, sa lucidité. Il est resté debout, massif, solide sur ses appuis, comme le boxeur qu’il était. Sans concessions, et sans illusions. Je ne peux que souhaiter que, du Savoir de la Peau, d’autres, tant d’autres, fassent une ligne de vie.
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