<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Une Afrique ou des Afriques?

1 octobre 2020

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Une Afrique ou des Afriques?

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Unité, diversité. Atouts, contraintes. Continuités, ruptures. Les couples infernaux de la géographie sonnent souvent comme une rengaine facile. Toutefois, ils gardent toute leur pertinence si l’objet d’étude est bien défini et ses enjeux bien délimités. Pour l’Afrique, il est tout à fait légitime de parler d’un continent ayant une réelle identité, tout en constatant qu’il existe des lignes de fracture complexes.

C’est un lieu commun que de parler pour le continent africain de « diversité des milieux bioclimatiques » ou encore de « mosaïque ethno religieuses et d’en faire la source de toutes ses difficultés. Si on associe à ces constats une analyse plus fine des espaces africains, la question apparaît alors mieux posée : peut-on parler de dynamiques conjointes à l’échelle du continent ? L’insertion dans la mondialisation conduit-elle à diviser encore plus le continent ou favorise-t-elle son unité ?

Lignes de forces, lignes de fracture

Les premières lignes de fracture concernent l’espace africain lui-même. Il n’y a pas lieu de rappeler ici l’ensemble des domaines bioclimatiques, mais l’ouverture méditerranéenne, l’immensité des espaces sahariens, la présence de la forêt équatoriale ou encore l’inscription dans les rives de l’océan Indien peuvent être déterminants, sans qu’on soit pour autant déterministe, pour définir certains espaces du continent.

C’est toutefois dans la géographie humaine qu’on trouve les éléments les plus marquants d’unité et de diversité. D’une part avec les contrastes de peuplement. Ainsi, aux régions aux très faibles densités de l’espace saharien ou des zones forestières équatoriales s’opposent les fortes densités des États bordant le golfe de Guinée ou de la région des Grands Lacs. L’ensemble du continent a connu et connaît encore une croissance démographique importante qui la distingue parmi les espaces mondiaux, avec un taux proche de 5 % par an en Afrique subsaharienne. Mais l’Afrique du Sud connaît un net ralentissement.

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En revanche, les pays de la zone sahélienne et d’Afrique subsaharienne connaissent un taux de fécondité important, avec 7,6 enfants par femme au Niger, par exemple, qui caractérise ces espaces au sein de l’espace mondial. Toutefois, des États comme le Gabon ou le Sénégal connaissent, comme l’Afrique du Sud, un réel ralentissement de la fécondité. Pour les deux premiers, il ne s’agit pas encore d’un très important ralentissement de la croissance, mais le Gabon, la Guinée équatoriale et le Ghana possèdent déjà une proportion de personnes de moins de 25 ans qui ne dépasse plus les 40 % comme dans les autres États de la région. La démographie sanctionne ainsi les différences de développement au sein du continent.

 

Autre distinction pertinente, celle qui existe entre une Afrique des villes et une Afrique des campagnes. Même si l’Afrique est le continent où la population rurale reste la plus importante, avec 60 % du total, ses grandes métropoles connaissent un réel dynamisme et une croissance démographique très importante qui les placeront sans doute vers 2050 dans le peloton de tête de la hiérarchie urbaine mondiale. En tout cas, les démographes prévoient qu’à cette date ce sera la population urbaine qui représentera 60 % du total. Mais il faut toutefois se garder de surévaluer l’effet de brassage de la ville car dans les quartiers nouvellement urbanisés demeurent très souvent des réseaux liés aux régions ou aux cultures d’origine des nouveaux urbains.

Peuples d’Afrique, Afrique des peuples

L’autre caractéristique de l’Afrique est d’être constituée d’une mosaïque de peuples ou groupes ethniques. On en compterait près de 2 000, répartis en six groupes linguistiques principaux. Du point de vue culturel, la première grande ligne de partage est celle qui, passant par le Sahara, sépare l’Afrique du Nord, arabe ou berbère, de l’Afrique subsaharienne. Mais cette opposition est aussi complémentarité, à travers l’intensité des relations économiques transsahariennes ou encore le développement des mêmes dynamiques conflictuelles au nord et au sud, comme le montre la crise malienne de 2012. Dans chacun de ces espaces, unité et diversité s’articulent. Au nord, l’islam a servi de vecteur à la culture arabe qui est dominante, sans toutefois avoir éradiqué la culture berbère qui perdure par sa langue et ses traditions. La pertinence de cette ligne de partage a néanmoins montré son actualité lorsqu’il a fallu tracer la frontière entre Soudan et Soudan du Sud en 2011.

