L’Allemagne et le retour de l’Histoire

10 décembre 2019

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Photo : (c) Pixabay
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L’Allemagne et le retour de l’Histoire

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L’Allemagne revient sur le devant de la scène et semble avoir refermée sa parenthèse maudite ouverte en 1945. Elle est désormais le pays pivot en Europe et peut discuter à égalité avec les États-Unis et la Russie, imposant son ordre et ses volontés au reste de l’Europe. La France et l’Angleterre ont-elles encore la première place ?

 

Pour Henri Massis et d’autres autour de l’Action française, l’Orient débutait au-delà du Rhin, l’Allemagne c’était déjà l’Orient. Les deux totalitarismes du XXe siècle – selon la brillantissime Hannah Arendt – ont été le nazisme et le bolchévisme. Ces deux mouvements ne pourraient pas naître dans le monde d’avant les tranchées, nous étions sortis d’une époque. Si l’Orient débute au-delà du Rhin, le nazisme et le bolchévisme sont orientaux. Mais l’Allemagne ne chevauche-t-elle pas l’Occident et l’Orient, n’est-elle pas le trait d’union? N’est-elle pas cette Mitteleuropa, carrefour s’il en est? Après la chute de Rome, les liens entre la romanité et la germanité ont été forts, mais la Germania Magna – contrairement aux petites Germania Inferior et Germania Superior – n’avait pas été romanisée, et cela fit toute la différence. D’ailleurs la propagande américaine contre l’Allemagne pendant la Grande Guerre joue sur cette ambiguïté en associant Allemands et Huns, en mentionnant exactement cette essence orientale de l’ennemi.

Pourtant, pendant le conflit suivant, cela n’a pas empêché quelqu’un comme Patton de rejoindre la position de Laval, il fallait choisir les Allemands contre le bolchévisme. L’Américain a dit qu’en Europe il y avait les Allemands et les Russes et que les Américains devraient faire front commun avec les premiers contre les seconds. Le Français souhaitait une victoire de l’Allemagne pour endiguer la marée bolchévique. Les Germains n’étaient plus des Huns, ils étaient l’avant-garde de la civilisation occidentale contre la barbarie orientale. Certes, cette position n’était pas partagée par tous, mais elle avait beaucoup de partisans, tant en Amérique qu’en France.

Après 1945, l’Allemagne s’est effacée. Depuis 1989 elle revient et redevient, pour la troisième fois, un casse-tête pour les Américains. Pourtant ils ont voulu régler la réunification tout de suite. Les Britanniques et les Français étaient rassemblés contre la volonté américaine, ils voulaient retarder la réunification allemande pendant que les États-Unis voulaient l’accomplir rapidement. Aujourd’hui il y a des voix internes outre-Atlantique très critiques sur le processus, reprochant à leurs leaders leur naïveté. Mais ces voix sont basses et controversées, elles se sentent dans l’ombre, pas dans le débat ouvert au grand public. Les Américains, imbibés d’idéalisme et d’idées sur la fin de l’Histoire, allaient sous-estimer la capacité des Allemands à se redresser et à tracer leur propre chemin.

Le redressement de l’Allemagne

Delors suivait la feuille de route établie par les Américains, cela gênait non seulement Thatcher, mais également Mitterrand. Ils savaient que la réunification devrait augmenter considérablement la mainmise de l’Allemagne sur les pays de l’Est; dans cette zone quand le pouvoir russe diminuait le germain s’agrandissait, cette fois-ci les choses ne se passeraient pas autrement. Presque trois décennies s’écoulèrent et cette crainte est confirmée. Les Américains n’ont pas saisi que la réunification recentrerait l’Allemagne, la vieille Prusse redevenait centrale. En 1991, Berlin redevenait la capitale. Ce changement spatial était un événement majeur, la westphalienne Bonn cédait sa place à l’orientale Berlin. La ville des margraves de Brandebourg, des rois de Prusse, des empereurs de l’Allemagne. Les contemporains ne s’attardèrent pas trop sur ce changement, la géographie n’était plus prenante, leur nouvelle époque était soutenue par les valeurs et non par les fleuves ou les montagnes, funeste erreur d’analyse.

La nouvelle russophile allemande ne devrait surprendre personne, la Prusse et la Russie ont des liens extrêmement solides. Les projets Nord Stream qui lient Vyborg à Greifswald sont une continuation de la politique bismarckienne – en politique internationale vous pouvez tout faire sauf être hostile à la Russie selon le chancelier de fer. Le Prussien unifia l’Allemagne sous tutelle prussienne exactement parce qu’il a réussi à ne pas embêter la Russie. Durant la Première Guerre mondiale, les Allemands ont gardé beaucoup de possessions à l’Est car ils avaient signé une paix séparée avec le nouveau gouvernement révolutionnaire russe. Leur perte fut la guerre totale contre l’Union soviétique, ce fut là, dans ce front oriental, où la vaste majorité des soldats germains périrent. Berlin veut éviter un conflit avec Moscou. Cela est un impératif géopolitique, la position allemande n’est pas l’américaine ni même la française, ils ne veulent plus subir la férocité que leurs pères ont dû endurer. La passivité de l’Allemagne vis-à-vis de la Russie scandalise à Washington et à Londres, mais cela prouve seulement que nos prises de positions doivent toujours intégrer la géographie, s’en passer démontre une impréparation nocive.

