<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Un débat historique et ses implications politiques : les causes de la Première guerre mondiale

26 septembre 2020

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Un débat historique et ses implications politiques : les causes de la Première guerre mondiale

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L’écriture de l’histoire est un combat. D’abord de l’historien contre lui-même, pour tendre à la plus grande objectivité possible. Puis contre les silences, les déformations, la tentation du déterminisme et des interprétations politiques qu’il recouvre. En la matière, la question des origines se prête plus que tout autre au débat. Dans son Apologie pour l’histoire, ouvrage inachevé et publié à titre posthume en 1949, Marc Bloch nous mettait en garde : « Le démon des origines [est] l’avatar de cet autre satanique ennemi de la véritable histoire : la manie du jugement. » L’analyse des causes de la Première Guerre mondiale n’échappe pas à cette tension.

Celle-ci est l’objet, depuis les années 1920, de divergences historiographiques, aux implications politiques et morales. Ainsi du succès de librairie obtenu en 2013 par Les Somnambules, de l’historien australien Christopher Clark, auquel a répondu son confrère allemand Gerd Krumeich dans une enquête publiée en 2014 puis traduite en français quatre ans plus tard sous le titre Le feu aux poudres. Qui a déclenché la guerre en 1914 ? (Paris, Belin, 2018). Sous l’analyse des causes brûle en effet la question des responsabilités : sur les épaules de quelle nation, de quel gouvernement, de quelle idéologie, peut-on faire peser l’effondrement de l’Europe et la logique d’anéantissement qui a conduit 10 millions d’hommes à la fosse ? Autant que possible, l’historien doit se départir du réflexe accusateur qui subvertirait son modeste artisanat en un tribunal terrifiant et purificateur. L’impérialisme germanique, le nationalisme, le capitalisme ont tour à tour été convoqués et accusés d’avoir plongé le monde dans le chaos. L’effort de compréhension doit pourtant l’emporter sur le désir de catharsis.

Nous n’échapperons donc pas à ces interrogations : Comment la question des origines doit-elle être posée pour correspondre à l’effort de méthode et d’objectivité qui fonde le travail de l’historien ? Quelles implications politiques ce débat historique entraîne-t-il ? Quelles sont les causes de la Première Guerre mondiale ?

I – L’histoire n’est pas une formule mathématique

Sans doute faut-il d’abord rappeler que l’histoire ne relève pas d’une formule mathématique. La tentation est pourtant grande d’appliquer au déclenchement de la Grande Guerre une vision mécaniste. Quel professeur n’a pas succombé à l’énumération grisante des événements qui conduisent, par le fameux « engrenage des alliances », de l’attentat de Sarajevo, le 28 juin 1914, à la mobilisation générale en France et en Allemagne le 1er août 1914 ? Tout se passe comme si l’histoire, libérant les enseignants des pesanteurs avec lesquelles ils doivent se battre d’habitude, déployait ici sa propre intelligence pédagogique, et partant, dévoilait le déterminisme sur lequel elle repose.

Rappelons-en l’enchaînement. La Première Guerre mondiale éclate au cœur d’une Europe déstabilisée par les nombreuses tensions qui la traversent. L’Allemagne s’est lancée depuis 1900 dans une course aux armements qui réveille la crainte de ses adversaires et les pousse à préparer la guerre. Amputée de l’Alsace et de la Lorraine, la France nourrit depuis 1870 un fort sentiment de revanche. Dans les Balkans, les peuples soumis à l’empire austro-hongrois manifestent un fort désir d’indépendance. Des systèmes d’alliances se sont noués autour de ces rivalités et rendent la situation explosive : la Triplice (empire allemand, empire austro-hongrois, royaume d’Italie) contre la Triple Entente (France, Royaume-Uni, empire russe). Enfin, le 28 juin 1914, l’archiduc François-Ferdinand, héritier de la couronne austro-hongroise, est assassiné à Sarajevo par un étudiant serbe, Gavrilo Prinzip. Cet événement déclenche l’engrenage des alliances et met le feu aux poudres. Le 16 juillet, le président français Raymond Poincaré et son président du Conseil René Viviani se rendent en voyage officiel à Saint-Pétersbourg, où ils sont reçus par le tsar qui les assure de ses intentions pacifiques. L’empire russe est en effet allié à la Serbie et garantit sa sécurité en cas d’agression. Le 23 juillet, l’Autriche-Hongrie pose un ultimatum à la Serbie, tout en sachant qu’il ne sera pas honoré. Elle désire depuis longtemps mettre un terme au nationalisme serbe. Cinq jours plus tard, soutenue par l’empire allemand, l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie. Le 30 juillet, la mobilisation générale est décrétée au sein de l’empire russe. L’Autriche-Hongrie lui emboîte le pas le jour même, suivie par la France et l’Allemagne le 1er août. Puis les déclarations de guerre se succèdent, du 3 au 13 août, et les armées se mettent en mouvement.