Le sud du Sahara est le lieu où, à l’époque coloniale, les Européens ont essayé de classer les peuples par ethnies. Sans que toutefois, ce terme ne soit toujours totalement adapté. En effet, les Européens souhaitèrent souvent gommer le fait que l’Afrique avait connu des États, parfois puissants, comme l’empire du Mali au xiiie siècle. Mais, à l’exception de l’Éthiopie, dont la structure étatique est ancienne et durable, les États africains précoloniaux étaient souvent des constructions politiques mouvantes, liées à leurs chefs. En revanche, l’approche linguistique permettait de définir les peuples par leur aptitude à communiquer et à échanger.

La question est de savoir si ce fait ethno-linguistique est clivant. Prenons l’exemple du peuple Bambara. La langue Bambara possède 4 millions de locuteurs exclusifs, mais aussi 10 millions de locuteurs pratiquant un bilinguisme ou un plurilinguisme. Ainsi, si la majorité des habitants du Mali sont des Bambaras, la présence de Bambaras minoritaires dans six pays voisins (Sénégal, Mauritanie, Guinée, Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Togo) n’est pas nécessairement une bombe sécessionniste ou irrédentiste. Toutefois, séquelles coloniales et rivalités pour le pouvoir peuvent conduire au pire comme le prouve le génocide des Tutsis par les Hutus au Rwanda en 1994.

Il n’est donc pas possible, à partir d’indicateurs comme l’indice de diversité linguistique de Greenberg, de dresser une typologie des États menacés de déstabilisation. Il existe des États linguistiquement très unifiés, comme la Somalie, qui connaissent une véritable décomposition et d’autres, linguistiquement très divers, comme la Tanzanie, qui ne connaissent pas de déstabilisation majeure. D’autant que la mosaïque des langues maternelles doit être croisée avec celle des langues officielles qui sont restées très souvent celles de l’ancienne puissance coloniale en Afrique subsaharienne. À l’Afrique des langues traditionnelles, on peut donc superposer celle des langues véhiculaires.

 

La pertinence d’une Afrique francophone, d’une Afrique anglophone ou lusophone permet de rappeler une histoire commune, celle de la colonisation, qui signe à la fois un héritage de diversité et un héritage d’unité. Unité dans les drames vécus, dans la constitution de réseaux de communication extravertis, par exemple. Diversité dans les spécificités des systèmes coloniaux et des voies d’accès aux indépendances. Autre trace de l’ancienne domination coloniale, les populations d’origine européenne présentes en Afrique.

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Le cas de l’Afrique du Sud est le premier qui vient à l’esprit. La « nation arc-en-ciel » a succédé depuis 1991 à celle de l’apartheid. Son peuplement porte la trace de son histoire. Les Blancs (8,4 % de la population) sont eux-mêmes divisés entre Boers de matrice hollandaise et les anglo-saxons. Les Noirs (80,2 %) appartiennent à plusieurs familles de peuples, banthous ou zoulous par exemple. Mais il existe également des métis (8,8 %). Quant aux  populations indiennes ou malaises (2,5 %), elles sont les témoins du grand brassage migratoire issu de l’empire britannique. La réussite économique ne saurait faire oublier que des tensions existent entre populations noires autochtones et migrants des pays voisins, accusés d’être à l’origine de la criminalité qui sévit dans le pays. Il existe également des tensions dans certaines régions comme le Kwazulu-Natal entre fermiers blancs et populations noires.

