Abacost : quand le Congo s’invente une légende

7 septembre 2026

Temps de lecture : 8 minutes

Photo : Le president du Zaire Mobutu Sese Seko, en voyage officiel a Washington 04/08/1983./Credit:TRIPPETT/SIPA/1106091645

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Abacost : quand le Congo s’invente une légende

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L’abacost est la contraction de « à bas le costume ». De 1972 à 1990, le Zaïre interdit à ses citoyens la veste, la chemise et la cravate. Il s’agit de rompre avec l’Occident et de revenir à l’authentique.

Mais le vêtement de l’authenticité africaine venait de Pékin, pas du Congo, et son tailleur était belge.

L’abacost fut retourné par les sapeurs de Kinshasa. Une interdiction est devenue une mode.

Le fil et la carte — par Cesare Vecellio

Les vêtements de Mobutu sont un livre sur l’histoire contemporaine du Congo. Rien n’est laissé au hasard, toutes les pièces portées ont une signification politique. Une toque en peau de léopard, une tunique sombre à col fermé, sans cravate, boutonnée haut, une canne d’ébène qu’il ne tient pas comme un appui mais comme un sceptre, des lunettes lourdes à monture épaisse. Rien de tout cela n’est décoratif : chaque pièce est une phrase politique, et l’ensemble forme un discours complet. Avec Mobutu, le corps devient parole et il parle de l’histoire du Congo belge devenu Zaïre indépendant.

Mobutu (c) Wikipédia

Le vêtement est un programme

Indépendant en 1960, l’ancien Congo belge connaît une terrible guerre ethnique qui aboutit à la prise du pouvoir par Mobutu en 1965. Décidé à façonner une identité nouvelle, qui efface la présence belge et les disparités ethniques, Mobutu lance une politique de refonte de son pays, qui passe par le changement des noms de ville et du pays (le Congo devient Zaïre) et par l’interdiction du vêtement occidental. Cravate et costume, qui étaient des vêtements neutres, sont d’un coup chargés d’une forte connotation politique : ce sont les symboles de l’impérialisme et du colonisateur. Il s’agit donc de les interdire afin de marquer l’indépendance nationale dans le vêtement lui-même et, en proposant un autre vêtement, de fonder la nouvelle identité du Zaïre. Ni vêtement européen, ni vêtement traditionnel tribal : Mobutu va chercher le vêtement nouveau du nouveau Zaïre en Chine maoïste. Le premier paradoxe est né : l’émancipation à l’égard de la Belgique se fait au prix de la dépendance à l’égard de la Chine.

Mobutu lance ainsi le mouvement abacost, soit « à bas le costume ». Le vêtement s’inscrit dans une politique d’ensemble, le recours à l’authenticité, dont le manifeste de la N’sele pose les principes dès mai 1967. En 1971, le Congo devient le Zaïre, le Katanga devient le Shaba. Les prénoms chrétiens sont proscrits ; les saints d’Europe quittent les registres d’état civil. Monsieur et madame disparaissent au profit de citoyen et citoyenne et Joseph-Désiré Mobutu se fait appeler Mobutu Sese Seko. Dans la même idée, le costume-cravate est interdit aux hommes, comme le pantalon l’est aux femmes. Le corps devient lui aussi le terrain d’affrontement de la décolonisation.

Un pays qui n’est pas une nation

Mais pour Mobutu, le défi allait bien au-delà de la tutelle belge. Il s’agissait certes de se détacher du colon européen mais aussi de créer une nation dans un pays qui n’existait pas, d’agréger des ethnies qui n’ont aucun rapport entre elles, qui n’ont ni la même langue, ni la même religion ni les mêmes coutumes. L’abacost est à la fois la marque de la rupture avec la Belgique et le signe de la volonté de créer une nation là où il n’y en a pas.

Un drapeau flotte sur des bâtiments, un hymne se chante aux grandes occasions, une monnaie passe de main en main. Le vêtement, lui, se porte tous les jours, par tout le monde, et il est visible de tous en permanence. C’est un symbole national qui marche, qui prend le corps, qui façonne les esprits. L’abacost est devenu le vêtement du Zaïre nouveau, il a façonné un pays et il se devait de façonner aussi les habitants de ce pays. Mais Mobutu ne pouvait pas restaurer un costume national : il n’y en avait pas. Il a donc dû inventer un vêtement de toutes pièces, prendre ailleurs, à l’étranger et même hors d’Afrique ce qui allait devenir le vêtement du Zaïre. L’indépendance culturelle passait par une nouvelle dépendance.