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Si cette chronologie expose une rationalité séduisante, elle présente cependant le risque d’une lecture mécaniste de l’histoire qui retire aux événements leur part d’imprévisibilité et de surprise. Les acteurs de cette histoire sentaient bien qu’elle leur échappait en partie. Ceux qui désiraient la guerre n’avaient pas les moyens de penser la Première Guerre mondiale : ils s’attendaient à une guerre violente, mais courte. Tous la pensaient en tout cas comme une guerre juste parce que défensive : la France contre l’impérialisme allemand, la Serbie contre l’ombre tutélaire de l’Autriche-Hongrie, l’Autriche-Hongrie contre la menace des nationalismes balkaniques, l’empire allemand contre l’encerclement auquel il se trouvait soumis par la Triple Entente. L’attaque étant la meilleure des défenses, l’état-major allemand lui-même pouvait juger légitime son offensive éclair contre la France, le fameux plan Schlieffen, mais il l’estimait, en raison de sa supériorité technique et de l’impréparation française, à quelques semaines, un mois tout au plus, et jamais le général Moltke n’aurait engagé ses troupes dans la guerre qui s’enlisa pendant plus de quatre ans s’il avait pu en prévoir le drame et l’intensité.

L’image de la poudrière n’est pas fausse, à condition de ne pas la réduire à l’équation savante de quelque nation belliqueuse ou de quelque idée meurtrière, capable d’anticiper l’imprévisibilité du conflit. Malgré le réel talent que l’auteur y déploie, Les Somnambules de Christopher Clark n’échappent pas tout à fait à cet écueil. Comme le rappelait récemment le professeur Stanislas Jeannesson, en 14, personne n’a voulu la guerre telle qu’elle devait réellement se produire.

II – L’histoire n’est pas un tribunal

L’analyse des causes de la Première Guerre mondiale se prête à une autre tentation, plus forte encore que les lueurs superficielles du déterminisme, et qui consiste à tirer des événements un jugement politique et moral. Ces interprétations ont, elles aussi, leur histoire. Elles en disent sans doute davantage sur l’idéologie de leur auteur que sur les événements eux-mêmes.

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L’histoire pose d’abord ses propres leurres. Signé le 28 juin 1919 entre l’Allemagne et les pays vainqueurs, le traité de Versailles désigna pour les générations à venir le coupable de la Grande Guerre. Avec l’apparence d’objectivité que lui conféraient le langage juridique, les intentions louables de ceux qui, à l’instar du président américain Wilson, prétendaient construire sur le droit le nouvel ordre international, et la signature de l’Allemagne elle-même, associée à la déclaration, l’article 231 déclara sans ambages que « l’Allemagne et ses alliés sont responsables, pour les avoir causés, de toutes les pertes et de tous les dommages subis par les Gouvernements alliés et associés (États-Unis) et leurs nationaux en conséquence de la guerre, qui leur a été imposée par l’agression de l’Allemagne et de ses alliés ». Mue par l’idéalisme kantien alors à la mode, la résolution du drame de l’histoire par le droit aboutit non seulement aux rancœurs allemandes contre le « diktat » de Versailles, mais également à la déformation de l’histoire en une morale manichéenne, désignant l’ennemi de façon commode.

D’autres tentèrent d’expliquer l’histoire par une sorte de théologie politique. À la suite de Jaurès et de Lénine, les historiens marxistes firent de la guerre de 14 le fruit logique des impérialismes économiques et coloniaux. Pourfendeur du capitalisme, Jaurès pouvait déclarer dès 1895 : « Toujours votre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l’état d’apparent repos, porte en elle la guerre, comme la nuée dormante porte l’orage. » L’argument fait encore florès aujourd’hui, selon le bord politique auquel on appartient, mais il faut reconnaître qu’il relève bien davantage du raisonnement philosophique que de l’analyse historique.

