<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Les cartels de la drogue au Mexique : une puissance qui défie l’Etat

10 octobre 2021

Temps de lecture : 9 minutes
Photo : Culiacan, Sinaloa State, Mexico, April 2021 Culiacan is capital of the state Sinaloa, seat of the mighty Sinaloa cartel and has the reputation of being ‘narco central’ There is actually a flourishing narcocultura (narco culture) Most prominent are the chapel / shrine for Jezus Valverde, a country bandit from the early 20th century who obtained Robin Hood status. Another remarkable attraction is the Jardines de Humaya, the cemetery where many drugslords are buried and people try to outdo each other with a pompous mausoleum architecture, some even 3 stories high. A more sobering sight are the giant murals paineted all over town of the thousands of people that have dissapeared and potraits of journalist Javier Valdez who was murdered in 2017. (Photo by Teun Voeten/Sipa USA)/33304642//2105131806 Crédits : Sipa
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Les cartels de la drogue au Mexique : une puissance qui défie l’Etat

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Bien structurés, ayant imprégné les structures administratives de l’État mexicain, dotés de moyens militaires qui surpassent les forces de police et même parfois les forces militaires, les cartels mexicains sont non seulement un danger pour leur pays mais aussi pour le monde occidental.

Pierre-Yves Dupé est officier de l’armée de terre et breveté de l’École de guerre. Il est lauréat du prix Conflits du meilleur mémoire, École de guerre, promotion 28 : « Guerre de la drogue au Mexique. Opportunité, plasticité : comment les cartels mexicains s’adaptent pour conserver leur liberté d’action ? ».

« ¿ Plata o Plomo ? » Cette expression, désormais entrée dans la culture populaire au travers de la série grand public Narcos et attribuée au trafiquant de drogue colombien des années 1980 Pablo Escobar, détient une portée bien plus profonde qu’il n’y paraît. Ce choix offert par les cartels de la drogue à leurs opposants symbolise leur philosophie globale d’appréhension de l’adversité. Il s’agit de choisir entre une collaboration éventuellement synonyme d’enrichissement ou l’engagement dans une lutte à mort menaçant tant l’adversaire que son entourage. Ce sont les deux seuls choix offerts : la compromission ou la mort. Les cartels ne déclarent pas d’emblée la guerre à leur adversaire, ils cherchent avant tout à développer leur commerce en exploitant les opportunités qui se présentent à eux au cœur de leur trafic mortifère et lucratif.

Le bureau des Nations unies pour la drogue et le crime (UNODC) estime qu’au cours de l’année 2018 192 millions de personnes ont consommé des drogues douces et 125 millions des drogues dites dures comme la cocaïne ou les opioïdes ; environ 585 000 en seraient mortes[1]. Au cœur de ce trafic de dimension internationale, le Mexique occupe une place centrale et stratégique. Distributeur, mais aussi producteur, le marché de la drogue au Mexique représenterait un chiffre d’affaires annuel de 50 milliards de dollars sur les 450 engagés mondialement (selon les différentes estimations des agences internationales consacrées à cette thématique). Face à ces enjeux financiers colossaux, il est indispensable de faire une mise en perspective avec la guerre dite de la drogue qui prend place sur le territoire de l’État mexicain. En effet, en 2019, l’Institut national (mexicain) des statistiques et de la géographie (INEGI) recense 278 899 homicides depuis 2006. Un tiers de ces homicides concernerait des hommes de moins de 29 ans dans un pays où l’âge médian est de 28 ans. Cette statistique classe ainsi le Mexique comme le deuxième pays le plus violent du monde derrière la Syrie[2]. Ces morts ne sont pas toutes imputables aux affrontements entre les forces gouvernementales et les cartels. En 2020 par exemple, les affrontements entre criminels seraient responsables de 80 % de ces morts, soit 28 328 homicides liés à la criminalité organisée et le trafic de drogues. Beaucoup de ces morts sont donc liées aux affrontements entre cartels dont l’objectif est la conquête d’une place d’intérêt au sein de la chaîne nationale ou internationale du trafic de drogue. Les degrés de violence et de cruauté atteints au sein de ces affrontements interrogent sur la bestialité mise en œuvre par ces branches armées afin d’imposer un véritable régime de terreur sur leurs adversaires narcotrafiquants, sur leurs opposants étatiques ainsi que sur les populations qui, en certains endroits du Mexique, comme dans la citée frontalière de Juárez, ne cherchent plus désormais qu’à survivre dans ce climat de violence inouïe.