Américains et Allemands : différence de vue

Ensuite, les Américains comptaient sur les structures européennes pour corseter l’Allemagne. Toutefois, après la réunification, les Allemands ont su devenir les maîtres du jeu au grand dam non seulement des Américains, mais également des Français. La Germanie a démontré un talent insoupçonné, ainsi qu’une déconcertante absence de peur. Tout d’abord l’ankerarmee (armée ancre) est une manière novatrice d’organiser les questions militaires. Cela permet à l’Allemagne de se développer en acceptant des soldats d’autres nations européennes, l’exemple le plus prenant est celui des Pays-Bas. Pour l’instant l’ankerarmee n’est pas contraire à l’OTAN, mais dans l’avenir qui peut le garantir ? Les Américains sont pris entre le marteau et l’enclume, ils ne peuvent pas dire à Berlin qu’elle doit s’intéresser plus aux questions guerrières et juste après lui reprocher ce même intérêt.

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On ne le fait plus pour l’Allemagne, on le fait pour l’Europe. La Bundesrepublik sait aussi que la crise de l’euro peut revenir en force. La nécessité de transformer l’euro dans le neuro (euro du nord) est évoquée dans les cercles informels. Cette nouvelle monnaie serait utilisée en Allemagne, en Hollande, en Belgique, en Autriche, peut-être ailleurs. Le Club Med serait largué, Grecs, Italiens, Espagnols et Portugais. Sur la France les opinions divergent, les uns aiment la voir comme une œuvre des Francs et donc apte au neuro, d’autres la relèguent à la Méditerranée et donc à la sortie. Sur le plan militaire et économique, Berlin fait de Bruxelles son levier d’Archimède, mais cela n’empêche pas la cour de Karlsruhe de sauvegarder les intérêts allemands, en affirmant la supériorité du droit national sur le droit communautaire. L’arrêt du 30 juin 2009 de ladite cour sur le Traité de Lisbonne est clarissime à ce sujet.

Le pivot vers l’Asie

Finissons avec le pivot to Asia d’Obama que Trump continue autrement. Les deux présidents savaient que notre siècle verrait une Chine montante, et une Amérique passive face à ce fait n’était pas souhaitable. Sur le dossier chinois, Obama préférait la ruse souriante, Trump préfère la confrontation verbale. Leur objectif demeure le même, embrouiller la Chine et faire en sorte qu’elle redevienne un statu quo power et cesse d’être ce qu’elle est devenue, un revisionist power. Les premiers sont les pays qui veulent garder leur position dans la hiérarchie internationale, les seconds sont les pays qui veulent redessiner l’architecture internationale, pour gagner une place plus importante. Le Pacifique est en train de devenir ce qu’il n’a jamais été, le centre de l’Histoire mondiale. Cela s’inscrit dans un long processus, confirmé par la décadence européenne et la renaissance asiatique. Certes, les États-Unis durent affronter le Japon, mais qui dirait que le Japon représentait une menace supérieure à celle de l’Allemagne ? Presque personne. Pour la première fois dans son histoire, le premier adversaire n’est pas de souche européenne, ce n’est plus l’empire britannique, ni l’empire allemand, ni l’empire russe.

L’investissement dans le théâtre pacifique donnera encore plus d’espace à Berlin. On sait, grâce à Varoufakis,  que la Grèce (voire l’Europe) est dans la sphère d’influence allemande. Washington ne peut pas tout gérer, sur le continent européen l’Allemagne est obligée de prendre les choses en main, elle a une lourde responsabilité. L’une des conséquences de l’élection de Trump nous est arrivée par la presse. Berthold Kohler du Frankfurter Allgemeine Zeitung a écrit un article en 2016 sur une bombe atomique allemande (ou européenne, avec la France). Malgré la forte présence militaire et culturelle en Europe le désengagement américain sera nécessaire pour renforcer le terrain asiatique. L’attention de la nouvelle administration sur la relation nord-coréenne et l’appui sans faille à Hong Kong démontrent que le Pacifique est déjà plus important que l’Atlantique.

L’Amérique asiatique fera-t-elle une Europe germanique? Pour l’instant il est trop tôt pour le dire, mais à Berlin on cause, on se questionne, on s’écharpe, on rêve, on s’égare. Cette possibilité est loin d’être une certitude, mais elle n’est plus une chimère.

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À propos de l’auteur
Alphonse Moura

Alphonse Moura

Géopolitologue, Master en sciences politiques et relations internationales.
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