Au Zimbabwe, le président Robert Mugabe, au pouvoir depuis 1987, mène une politique très hostile aux fermiers blancs, dont les terres ont été confisquées en 2000, et plus globalement aux populations d’origine européenne, avec la campagne « tous les Blancs dehors » lancée en 2005 par le parti au pouvoir : il les a accusés de propager les pratiques homosexuelles et d’être à l’origine de l’épidémie de SIDA. Signalons également le cas, unique en son genre, du Liberia. Fondé en 1821, cet État avait pour but de proposer une voie de retour en Afrique pour les anciens esclaves noirs vivant aux États-Unis qui le souhaitaient. Le résultat fut une société ségréguée entre peuples autochtones et anciens esclaves venus d’Amérique qui seuls exerçaient le pouvoir et contrôlaient l’économie du pays, imposant un système de travail forcé aux autochtones… proche de l’esclavage. Aujourd’hui, sur 4 millions d’habitants, les 20 000 américano-libériens ont dû accepter de partager le pouvoir après deux guerres civiles de 1989 à 1997 puis de 1998 à 2003, après le départ du président Charles Taylor, issu de leur communauté. L’actuelle présidente, Helen Johnson Sirleaf, élue en 2006, est une femme de consensus tant par ses origines (père autochtone mais adopté par une famille américano-libérienne) que par ses idées.

Les fractures religieuses

Du point de vue des religions, les principales lignes de partage divisent également le continent entre un nord et un sud, mais elles ne sont pas exactement superposables aux domaines des familles linguistiques.

Existe-t-il une Afrique musulmane et une Afrique chrétienne ? Au nord, on trouve une Afrique majoritairement musulmane, mais cette Afrique musulmane chevauche l’espace saharien et la partie nord de la bande sahélienne est majoritairement musulmane. Les héritages du commerce transsaharien depuis le Moyen Âge est ici déterminant. Toutefois, en Égypte et au Soudan se sont maintenues des communautés chrétiennes autochtones préislamiques, sous la forme de l’Église copte. L’islam s’est également implanté en Afrique de l’Est, à cause de l’ouverture maritime vers l’Arabie.

Ainsi, la Somalie, l’Est de l’Éthiopie sont-ils majoritairement musulmans, et des musulmans sont présents sur les côtes de l’Afrique du Kenya au Mozambique. Toutefois, l’Éthiopie constitue dans la région un bastion du christianisme monophysite, implanté dans le pays depuis près de dix-sept siècles et exemple de chrétienté autochtone en Afrique. Le pays comportait également une minorité juive, mais ces « Falashas » ont très majoritairement émigré vers Israël lors de grandes opérations organisées dans les années 1980 et 1990. Au sud et à l’ouest de ces deux lignes, le christianisme est majoritaire. Il a généralement supplanté en nombre de fidèles le fond animiste, qui s’est parfois mêlé au christianisme.

 

Ces lignes de partage religieux sont-elles des fractures ? Les États du golfe de Guinée sont intéressants à observer. Leur partie sud est majoritairement chrétienne et leur partie nord plutôt musulmane. Dans certains cas, des heurts on existé, comme en Côte d’Ivoire. Au Nigeria, la pérennité du pays est engagée alors que les États du Nord appliquent la Charia et que les membres de la secte Boko Haram sèment la terreur.

En fait, c’est la place de l’Afrique dans la géopolitique mondiale des religions qui est en train de changer. Elle devient depuis une vingtaine d’années une terre de djihad pour les mouvements islamistes combattants et un véritable eldorado de la prédication des protestants évangélistes au sud. La dynamique conjointe du continent serait donc de devenir un terrain de choix pour des approches religieuses radicales portées par la mondialisation au détriment des formes traditionnelles de l’islam et du christianisme ou encore pour les religions animistes. Le patrimoine du continent est lui-même affecté, par exemple lorsque les islamistes détruisirent les mausolées et les bibliothèques de Tombouctou.

Intégration continentale et intégration régionale

Devant ces diversités continentales, comment penser une voie d’unification politique ? Dans un premier temps, après l’indépendance, le panafricanisme connut ses heures de gloire. Alors même que le choix était fait de maintenir les frontières coloniales comme cadre des nouveaux États, à la conférence d’Addis-Abeba en 1963, les chefs d’État de certains d’entre eux militent pour une action internationale conjointe et des outils communs de développement.

