Dans Maroc, le défi de la puissance, Abdelmalek Alaoui refuse les lectures tranchées pour restituer la complexité d’un royaume en transformation — avec la monarchie comme principe d’organisation central et la souveraineté comme boussole permanente.
De Tanger Med à la relation franco-marocaine, l’ouvrage montre comment le Maroc a construit sa puissance par inflexions successives, en faisant de la continuité une force et de la contrainte une stratégie.
En creux, la comparaison avec l’Algérie s’impose : là où Alger reste dans une logique de confrontation, Rabat privilégie l’ouverture et la construction patiente de partenariats — une diplomatie fondée sur le temps long.
Emmanuel de Gestas
Le Maroc a ce talent rare : susciter des jugements tranchés chez ceux qui l’observent de loin. Entre fascination un peu rapide et critiques souvent simplificatrices, il est fréquemment enfermé dans des lectures opposées. C’est précisément ce que refuse Abdelmalek Alaoui dans Maroc, le défi de la puissance. Son livre prend une autre voie : celle d’un regard informé, nuancé, qui restitue la complexité d’un pays en transformation.
Ce positionnement doit beaucoup à son parcours. Né à Rabat, formé dans des environnements internationaux, actif dans le conseil stratégique, Alaoui appartient à cette génération capable de naviguer entre plusieurs mondes. Il connaît les ressorts internes du Maroc autant que les attentes extérieures, et c’est cette double lecture qui donne sa profondeur à son analyse.
La monarchie, quille du navire
Son récit se déploie comme une plongée dans les mécanismes du royaume. Décennie après décennie, il montre comment le Maroc s’est construit dans la durée, en s’appuyant sur un socle central : la monarchie. Plus qu’une institution, elle apparaît comme un principe d’organisation. Comme il l’écrit dès les premières pages, « la singularité marocaine n’aurait pas été possible sans la monarchie, qui a su maintenir le cap et donner sens à l’ensemble ». Et plus loin, dans une formule qui résume tout : « au Maroc comme nulle part ailleurs, le roi est la quille du navire : il empêche la dérive, équilibre les forces et maintient la stabilité du cap ».
Cette stabilité a permis au pays d’engager des transformations profondes. L’exemple le plus frappant reste Tanger Med, devenu en quelques années un pivot logistique majeur entre l’Europe, l’Afrique et la Méditerranée. Ce type d’infrastructure illustre une stratégie plus large : structurer l’économie par des investissements ciblés, capables d’attirer l’industrie et d’inscrire le Maroc dans les grands flux de la mondialisation. Derrière ces choix, on retrouve cette logique décrite par Alaoui : « un État qui, contre la fatalité, a su faire de la contrainte une stratégie et de la continuité une force ».
« La souveraineté comme boussole, la stabilité comme méthode, la projection comme horizon. »
Dans cette dynamique, l’État a joué un rôle moteur, en orientant les priorités vers des secteurs jugés stratégiques et en accompagnant la montée en puissance du tissu économique. Cette politique s’inscrit dans une vision de long terme, où la souveraineté reste la boussole. L’auteur insiste d’ailleurs sur cette ligne directrice : « la souveraineté comme boussole, la stabilité comme méthode, la projection comme horizon ».
Avancer par inflexions successives
Les défis existent, mais ils sont pensés dans une logique de progression. Le Maroc, rappelle Alaoui, « avance rarement en ligne droite : il trace sa route par inflexions successives », cherchant en permanence un équilibre entre tradition et modernité. La question de l’équilibre territorial ou de l’intégration des jeunes s’inscrit dans ce mouvement. Et surtout, l’auteur glisse un appel clair en invite les élites marocaines à sortir d’une forme de distance et à se réengager pleinement dans le destin collectif national, donnant à ses idées quelques accents gaulliens.
Ces priorités font écho aux orientations rappelées par Mohammed VI dans son discours du Trône 2025, où il insiste sur la nécessité d’accélérer l’exécution des politiques publiques et de renforcer la cohésion sociale. Une manière de prolonger cette idée centrale du livre voulant que le Maroc ne manque pas de vision, mais doit constamment veiller à son incarnation concrète.
La relation avec la France : de l’échange à la coproduction
Sur le plan international, le Maroc confirme cette approche pragmatique. Il multiplie les partenariats, diversifie ses alliances et s’affirme comme un acteur structurant, notamment en Afrique. La relation avec la France en offre une illustration nette. Elle a changé de nature : moins asymétrique, plus construite autour de projets communs. Comme le montre Alaoui, nous sommes passés d’une logique d’échange à une logique de coproduction, où « la relation économique s’est densifiée, structurée et complexifiée ».
En creux, la comparaison avec l’Algérie apparaît. Là où Alger reste souvent dans une logique de confrontation, Rabat privilégie l’ouverture et la construction progressive de partenariats. Ce choix renforce son positionnement comme passerelle entre plusieurs espaces — européen, africain et méditerranéen — et confirme une diplomatie fondée sur le temps long.
Une vieille nation qui imagine sa propre modernité
Abdelmalek Alaoui met en lumière les méthodes d’un pays qui avance sans rupture brutale, qui compose avec ses contraintes et qui construit patiemment sa place. « Une vieille nation [qui] a pu imaginer sa propre modernité sans renier sa mémoire ». Une trajectoire discrète parfois, mais cohérente — et dont les effets deviennent, avec le temps, de plus en plus visibles.
« Une vieille nation a pu imaginer sa propre modernité sans renier sa mémoire. »