L’authenticité venait de Pékin

En 1973, Mobutu se rend en Chine. Il découvre le projet maoïste et la façon dont le peuple chinois est façonné par le nouveau régime. Dans sa valise, il revient avec des idées, un allié et un vêtement : la tunique à col fermé, sans cravate, telle que le régime de Mao l’a imposée à un continent entier. L’abacost en est la copie presque exacte. Le vêtement chargé de chasser l’Europe des corps congolais a donc été emprunté à la révolution d’un autre continent. Si le seul moyen de doter un peuple d’un costume commun était d’aller le chercher à dix mille kilomètres, c’est qu’il n’y avait pas de peuple. L’abacost voulait façonner une nation, il a surtout démontré que la nation congolaise n’existe pas. Rien de plus artificiel que ce vêtement, qui n’a pas survécu à la chute de Mobutu en 1997.

« Si le seul moyen de doter un peuple d’un costume commun était d’aller le chercher à dix mille kilomètres, c’est qu’il n’y avait pas de peuple. »

D’autant que si l’inspiration vient de Chine, les plus beaux abacosts sont produits chez les meilleurs tailleurs belges, notamment la maison Arzoni, à Zellik. Cette maison confectionnait aussi les tenues de gala des forces armées zaïroises, calquées sur le même patron. Un employé d’Arzoni, Alfons Mertens, devint même le tailleur personnel de Mobutu et l’habilleur de son entourage. Le résultat final est un aveu d’échec pour la politique de Mobutu : un vêtement conçu pour effacer la Belgique du corps des Congolais est dessiné d’après un modèle chinois, et taillé à quinze kilomètres de Bruxelles. Il n’y a rien de local dans l’abacost. Ni la coupe, ni l’atelier, ni l’idée. Le mot authenticité désigne exactement l’inverse de ce qui a été fait. L’abacost est un grossier montage pour tenter de faire émerger un peuple uni.

La toque n’était pas la sienne

Passons à la coiffure, qui est la pièce la plus marquante de la tenue de Mobutu.

Chez les Bakongo, le léopard se dit ngo, et il signifie la force et le pouvoir. Sa peau est l’emblème de l’autorité traditionnelle, l’attribut des rois. Chez les Otetela, le chef nouvellement investi recevait deux peaux de léopard, un bonnet de la même peau, un collier de dents et une lance. Ce n’est donc pas un ornement exotique : c’est un objet d’investiture, le signe du pouvoir du nouveau chef du Congo. En les reprenant, Mobutu s’inscrit dans l’histoire ancienne du Zaïre, son histoire traditionnelle, mais aussi son histoire récente.

Le premier dirigeant de l’ère moderne à l’avoir portée est, selon toute vraisemblance, Patrice Lumumba. Puis vinrent Joseph Kasa-Vubu, le premier président du Congo indépendant, et Jason Sendwe. Les rebelles simba s’en sont couverts pendant qu’ils tenaient l’est du pays.

Mobutu la fait sienne à partir de 1966, pour signifier sa prise de pouvoir. La toque est sa couronne et le symbole de sa potestas.

Le safari d’Étienne Tshisekedi

Un vêtement obligatoire crée immédiatement deux catégories d’hommes : ceux qui le portent et ceux qui trouvent le moyen de ne pas le porter, en signe d’opposition politique.

À l’intérieur du pays, le refus frontal était impraticable : ne pas mettre l’abacost signalait la rébellion et donc subir les foudres des services de sécurité. Certains opposants ont donc emprunté une troisième voie : le safari, veste à poches plaquées, ni costume européen ni tunique du régime. On rapporte que ce fut le choix d’Étienne Tshisekedi, qui fut trente ans durant l’opposant des présidents successifs. Plusieurs fois Premier ministre entre 1991 et 1997, il est également le père de Félix Tshisekedi, l’actuel président du Congo qui, lui, s’habille chez les meilleurs tailleurs parisiens et arbore de superbes et impressionnantes vestes croisées. Abacost, veste safari, veste croisée : trois vêtements d’homme qui disent trois façons de faire de la politique : en leader nationaliste indépendantiste, en opposant politique de l’intérieur, en président respecté et intégré au concert des nations.

President Felix Tshisekedi 
Kinshasa, DEMOCRATIC REPUBLIC OF THE CONGO-04/03/2023
//01JACQUESWITT_Forumeco014/Credit:Jacques Witt/SIPA/2303041915

La sape, ou la contrebande d’élégance

Hors du Zaïre, la réponse fut plus somptueuse.