Pourtant le panafricanisme, né dès la fin du xixe siècle, est avant tout une idée de solidarité et non une volonté d’union politique. Ses pères fondateurs sont, après 1945, avant tout des chefs d’État qu’ils souhaitent faire devenir des nations : Kwame Nkrumah (Ghana), Patrice Lumumba (RDC) ou encore Sékou Touré (Guinée). Ils furent appuyés dans cette démarche par des historiens comme Joseph Ki-Zerbo.

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Malgré la résurgence des rivalités entre États, le panafricanisme est à la source de la seule organisation internationale à l’échelle du continent : l’Organisation de l’unité africaine, créée en 1963 et remplacée par l’Union africaine, créée en 2002 à Durban. Pour la première fois, une union politique du continent est prévue, avec un texte constitutif, avec un parlement et une cour de justice. L’Afrique est ainsi le seul continent à posséder une organisation de ce type à regrouper tous les États du continent. Est-ce à dire que l’Afrique va bénéficier d’une structure comparable à celle de l’Union européenne ? On note qu’une des difficultés sera d’articuler l’action de l’Union africaine avec celle des organisations régionales, souvent plus anciennes et mieux ancrées dans un espace déterminé par des caractéristiques et des intérêts propres. En 2007, lors du sommet d’Accra, un protocole d’harmonisation a été mis en route.

Le développement et l’émergence : facteur d’unification ou de fragmentation ?

L’effort d’unification passe également par la question de l’homogénéité ou non des situations de richesse et de développement. Là encore, l’Afrique apparaît comme très diverse.

Tout dépend, d’ailleurs, des seuils d’analyse qui sont choisis, tout particulièrement en matière de cartographie. Une carte des PIB ou IDH nationaux et régionaux ne donne pas exactement la même image. À l’échelle des États, on distingue, comme de coutume, une Afrique du Nord présentant la situation de pays intermédiaires. Au Sud du continent, l’Afrique du Sud apparaît comme un géant économique comptant pour 27 % du PIB de l’Afrique subsaharienne. Quant aux autres pays, certains connaissent depuis une quinzaine d’années un début d’émergence essentiellement grâce aux matières premières, comme le Nigeria, l’Angola ou le Gabon, peut-être demain le Soudan du Sud, qui tous possèdent d’importants gisements de pétrole.

Les États du golfe de Guinée bénéficient d’un dynamisme lié aux exportations de matières premières agricoles, comme le café et le cacao en Côte d’Ivoire. Tous ces pays restent toutefois marqués par des problèmes de développement. La RDC, quant à elle, se relève lentement des conflits qui l’ont marquée de 1998 à 2013. Les autres pays d’Afrique et tout particulièrement ceux de la bande sahélienne, sont dans une situation de développement et de pauvreté souvent critique, avec un IDH égal ou inférieur à 0,50. Peu de ressources, enclavement, forte croissance démographique et situation sur l’« arc des crises » handicapent leur avenir.

 

Cette première approche permet donc de souligner les diversités continentales, tout en indiquant des hiérarchies entre les puissances et des ambitions d’émergence. Le terme de « lions africains » a été proposé par une étude du cabinet américain McKinsey (L’Heure des lions : l’Afrique à l’aube d’une croissance pérenne, 2010) pour faire un parallèle avec les « tigres asiatiques » pour désigner l’Afrique du Sud, le Nigeria, l’Angola et, en dehors de l’Afrique subsaharienne, l’Algérie, le Maroc et l’Égypte.

À l’échelle régionale, la diversité est plus fine. On voit en effet apparaître des espaces marginaux dans les pays qui ont un potentiel plus important, comme des angles morts du nord-ouest de l’Afrique du Sud, mais aussi des pôles dynamiques dans des pays moins riches. Il s’agit des lieux où s’effectue le décollage économique de l’Afrique subsaharienne : les métropoles, comme Lagos ou Abidjan, les grands ports, les zones d’extraction minière, mais aussi les espaces dynamiques transfrontaliers entre plusieurs pays : entre Nigeria, Tchad et Cameroun, ou encore entre Mali, Burkina-Faso et Côte d’Ivoire. Le problème est que certains espaces transfrontaliers sont aussi des lieux qui peuvent le plus facilement devenir des « zones grises ».

