<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Caraïbes : l’arrière-cour américaine

26 mars 2026

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Caraïbes : l’arrière-cour américaine

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Longtemps reléguées au second plan des priorités internationales, les Caraïbes retrouvent une centralité stratégique sous l’impulsion de Washington. Immigration, lutte antidrogue, contrôle des routes maritimes et rivalités avec la Chine et la Russie : en frappant le Venezuela et en réaffirmant la doctrine Monroe, les États-Unis entendent reprendre la main sur leur arrière-cour caribéenne.


Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire. 


Vice-amiral d’escadre Jean Hausermann. Ancien commandant des forces armées aux Antilles.

Dès le XVIe siècle, les Caraïbes ont été la caisse de résonance des grands mouvements géopolitiques du monde. Elles ont souvent été l’un des théâtres d’opérations des guerres européennes jusqu’au XIXe siècle, car ses îles étaient alors des éléments clés de la compétition. En effet, elles produisaient les richesses qui manquaient au continent européen : épices, café et sucre principalement ; et étaient placées sur la route des galions espagnols chargés de l’or des colonies américaines.

Au début du XIXe siècle, la concurrence du sucre de betterave en Europe fit chuter la valeur du sucre de canne caribéen. Au même moment, les puissances européennes se tournèrent vers d’autres colonies, en Afrique et en Asie, pour exploiter de nouvelles ressources. En 1823, lors de son discours annuel devant le Congrès, le président américain James Monroe déclara que les Amériques, qu’elles soient du Nord ou du Sud, n’étaient plus ouvertes à la colonisation et que toute intervention européenne y serait considérée comme une menace pour la paix et la sécurité. En contrepartie, il affirma que les États-Unis n’interviendraient pas dans les affaires européennes. Depuis, ces principes ont pris le nom de doctrine Monroe.

L’ensemble de ces facteurs ont-ils contribué à l’effacement des Caraïbes des préoccupations des puissances dominantes ? En tout état de cause, elles sont quasiment épargnées par les deux guerres mondiales. Elles reviennent sous les feux des projecteurs stratégiques lors de crises brèves, mais intenses dans le contexte de la guerre froide : crise des missiles de Cuba en 1962, les interventions américaines à Grenade en 1983 et à Panama en 1989. Malgré ces poussées de fièvre, les Caraïbes sont souvent absentes de la réflexion stratégique des puissances mondiales, peut-être victimes de leur image de cocotiers bordant des eaux turquoise. En effet, comme l’ensemble de l’Amérique latine, la région est éclipsée par l’Afrique et le Moyen-Orient, et plus récemment par l’Asie et l’Europe de l’Est dans l’attention des états-majors.

Aussi, le coup de force américain au Venezuela crée la surprise le 3 janvier 2026. Pourtant, à y regarder de plus près, certains indices associés à des enjeux importants auraient pu donner l’alerte.

Stratégie américaine

Le premier indice se trouve dans la nouvelle stratégie nationale de sécurité américaine de novembre 2025. Elle fait figurer en première place des préoccupations l’hémisphère occidental. Traduit en anglais par Western Hemisphere, ce terme désigne la moitié de la Terre située à l’ouest du méridien de Greenwich jusqu’à l’antiméridien. Il embrasse donc l’ensemble des Amériques, Groenland compris. Un des passages de cette stratégie vaut la peine d’être cité in extenso : « nous voulons nous assurer que l’hémisphère occidental reste raisonnablement stable et suffisamment bien gouverné pour empêcher et décourager l’immigration de masse vers les États-Unis ; nous voulons un hémisphère avec des gouvernements qui coopèrent avec nous contre les narcoterroristes, les cartels et les autres organisations criminelles transnationales ; nous voulons un hémisphère qui reste protégé d’incursions ou d’acquisitions, par des puissances étrangères hostiles, d’atouts-clés nécessaires aux chaînes d’approvisionnement critiques ; nous voulons nous assurer un accès permanent aux points stratégiques. En d’autres termes, nous allons affirmer et mettre en œuvre le corollaire « Trump » à la doctrine Monroe. »

Tous les ingrédients de la politique américaine sont donc présents. L’immigration de masse tout d’abord. Provenant principalement d’Amérique latine, la lutte contre celle-ci était un des éléments majeurs du programme du candidat Trump. Les Caraïbes, auxquelles nous pouvons associer l’Amérique centrale, sont, à cet égard, la zone de transit unique des immigrés vers l’Amérique du Nord. Dans sa déclaration à la suite de l’enlèvement du président vénézuélien, Donald Trump mentionne explicitement cette menace.