Le primat de la violence

Le Mexique est donc un cas exemplaire et complexe de cette lutte. Dévasté par des crises économiques dans les années 1980-1990, notamment par la crise dite de la Tequila de 1994, le pays a ensuite connu un développement économique certain lui permettant d’intégrer le G20 et l’Organisation de coopération et développement économique (OCDE). D’après le rapport de 2013 sur le développement humain El ascenso del sur de l’Organisation des Nations unies, l’indice de développement humain du Mexique s’élève à 0,775 unité. Il occupe ainsi la 61e place mondiale alors qu’en 1980 son indice ne s’élevait qu’à 0,598 unité. Malgré cette progression, la moitié de la population reste considérée comme pauvre et ayant un accès limité aux structures de l’éducation et de la santé. Une question se pose : comment ces supposé campesinos, ou paysans-narcos, illettrés ont-ils pu construire des organisations particulièrement puissantes et influentes[3] remettant en cause localement l’autorité gouvernementale mexicaine et défiant le puissant voisin des États-Unis d’Amérique ?

Le Mexique se situe dans une région dont la construction est marquée par les activités de contrebande. Ainsi, les 3 150 kilomètres de frontières terrestres communes avec le voisin des États-Unis sont le facteur clé voire l’atout maître qui va permettre de placer le Mexique dans une position stratégique au cœur des activités de contrebande. S’il faut dissocier deux dynamiques régionales majeures différentes, les conséquences en sont similaires. Tout d’abord, la région du Tamaulipas détient une culture de contrebande vers le nord qui ne s’appuie pas sur les produits stupéfiants. Les échanges qui ont lieu à compter du xixe siècle et qui se poursuivent au début du xxe siècle se font dans un contexte de prohibition de la vente d’alcool aux États-Unis d’Amérique. Ainsi, si le Mexique envoie de l’alcool vers le nord, les flux clandestins retours sont souvent composés de produits électroniques ou manufacturés peu présents au Mexique ou réservés à sa population aisée. Principal régulateur de ce trafic, Juan Nepomuceno Guerra Cárdenas agit comme un bandit bienfaiteur et bénéficie de la bienveillance des autorités mexicaines, mais aussi étasuniennes. Son organisation représente ce qui sera la base du futur cartel du Golfe. La moitié ouest, quant à elle, est impliquée dès le xixe siècle dans le trafic de stupéfiants. Profitant de la présence d’une forte immigration chinoise, les Mexicains des régions du Sinaloa et Sonora vont apprendre à maîtriser la chaîne de production de l’opium en plus de la marijuana déjà cultivée au Mexique depuis les années 1880. Ce commerce sera tantôt réprimandé, tantôt encouragé par les États-Unis notamment lors de ses engagements dans les conflits mondiaux où les besoins en morphine pour les soldats blessés dépassèrent leurs capacités de production. Les régions de Basse-Californie et de Sonora furent les zones de transit principales entre le nord et le sud. Ces activités furent dans un premier temps soumises à l’autorité de Pedro Avilés Pérez, dit El León de la Sierra. Enfin, même si son rendement et son efficacité sont loin des deux premières dynamiques citées, une troisième région est à considérer avec intérêt. Au centre de cette zone frontalière, la ville d’Ojinaga, dans l’État du Chihuahua, développe aussi son réseau de contrebande dominé par Pablo Acosta Villarreal. Jouant lui aussi un rôle de bandit bienfaiteur et respectant un certain code d’honneur, il est même parfois appelé par les autorités étasuniennes au nord de la frontière pour châtier les voyous. C’est ainsi que se dessinent les trois corridors majeurs du trafic transfrontalier : le corridor du Tamaulipas à l’est, le corridor de Tijuana à l’ouest et le corridor d’Ojinaga au centre. Chacun de ces corridors s’est mis en place sous le leadership de contrebandiers charismatiques et grâce à la participation souvent active des autorités locales, tant au nord qu’au sud de la frontière. Le fédéralisme mexicain et l’implication des militaires dans les gouvernements locaux créant de véritables caciques régionaux sont les facteurs finaux qui mêlent d’emblée les activités de trafic et les institutions gouvernementales. Dans les années 1970, la déclaration de la war on drugs par le président des États-Unis Richard Nixon, l’explosion de la demande illégale du marché étasunien puis celle du marché de la cocaïne entraînent un développement exponentiel du trafic de stupéfiants au Mexique et offrent des opportunités dont se sont saisis les trafiquants mexicains.