Par ailleurs, le développement s’effectue le long de « corridors » qui associent un point du littoral à des réseaux menant vers l’intérieur et tendant à devenir transcontinentaux. Ils sont vitaux pour les pays enclavés, tel celui qui, de Lusaka, capitale de la Zambie, aboutit au littoral de la RDC. Ils sont parfois organisés par les États, mais souvent par des firmes transnationales extérieures au continent, avec une importance croissante des Chinois, comme en RDC. On constate ainsi la réactivation des mêmes logiques géographiques qu’à l’époque de la colonisation entre zones mises en valeur ou non.

 

L’Afrique joue ici une carte importante : la maîtrise de ces réseaux assurerait souveraineté et perspectives de développement. Leur contrôle exclusif par certains acteurs signerait un nouveau cycle d’exploitation. Parmi ceux que ce contrôle pourrait intéresser, on compte non seulement les acteurs continentaux, mais aussi les entreprises occidentales ou asiatiques. Les espaces n’étant pas situés dans ces zones dynamiques constituent les lieux disposant du moins grand nombre de perspectives à court et moyen terme.

Quelles grandes régions ?

L’ensemble de ces logiques croisées permet de poser plusieurs questions sur l’Afrique.

La première est celle de l’actualité de la pertinence de la géographie régionale traditionnelle. Les sous-ensembles continentaux gardent une part de leur pertinence, parfois soulignée par la structure des organisations régionales. L’Afrique du Nord constitue incontestablement un ensemble clairement défini, méditerranéen et arabe. Il est donc ancré en Afrique essentiellement par les parties du Sahara que les pays d’Afrique du Nord contrôlent et par les rapports qui peuvent exister avec l’islam d’Afrique subsaharienne. En somme, il existe une solidarité dans les risques liés aux déstabilisations et au djihadisme et dans la gestion des espaces désertiques. Mais, du point de vue des échanges, l’Afrique du Nord regarde vers l’Europe et du point de vue culturel, vers le Moyen-Orient, même si les liens avec l’Europe tempèrent ces rapports en ce qui concerne les trois États du Maghreb.

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L’Afrique sahélienne est caractérisée par des pays souvent enclavés et qui connaissent d’importants problèmes de développement associés aux risques de conflits armés de type irréguliers. Les États de la façade guinéenne associent une forte extraversion économique à la présence d’importantes ressources agricoles (Côte d’Ivoire), pétrolières (Nigeria) ou minières (Sierra Leone). « États tranches » tracés par le partage entre puissances coloniales, ils sont marqués par une opposition nord-sud très nette, tant culturellement et religieusement (sud plutôt chrétien, nord plutôt musulman) qu’économiquement. Ils ont été frappés par un cycle de violence au tournant du millénaire, avec les sanglantes guerres civiles du Liberia, de Sierra Leone et de Côte d’Ivoire, aujourd’hui globalement surmontées. L’Afrique centrale est marquée par l’importance des ressources minières et l’importance des espaces qui restent à mettre en valeur. La région des Grands Lacs constitue un sous-ensemble nettement  défini au sein de la région.

L’Afrique de l’Est est marquée par son ouverture vers l’océan Indien et le monde musulman, mais aussi vers l’Asie émergente ce qui constitue aujourd’hui un atout considérable. On peut y distinguer les États de la « Corne de l’Afrique », longtemps marqués par des problématiques de développement et d’alimentation (famine en Éthiopie en 1985). Aujourd’hui, la zone est encore le cadre de nombreux conflits, mais elle possède une réelle importance stratégique avec le contrôle du détroit de Bab El-Mandeb et la présence du trafic maritime pétrolier. La partie sud de l’Afrique orientale est marquée par une grande diversité culturelle ou religieuse et une réelle émergence de ses façades maritimes. Enfin, l’Afrique australe est un espace de rayonnement de l’Afrique du Sud marquée par l’importance de la population d’origine européenne et les richesses minières. Elle est aussi un espace d’inégalités entre l’Afrique du Sud et certains États voisins et la région d’Afrique la plus marquée par l’épidémie de SIDA, avec près d’un adulte sur cinq infecté par le VIH.