En France, dès l’entre-deux-guerres, des historiens s’emparèrent de la question. Pierre Renouvin d’abord, en 1925, qui dans Les origines immédiates de la guerre porta la responsabilité principale du conflit sur les empires centraux sans omettre pour autant d’accuser le bellicisme des Russes et la passivité des Français. Selon lui, les états-majors avaient pris le pas sur les gouvernements, privilégiant ainsi l’offensive et la logique de guerre. En 1933, dans Le problème des origines de la guerre, Jules Isaac, historien et inspecteur général de l’Instruction publique, proposait une vision plus irénique que celle de Renouvin dans une logique de réconciliation franco-allemande. Il chargeait pour ce faire, davantage que Renouvin, la responsabilité française dans le déclenchement du conflit : à travers la loi des 3 ans (1913), les rencontres entre Poincaré et Nicolas II (juillet 1914), ou encore le rôle de l’ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, Maurice Paléologue, poussant la Russie à la fermeté, la France pouvait plaider coupable et réaliser ainsi son « Locarno moral ».

Le débat relatif aux causes de la guerre après être passé dans l’ombre de la Seconde Guerre mondiale se renouvela avec la publication en 1961 du livre d’un historien allemand, Fritz Fischer, traduit en français en 1970 sous le titre Les buts de guerre de l’Allemagne impériale : « L’Allemagne, confiante dans sa supériorité militaire, ayant voulu, souhaité et appuyé la guerre austro-serbe, prit sciemment le risque d’un conflit militaire avec la Russie et la France. » Pour Fischer, insistant sur le bellicisme de l’empereur Guillaume II et de son chancelier Bethmann-Hollweg, l’Allemagne était l’unique responsable de la Première Guerre mondiale : elle souhaitait cette guerre depuis 1912 pour devenir une puissance mondiale. L’ouvrage posait cependant des problèmes de méthode puisqu’il inférait le désir de guerre de documents postérieurs à l’entrée en guerre. Il donnait par ailleurs dans l’écueil d’une lecture téléologique, en cherchant à inscrire le bellicisme prétendu des Allemands en 14 dans une vaste dénonciation de l’impérialisme allemand, de Bismarck à Hitler.

III – 1914 : Retrouver les causes de la guerre – L’histoire est un artisanat modeste

Tous ces facteurs ont joué, mais ne furent pas décisifs. La recherche historique est provisoire et modeste. Elle forme un artisanat méthodique et complexe qui ne brade pas l’exigence de vérité au nom des meilleurs sentiments.

La guerre ne fut pas le résultat du colonialisme. Les crises coloniales qui opposèrent la France et l’Allemagne en 1905 et en 1911 à propos du Maroc et du Cameroun trouvèrent leur résolution dès 1911. Quant à la poudrière des Balkans, d’où naquit le conflit fin juin 1914, on ne peut lui trouver aucun lien avec les rivalités coloniales.

La guerre ne fut pas le fruit du capitalisme libéral. Les principes formulés par Adam Smith ne sont pas nés au début du xixe siècle et ont trouvé bien d’autres manières que la guerre pour étendre au xixe siècle leur logique de compétition commerciale. L’Allemagne renonça d’ailleurs dès 1910 à la course aux armements à laquelle elle se livrait avec la marine britannique depuis le début du siècle. À la veille de 14, en France, seuls 2,5 % de l’acier et du fer consommés sont destinés à la production d’armement.

La guerre ne fut pas davantage la conséquence du nationalisme. Cette idée connut un développement important, mais limité au début du xxe siècle et, comme l’ont montré les travaux de Jean-Jacques Becker, on en a largement surestimé l’essor : phénomène urbain et largement cantonné au monde étudiant, le nationalisme ne fut pas si populaire. Les sociétés européennes nourrissaient un certain pacifisme dont la victoire du SPD aux élections législatives allemandes de 1912 donna un témoignage éclatant. En France, l’opposition parlementaire à la loi des trois ans fut vive et le centre gauche l’emporta à l’Assemblée en juin 1914. Enfin, l’on sait désormais qu’au moment du départ, l’angoisse dominait les cœurs et les esprits, quoique le thème iconographique de « la fleur au fusil » ait fait pour nous en dissuader.

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Les idées ajoutèrent sans doute leur part aux événements, mais le choc de 1914, résultat bien davantage de la perversion du système d’alliances européen, de la précipitation des plans d’attaque et de la succession tragique d’événements dont personne n’avait vraiment prévu l’ampleur, d’ultimatums improvisés en mobilisations saccadées. Rien n’était prêt pour affronter le chaos dans lequel tous se retrouvèrent plongés pour quatre longues années.

Et c’est pour témoigner le plus justement possible de la complexité de ce chaos que l’historien, sans se lasser et conscient des jeux politiques auxquels il peut donner prise, remet sans cesse son ouvrage sur le métier.

À propos de l’auteur
Ambroise Tournyol du Clos

Ambroise Tournyol du Clos

Agrégé d’histoire, Ambroise Tournyol du Clos est professeur au lycée Claude Lebois de Saint-Chamond.
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