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L’adaptation à la conflictualité

Les territoires français semblent loin de la menace d’un tel développement. Les priorités stratégiques nationales ne font pas de cette zone du continent américain un point d’intérêt premier. Le thème de la guerre pour le contrôle de la drogue mexicaine est peu analysé et documenté en France. En dehors de la marine nationale, les actions de lutte contre le narcotrafic sont essentiellement des problématiques prises en compte par le ministère de l’Intérieur, et depuis la chute de la French Connection dans les années 1970, l’échelle du trafic en France ne semble pas pouvoir atteindre celle du Mexique. Pourtant, l’exemple du Mexique représente un cas d’étude particulièrement intéressant. N’ayant reposé dans un premier temps que sur les forces publiques et de justice, la lutte contre les cartels de la drogue a été élargie aux forces armées, à la fois compte tenu du développement militaire de ces cartels, mais aussi d’un cadre constitutionnel de seguridad nacional (sécurité nationale) mêlant les concepts de défense et de sécurité. Les forces armées mexicaines se sont ainsi retrouvées engagées sur le territoire national pour conduire des missions que l’on qualifierait de sécurité intérieure en France. De nombreux enseignements peuvent ainsi en être tirés. Ceux-ci sont particulièrement présents dans les productions étasuniennes au sens large ou alors auprès des différents agents impliqués dans cette lutte. Il apparaît ainsi que les cartels de drogue, devenus de véritables organisations transnationales irriguant l’ensemble du globe, ont fait preuve d’une capacité d’adaptation et d’une plasticité extrêmement efficaces. Ces développements posent de nombreuses interrogations dans leur compréhension et leur analyse. Celles-ci puisent leurs fondements dans des dimensions géopolitiques, sociologiques, économiques, historiques, politiques et sociales, à la fois nationales et internationales.

Les cartels de drogue mexicains, motivés par le profit financier et parfois des intérêts politiques, sont le fruit d’une histoire centenaire qui leur a permis d’adopter en permanence des stratégies finement élaborées et des tactiques novatrices adaptées à l’adversité et aux opportunités offertes par le marché de la drogue et le contexte géopolitique contemporain. Quelles que soient ses actions, l’objectif d’un cartel[4] de drogue reste de faire du profit. Appuyé sur une géographie propre, le trafic présente ainsi de nombreux points clés dont le contrôle permet de s’insérer comme acteur majeur de cette chaîne clandestine. Les cartels élaborent ainsi des stratégies que l’on pourrait qualifier d’hybrides afin de pouvoir garantir leur liberté d’action au cœur du marché de la drogue.

Tirer avantage de la situation géographique

Au début des années 1980, l’émergence du marché de la cocaïne dominée par les cartels colombiens marque un premier point de rupture dans le monde du trafic de drogue. La place géographique privilégiée du Mexique dans les flux logistiques des produits colombiens et les revenus financiers qui s’en trouvent décuplés offrent une opportunité majeure qui est saisie par les trafiquants mexicains. Ayant infiltré l’appareil étatique jusqu’aux plus hauts niveaux[5], ils évoluent avec finesse dans un contexte géopolitique régional marqué par la lutte anticommuniste en alternant corruption, compromission, extorsion et menaces. Cette période correspond à l’ascension des cartels mexicains vers une place majeure au cœur de ce réseau et amène la mise en place d’une cartographie de la drogue qui va déclencher les premiers affrontements pour le contrôle de ses points clés. À la fin des années 1980, la chute du premier cartel mexicain de dimension internationale connu sous le nom de cartel de Guadalajara entraîne son éclatement en plusieurs cellules qui s’engagent dans une lutte à mort pour le contrôle des points clés du trafic de stupéfiants.