Le 26 janvier 2025, Donald Trump annonce des sanctions contre la Colombie après son refus d’accepter des vols d’expulsion de migrants. La Maison-Blanche indique le jour même que Bogota avait finalement accepté les conditions américaines, entraînant la suspension des sanctions.

Ensuite, vient la lutte contre le trafic de stupéfiants, dont la cocaïne, produite principalement par la Colombie, ayant pour destination les États-Unis. Malgré l’arrivée de drogues de synthèse concurrentes, produites sur le territoire de l’Union, on estime que 60 à 80 % de la cocaïne produite en Amérique du Sud transite à travers les Caraïbes. Les méthodes plus que musclées de l’US Navy contre les lanchas de trafiquants en sont la réponse spectaculaire et brutale.

Enfin, au premier rang des atouts-clés évoqués par la stratégie de sécurité américaine figurent, bien entendu, le canal de Panama. Assurant 5% du commerce mondial, le canal voit surtout passer 40% du trafic de conteneurs des États-Unis. Près de 80% du tonnage de marchandises qui touchent un port américain sont passés par le canal de Panama. Sur le plan stratégique, le canal permet d’effectuer aisément des transferts de forces navales entre les océans Atlantique et Pacifique. Il faut 35 jours de navigation à un bâtiment de guerre pour relier San Diego à Norfolk par le cap Horn à une vitesse de 15 nœuds, alors que 13 jours suffisent par le canal de Panama.

Les Caraïbes représentent un enjeu de politique intérieure américaine crucial. Dans le domaine sécuritaire, elles sont finalement les seules frontières menaçantes des États-Unis. Il n’est donc pas étonnant que ceux-ci y concentrent leurs actions

C’est avec ces considérations géographiques qu’il faut lire les exercices militaires menés du 12 janvier au 26 février 2026 dans la zone du canal. Environ 50 US Marines y prennent part, aux côtés des forces de sécurité panaméennes, dans le cadre d’entraînements visant à renforcer leur capacité de réaction face à divers scénarios opérationnels. Ces manœuvres découlent de l’accord conclu en avril 2025 entre Washington et Panama, qui autorise le déploiement de forces américaines autour du canal. Elles surviennent également quelques jours après l’annonce du président panaméen déclarant la fin de la crise diplomatique avec les États Unis.

La menace Caraïbes

Mais contre qui sont-elles mises en œuvre ? Qui sont les opposants des États-Unis dans les Caraïbes ?

Il s’agit principalement des pays de « l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique » (ALBA), traduction française de l’Alianza Bolivariana para los Pueblos de Nuestra América. Ce bloc régional, fondé en 2004 par le Venezuela et Cuba pour promouvoir une intégration politique, sociale et économique alternative aux modèles de libre échange dominants, a pour but de contester l’hégémonie américaine dans la région. Alors qu’il s’agit surtout d’un projet politique symbolique et idéologique, l’ALBA se traduit plus concrètement par un troc « pétrole contre sécurité » entre le Venezuela et Cuba.

Ce dernier fournit entre 10 000 et 25 000 conseillers à son partenaire, dans le domaine de la santé, mais aussi du renseignement intérieur. Certains analystes estiment que la contribution de ces conseillers cubains est vitale pour continuer à museler l’opposition intérieure. En échange, le Venezuela livre le pétrole (30 000 barils par jour) qui permet à Cuba de faire survivre son économie. Or, La Havane a besoin d’environ 110 000 barils pour couvrir sa consommation énergétique quotidienne, alors que sa production nationale plafonne à 40 000 barils par jour. La survie des deux régimes est donc en grande partie liée.

En frappant le Venezuela, Donald Trump frappe également Cuba. Faire tomber le régime castriste serait pour lui un objectif à la hauteur de ses ambitions, alors que ses prédécesseurs ont tous échoué

En outre, d’un point de vue stratégique, la côte ouest de Cuba peut jouer le rôle d’un verrou pour le golfe du Mexique, rebaptisé golfe d’Amérique par Donald Trump en janvier 2025. En effet, il communique avec la mer des Caraïbes par le canal du Yucatán et avec l’océan Atlantique par le détroit de Floride. Ces deux détroits font environ 190 km de large, soit bien moins que la portée des missiles antinavires actuels. Or, le golfe du Mexique est le débouché naturel de la vallée du Mississippi, véritable colonne vertébrale logistique des États-Unis.