Le mouvement de la sape est ancien. Il naît à Bacongo, un quartier sud de Brazzaville (Congo français), chez les Lari, dès les années 1920 : des jeunes gens s’habillent comme le colon, dans un geste ambigu qui tient à la fois de l’imitation et de la provocation. Après 1945, les soldats et les étudiants rentrent d’Europe avec des vêtements de Paris, et le quartier devient un foyer d’exubérance de la mode congolaise. Stervos Niarcos fixe la doctrine du mouvement moderne et impose le mot kitendi, le vêtement en lingala. Papa Wemba le popularise, et lui donne probablement son nom : Société des ambianceurs et des personnes élégantes, la sape. Le concept et le vêtement sont nés quarante ans avant le mouvement de l’abacost et en dehors du Zaïre, quelque part entre les quartiers de Brazzaville et de Paris. Mais, avec la politique de Mobutu, la sape prend un tournant politique et devient à son tour le symbole d’une résistance.

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Le costume trois-pièces, la cravate, les chaussures cirées, la pochette — c’est-à-dire précisément ce que la loi interdit — deviennent l’uniforme d’une dissidence. Importer un veston est un acte politique. Dans les années 1980, les sapeurs font l’objet de campagnes publiques d’interdiction : porter une cravate et un costume devient un signe de dissidence politique.

Mais les sapeurs vont plus loin que la simple infraction. Ils prennent le vêtement du colonisateur et le poussent jusqu’à un point que le colonisateur n’avait jamais atteint. Ce faisant, ils ne copient pas, ils inventent quelque chose de nouveau. Là où le costume européen est gris, discret, mesuré, le sapeur le veut vert, violet, jaune, orange, assorti, éclatant. C’est une réponse d’une intelligence redoutable : l’abacost était uni et terne par doctrine, donc la dissidence sera chromatique. La coupe et la couleur deviennent les armes de la rébellion politique.

Notez enfin la règle interne du mouvement, qui n’est pas une coquetterie : le sapeur s’astreint à la non-violence, à la propreté, au refus de la discrimination. Contre un régime armé, ces hommes n’ont opposé que du tissu. Ils ont défilé, et ils défilent encore chaque 10 février dans les rues de Kinshasa, à l’anniversaire de la mort de Niarcos.

« Contre un régime armé, ces hommes n’ont opposé que du tissu. »

Ce que cette histoire démontre

Tirons-en la leçon, car elle vaut au-delà du Congo.

Un vêtement n’a pas de sens propre. Le costume est colonial à Kinshasa en 1960 et subversif à Kinshasa en 1985 : le drap n’a pas changé, le tailleur non plus. Ce qui a changé, c’est qui détient le pouvoir de l’interdire et le regard que l’on porte sur lui. Comme le jean, qui était le symbole de la rébellion de la jeunesse dans les années 1960 et qui est désormais un pantalon quotidien et banal.

De même l’abacost. Il fut, en 1972, la tentative de donner un corps commun à un pays qui n’en avait pas. Il devint, dix ans plus tard, la livrée d’un parti unique. Le même objet, retourné comme un gant, par les mêmes mains.

De Venise

À Venise, où j’écris, nous savons ce qu’il en coûte de parler d’authenticité.

Nos soies venaient de Byzance, nos velours d’Orient, nos damas du Levant. Nous appelions vénitien tout ce que nous rapportions, et nous avions raison, car c’est ainsi que se fait une civilisation : par digestion, jamais par génération spontanée. Aucun peuple n’a jamais inventé son costume. Tous l’ont pris quelque part, et l’ont fait leur.

Il n’y a donc aucune honte à ce que la tunique du Zaïre soit venue de Chine, ni même qu’elle ait été taillée en Belgique. Mais avoir voulu interdire un vêtement par la force fut une erreur, tant et si bien que Mobutu déchu, l’abacost a disparu.

Une nation ne se fabrique pas par circulaire. Un vêtement ne devient authentique que le jour où un peuple s’y reconnaît. Ce n’est pas Mobutu et son abacost qui ont inventé un vêtement pour les Congolais mais les sapeurs, depuis Paris, par leur liberté, leur inventivité et leurs talents.

Cesare Vecellio

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À propos de l’auteur
Cesare Vecellio

Cesare Vecellio

Cousin du Titien, Cesare Vecellio (1521-1601) a publié à Venise en 1590 un ouvrage fondateur : Habiti antichi et moderni di diverse parti del mondo. C'est, avant la lettre, un traité de la géopolitique du vêtement. Pour Conflits, et depuis Venise, il analyse les vêtements portés par les dirigeants et les peuples pour décrypter leurs langages et leurs discours.