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En 2006, face au déchaînement de violence à l’échelle nationale et à la constitution par les cartels de branches armées surclassant les forces de police locale, le gouvernement mexicain déclare la guerre contre le crime organisé et le narcotrafic, sous la pression des États-Unis engagés dans leur global war on terrorism et l’application de leur stratégie de Homeland Security. Conséquence de cette décision, les cartels choisissent de durcir leur organisation et font preuve d’innovations techniques et tactiques, en réussissant à éviter l’écueil de l’assimilation à un mouvement terroriste. Sur le long terme, les combats contre des cartels rivaux ou les forces gouvernementales entraînent l’apparition de multiples cellules[6], revendiquant chacune une place dans le monde de la criminalité organisée. L’affaiblissement de certains cartels, la perte de débouchés et surtout le besoin de ressources pécuniaires pour financer en premier lieu leurs appareils de combat créent alors une dérive de certains cartels vers de nouvelles activités comme l’extorsion, la vente de protection, l’enlèvement, le trafic d’êtres humains ou de matières premières comme le pétrole ou les ressources minières[7].

Différences selon les groupes

Pour mieux appréhender les difficultés d’élaboration d’une réponse à ce phénomène, l’étude des destinées différenciées de quatre cartels majeurs permet de comparer des modèles de naissance, croissance et modes de naissance, croissance et modes d’action. Ces facteurs exposent ainsi la complexité de la lutte contre le trafic de drogue au Mexique qui exige de développer des réponses singulières et adaptées. En effet, chaque groupe semble disposer d’une identité et de motivations propres qui ne permettent pas de leur apporter une réponse commune. S’enracinant dans un narratif différencié, chaque cartel développe ses atouts tantôt séducteurs, tantôt menaçants, en présentant des alternatives à la population mexicaine pour s’assurer une base de recrutement et de soutien dans le but perpétuel de faire du profit. Ainsi, le cartel de Sinaloa semble s’apparenter à une entreprise mafieuse comparable à celle des mafias italiennes. Le cartel des Zetas, quant à lui, est l’émanation de la branche armée du cartel du Golfe, dont le noyau de recrutement est constitué d’anciens militaires des forces spéciales mexicaines connues sous le nom de GAFES[8], et aussi de forces spéciales guatémaltèques et de forces de police. Celui-ci bouleverse le monde du narcotrafic tant par ses méthodes que ses activités. Le cartel de Los Caballeros Templarios, à la durée de vie particulièrement brève, s’est bâti sur un narratif justicier et une mythologie inspirée des Templiers européens du Moyen Âge. Enfin, émanation du cartel de Sinaloa, le cartel de Jalisco Nueva Generacion, aujourd’hui considéré comme le plus puissant au Mexique, a connu une ascension extraordinairement rapide et agressive depuis 2010. Ce dernier se permet même de défier ouvertement le gouvernement mexicain par le biais des médias et des réseaux sociaux.

L’imprégnation des cartels, leur violence, leur armement, l’état de corruption du pays rendent particulièrement difficile la lutte de l’État mexicain à l’égard de ces réseaux criminels.

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[1] United Nations publication, World drug report 2020.

[2] John P. Sullivan, Robert Bunker, « Quantifying conflict in Mexico – Armed conflict, hyper violent criminality or both? », Mexican cartel strategic note n21, Small Wars Journal, 26 mai 2017.

[3] Entre 2009 et 2011, le magazine américain Forbes a successivement classé Jose Joaquim Guzman dit « el Chapo », chef du cartel de Sinaloa, au 41e, 60e et 55e rang des 100 personnes les plus influentes au monde.

[4] Serge Braudo, conseiller honoraire à la Cour d’appel de Versailles, « Cartel : entente de plusieurs entreprises en vue de réaliser une concentration dans un domaine économique donné », in Dictionnaire juridique.

[5] Luis Astorga, « Géopolitique des drogues au Mexique », La Découverte, Hérodote 2004-1 n112 p. 49-65.

[6] « Some analysts maintain there may be as many as 20 major organizations and more than 200 criminal groups overall », June S. Beittel.

[7] Beittel in Mexico : Organized Crime and Drug Trafficking Organizations, Congressional Research Service, juillet 2020.

[8] Grupo Aeromovil de Fuerzas Especiales. Appartenant à l’armée de Terre mexicaine, cette unité d’élite a été créée en 1995 pour réprimer l’insurrection de l’armée zapatiste de libération nationale dans l’État du Chiapas.

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Pierres-Yves Dupé

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