La diversité africaine à l’épreuve des logiques mondiales

À cette grille traditionnelle, qui reste pertinente, s’en ajoutent d’autres, liées à l’inscription de l’Afrique dans la mondialisation. On pourrait ainsi opposer une Afrique qui profite des logiques de mondialisation, à toutes les échelles, à celle qui n’en profite pas.

On verrait ainsi une Afrique intégrée à la mondialisation : celle des pays, avec l’Afrique du Sud, qui font partie des BRICS. Celle des régions et des métropoles émergentes, où se trouvent les franges dynamiques de la population jeune et les marchés potentiels les plus importants, comme celui, dont on donne souvent l’exemple, des technologies des télécommunications. C’est le cas dans les autres « lions africains » qui ne disposent pas de la puissance sud-africaine, mais dont certains quartiers des grandes villes, où émerge une classe moyenne, sont les laboratoires de l’émergence et dont certaines régions possèdent un véritable potentiel. C’est le cas également de certains corridors de développement, comme celui qui traverse la RDC. En ce sens, le commerce intrarégional possède un réel potentiel.

Vient enfin une Afrique où le développement conduit à une marginalisation croissante des espaces périphériques. Ils peuvent devenir le terrain de prédilection pour les acteurs informels et devenir des « zones grises » de la mondialisation. Il s’agit ponctuellement, car les interventions étrangères empêchent que cela soit pérennisé, de pays entiers aux mains des « seigneurs de la guerre », comme la Sierra Leone pendant la guerre civile, ou encore la Centrafrique en 2013, de régions, comme le nord du Mali en 2012, ou encore l’est de la RDC ou la Somalie.

Outre les espaces frontaliers déjà évoqués, viennent ensuite les espaces marginalisés des grandes métropoles qui, dans les régions émergentes, y compris l’Afrique du Sud, vivent une vie économique parallèle et parfois criminogène. Enfin, il faut tenir compte d’une Afrique des angles morts, sans réel potentiel de croissance à l’heure actuelle.

 

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Ce nouveau type de division au sein du continent se croise avec la division régionale traditionnelle, tantôt pour la renforcer, tantôt pour la relativiser. La question des relations entre l’Afrique et les autres puissances mondiales est ici déterminante. L’ouverture de l’Afrique augmente le potentiel des régions les plus extraverties, mais peut conduire à des logiques de dépendance qui contribuent à des marginalisations. On prend souvent pour exemple la prise de contrôle de certaines terres agricoles par les pays asiatiques, Chine ou Corée, ou certains contrats d’exploitation minière. Sans compter les enjeux pour le contrôle des ressources par certaines firmes transnationales, qui souhaitent, comme en RDC, conserver leurs positions face aux investisseurs chinois. Ou encore l’intérêt qu’ont pu avoir, pour les « seigneurs de la guerre » de Sierra Leone,  les diamants issus des régions qu’ils contrôlaient et qu’ils mettaient sur le marché mondial. Quant aux conflits du continent, on imagine également leur potentiel en ce qui concerne l’économie parallèle ne serait-ce qu’en matière de ventes et trafics d’armes, presque entièrement produites ailleurs que sur le continent.

Poser la question « Une Afrique, des Afriques ? » revient donc à montrer la façon dont économie et géopolitique s’articulent à la rencontre des logiques locales et mondiales. Il faut pour cela prendre en compte les potentiels territoriaux à toutes les échelles. En Afrique, les grilles d’analyse semblent toutefois se croiser de façon assez spécifique. Le fonctionnement du continent en un système intégré suppose que soient surmontés les déséquilibres liés à la croissance. Même s’il y a des Afriques, elles ont toutes un avenir commun.

À propos de l’auteur
Mathieu Lours

Mathieu Lours

Professeur en classes préparatoires. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages de géopolitique publiés aux PUF.
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