Elle voit transiter plus de 500 millions de tonnes de marchandises par an, dont une part majeure des exportations agricoles américaines (maïs, soja, blé). Les ports du Mississippi, notamment celui de La Nouvelle-Orléans et du sud de la Louisiane, figurent parmi les plus actifs du continent. Un régime hostile aux États-Unis à Cuba représente donc une épée de Damoclès pour l’économie américaine.

La manœuvre américaine se développe résolument dans le domaine pétrolier, car, le 7 janvier, Washington annonce que les autorités vénézuéliennes par intérim avaient accepté de placer entre 30 et 50 millions de barils de pétrole sous contrôle américain pour une mise en vente sur les marchés. Cette décision intervient alors que le blocus pétrolier, « total et complet », imposé par les États Unis depuis mi décembre 2025, interdit tout trafic maritime pétrolier à destination ou en provenance du Venezuela, à l’exception des navires opérés par la compagnie américaine Chevron. Ce blocus s’est traduit par l’interception et la saisie de plusieurs pétroliers, suspectés d’exporter du pétrole vénézuélien.

Pour éviter l’arrêt de ses moyens d’extraction, la compagnie pétrolière vénézuélienne Petróleos de Venezuela S.A. (PDVSA) a réduit sa production au minimum et l’a stockée sur des pétroliers au mouillage, car ses capacités de stockage à terre sont saturées. L’accord avec Washington permet donc de repousser le risque d’un arrêt forcé.

Si Caracas dispose des plus grandes réserves prouvées du monde avec plus de 300 milliards de barils, selon l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) devant l’Arabie saoudite et l’Iran, sa production reste faible, de l’ordre d’un million de barils par jour, du fait de décennies de sous-investissement dans les infrastructures d’extraction et des sanctions américaines. En 2024, le Venezuela exportait environ 660 000 barils par jour, principalement vers l’hémisphère occidental, l’Asie et la Chine via des circuits indirects. De nouveau, en frappant le Venezuela, Donald Trump frappe un autre adversaire : la Chine. Il soutient également sa propre industrie pétrolière, puisque les raffineries du Texas font partie du nombre limité de celles capables de traiter le brut vénézuélien, plus lourd que le pétrole d’Arabie saoudite.

Le bras-de-fer ALBA

Face à cette offensive américaine, les pays de l’ALBA voudraient pouvoir compter sur le soutien des grands compétiteurs mondiaux des États-Unis, en premier lieu la Chine et la Russie. En juin 2024, cette dernière a déployé dans les Caraïbes un groupe de combat comprenant le sous-marin nucléaire d’attaque K-561 Kazan, une frégate et deux navires de soutien. Ce déploiement s’est manifesté par une escale inédite à La Havane, marquant le soutien de la Russie à son allié cubain et soulignant la menace représentée par Cuba utilisée comme base offensive contre les États-Unis. La Russie a également livré des armes au Venezuela. Cet armement n’a visiblement pas été suffisant pour s’opposer à l’opération américaine qui a permis la capture du président vénézuélien en janvier 2026.

La stratégie chinoise est différente. Elle se caractérise par un investissement dans certains ports de la zone, dont le port de Kingston en Jamaïque par la China Harbour Engineering Company (CHEC), le port de Mariel à Cuba. Au Panama, Hutchison Ports (Hong Kong) exploite deux terminaux majeurs, à Balboa et à Cristóbal, donnant à la Chine une position stratégique aux deux extrémités du canal. C’est ce contrôle chinois qui a été à l’origine des virulentes revendications américaines exprimées au début de l’année 2025. La stratégie chinoise s’exprime également à travers la tournée, entamée en 2026, par le navire-hôpital chinois Peace Ark en Amérique latine et dans les Caraïbes.

Enfin, l’Iran fournit du carburant, des additifs et des équipements à Caracas pour contourner les sanctions américaines qui paralysent PDVSA. Le volume des livraisons, non quantifié, est probablement assez faible.

Ces actions sont-elles suffisantes pour soutenir l’ALBA face aux États-Unis ? Sans doute pas, étant donné l’éloignement à la fois géographique et dans leurs préoccupations de ces puissances. À ce jour, la reprise en main par les États-Unis de leur arrière-cour dans les Caraïbes, fortement liée à des enjeux de politique intérieure américaine, paraît donc inéluctable.

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